[DEFOULOIR] Ecriture inclusive, nous sommes tou·te·s des féminazi·e·s

Raphael Enthoven a remis à l’ordre du jour un sujet qu’on ne pensait pas être vraiment d’actualité. Dans les informations ces jours-ci, il est question d’une petite fille de 11 ans agressée sexuellement par un homme de 28 sans que cela ne soit considéré comme un viol par la justice, puisqu’elle n’aurait pas exprimé verbalement l’absence de consentement.

Mais le sujet qui touche Raphael Enthoven en ce mardi 26 septembre, c’est, non pas le consentement, mais l’écriture inclusive dont, après l’avoir comparée à la novlangue de 1984 pour teaser sur les réseaux sociaux, il nous dit aujourd’hui au micro de Patrick Cohen qu’il s’agit d’une « agression de la syntaxe par l’égalitarisme, un peu comme une lacération de la Joconde mais avec un couteau issu du commerce équitable ».

Rappelons pourtant le principe (très bien expliqué dans cet article de Simonae) : l’écriture inclusive, ou non-sexiste, quelles que soient les modalités que l’on décide d’adopter, a pour effet de rendre visible le féminin dans la langue, en somme de lutter contre la règle que l’on ânonnait en primaire selon laquelle le « masculin l’emporte ».  L’écriture inclusive forge parfois des mots comme celleux, iels, spectateurices, etc. mais repose aussi sur l’inscription du -e- du féminin au sein même des mots, noms ou adjectifs : uni·e·s, motivé·e·s, vigilant·e·s. pour reprendre les exemples utilisés par Enthoven dans sa chronique matinale.

Déjà, lorsque sur les réseaux sociaux, pour teaser à grand renfort d’illustration piquée à l’une des rédactrices du webzine Simonae, il comparait l’écriture à la « novlangue » de 1984, il faisait un raccourci qui n’est pas sans rappeler l’usage d’un terme popularisé par le républicain américain Rush Limbaugh au début des années 1990 : « féminazi ».

Mais la novlangue de 1984 est une simplification lexicale et syntaxique de la langue destinée à rendre impossible l’expression des idées potentiellement subversives et à éviter toute formulation de critique de l’État, l’objectif ultime étant d’aller jusqu’à empêcher l’« idée » même de cette critique. La novlangue d’Orwell, c’est une langue d’oppression. Pour R. Enthoven, l’écriture inclusive serait donc un outil d’oppression au même titre que la novlangue, ou plutôt, comme il le développe, ce serait une réécriture qui tendrait à nier l’histoire de la langue.

Dans sa chronique sur Europe 1, c’est surtout au ·e· entre deux points médians qu’Enthoven s’en prend, « cette petite voyelle qui joue des coudes pour écarter les lettres d’un mot et s’y planter comme un drapeau sur la lune, c’est le contraire d’une victoire, on dirait Eve, congelée dans la côte d’Adam ».  Ce que reproche Enthoven à l’écriture inclusive, c’est d’être « un négationnisme vertueux », là encore, les glissements sont ténus vers cette accusation trop facile à l’encontre des féministes qui ne seraient que des féminazis. Pour Enthoven, « c’est le cerveau qu’on vous lave quand on purge la langue » en en oubliant son histoire.

Non content de faire des approximations douteuses (« on ne dit plus auteur transgenre mais auteurice »), le chroniqueur se trompe en disant que l’écriture non-sexiste gomme l’histoire de la langue : des mots comme « autrices » sont bien plus anciens qu’il ne semble vouloir l’accepter. D’ailleurs, de nombreux mots remis au goût du jour par les militant·e·s favorables à l’écriture inclusive existaient déjà dans un passé lointain de la langue (soit avant le XVIIe siècle et sa tendance à la normalisation du français).

L’écriture inclusive ne vient donc pas nier les « cicatraces » pour reprendre le néologisme forgé par Enthoven lui-même, au contraire, elle vient déterrer des usages plus anciens de la langue. Et lorsqu’elle ne le fait pas, elle permet au féminin d’exister dans la langue. L’avantage du point médian est d’ailleurs de ne pas créer de cassure dans la ligne (comme le ferait des /e/ ou des parenthèses).  Finalement, il ne s’agit que d’un peu de gymnastique oculaire (accepter de voir le féminin dans la phrase) et d’une habitude du alt+0183 (pour faire un point médian) pour les utilisateurices, (mais rien n’empêche d’écrire « utilisateurs et utilisatrices ») de PC.

Il y a quelques jours, les éditions Hatier ont exprimé leur fierté d’avoir publié le premier manuel scolaire totalement rédigé en écriture inclusive. Refuser l’écriture inclusive n’est pas seulement le signe d’une réaction masculiniste un peu primaire (« bouh, ça dénature la langue ») c’est le signe d’un positionnement réactionnaire et les comparaisons douteuses sur lesquelles s’appuient le chroniqueur viennent encore renforcer cette impression.

2 Comments

  • Merci d’avoir écrit très exactement ce qu’on peut penser de cette chronique de M. Enthoven, particulièrement réactionnaire, ne distinguant d’ailleurs pas la littérature de la langue administrative ou légale. Ce sont les mêmes qui défendent l’universalité de toujours du masculin et qui ne s’offusquent pas que l’on dit toujours et par défaut une infirmière, une secrétaire, etc.

  • Ecrivez comme vous voulez pour vous exprimez, l’homme et la femme devrait ecrire comme bon lui semble sans contrainte exercé par un genre ou un autre, être libre tant qu’on se fait comprendre.

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