It’s Been Lovely But I Have To Scream Now : le zine qui te prend aux tripes

Un soir de janvier, alors que je scrollais comme à mon habitude ma TL Facebook, je tombe sur une publication qui sort de ce que j’ai l’habitude de voir. Entre les posts en tout genre, je tombe sur une publication annonçant la sortie d’un zine : It’s Been Lovely But I Have to Scream Now. Curieuse de découvrir ce qui se cache derrière ce titre plein de colère, je n’imaginais pas ce à quoi j’allais être confrontée : des témoignages, crues et sans filtres de meufs, de mecs trans et de personnes non-binaires confronté.e.s à la vraie vie, émancipé.e.s de leur passé mais en portant encore les séquelles.

J’ai dévoré le numéro 1 (si court soit-il, il est intense) en pensant que je devrais attendre de longues semaines voire de longs mois avant de pouvoir espérer lire le numéro 2. A ma grande surprise, un mois plus tard, j’ai pu savourer la lecture du numéro 2. Les numéros 3 et 4 suivront tout aussi vite. A chaque lecture, c’est un festival d’émotions qui me prend aux tripes : des témoignages, des poèmes livrées coeurs et âmes abordant des sujets durs comme le viol, l’avortement, la désillusion amoureuse, le racisme dans la communauté lesbienne etc.

Alors j’ai voulu savoir qui étaient ces femmes à l’origine de ce zine. Elles s’appellent Marcia et Nelly et elles sont toutes les deux militantes au collectif féministe Le Gang (groupe féministe affinitaire, guerrier.e.s tendance sorcières). Rencontre.

Collage d’images tirées du zine
Friction : Quand avez-vous créé le zine ?
Marcia : En fait, au commencement du commencement, Nelly et moi faisons partie d’un collectif féministe qui s’appelle le Gang, qui s’est créé en septembre 2016. A plusieurs, on a discuté de plusieurs idées dont l’une d’elles était de créer un zine. L’idée est restée dans nos têtes jusqu’à ce qu’un jour nous ayons le numéro 1 entre les mains.
Nelly : L’idée trainait, puis on avait envie de le faire toutes les deux en fait.
Marcia  : je me rappelle : t’avais publié un texte sur ton Tumblr, que j’avais lu et je t’avais envoyé un truc dans le genre « wow t’écris trop bien, on devrait le mettre dans le zine ».
Nelly : ha oui ! Et t’avais même trouvé le titre, tu m’avais dit : « il s’appellera Guerrières ». Personnellement c’est comme-ça, en tout cas c’est l’impression que j’ai, que j’ai recommencé à écrire régulièrement parce que à un moment donné on a commencé à se dire « ah bah tient ce qu’on écrit ça pourrait trop aller dans le zine ». Et de fil en aiguille en fait on s’est rendues compte qu’on avait assez de matière et de texte pour faire un zine.

 

Pourquoi ce titre pour votre zine ? 
Nelly : alors en fait, le titre du zine on l’a piqué sur un magnet.
Marcia : une carte postale !
Nelly : ah ouais, elle était sur le frigo de Marcia ! Pour le premier zine on avait mis en commun toutes les images qu’on avait parce qu’on savait pas trop quoi découper. On avait tout rassemblé et à un moment on est tombées sur cette carte postale et on s’est dit « ah bah tiens c’est pas mal ! »
Marcia : après la diffusion du zine, l’une de mes potes m’a envoyé un message en me disant « j’suis en train de lire IBLBIHTSN’ (pour de vrai, avec l’acronyme) et c’est à ce moment-là que j’ai réalisé que les gens pensaient que c’était le titre du zine. Donc c’est devenu le titre du zine.
Nelly : tout est dit : on avait absolument pas prévu que ce soit le titre !

 

Capture d’écran du n°1
Et quand vous vous êtes lancées à deux, vous vous êtes dit « ok on le lance à deux, on reste à deux pour le gérer » ?
Nelly : on s’était dit que la partie découpage et les trucs manuels, on avait envie de le faire à deux.
Marcia : je me rappelle que j’avais dit à d’autres meufs que tel jour on ferait un « truc zine » et qu’elles pouvaient venir si elles le voulaient. Elles n’ont pas pu venir. Mais l’une d’elles nous a envoyé un texte (qui est dans le numéro 1). Du coup on était seulement toutes les deux : on a créé le numéro 1 sans savoir ce que ça donnerait mais on s’est quand même lancées.
Nelly : je crois même que c’est à ce moment-là qu’on s’est dit qu’on ne voulait pas se prendre la tête sur des trucs compliqués, commencer à faire des trucs design, de graphiste. On s’est dit qu’on y allait avec ce qu’on sait faire, c’est-à-dire pas grand-chose [rires]. Notre état d’esprit, c’était vraiment « on essaie et on verra ».
Marcia : et en remontant plus loin dans mes souvenirs, on s’étaient dit qu’on devrait vraiment faire un zine parce que c’est trop cool, et parce que ça permet de diffuser d’une manière un peu old school, ensemble. On a tellement rigolé en le faisant ! Et à la fin, t’as un truc que t’as créé toi-même ! Et je pense que nous ça nous suffisait en fait ! Petit bémol : à la fin du numéro 1, aucune de nous deux n’avaient réfléchi à ce qu’on en ferait ensuite. Je crois que c’est Nelly qui m’a demandé si on allait le diffuser, comment on allait le diffuser, où est-ce qu’on allait le diffuser. On étaient vraiment fières, il était beau mais on était complètement désemparées.

 

C’est pour ça que vous n’avez pas crée de page Facebook ou de site internet tout de suite ?
Nelly : on a décidé de créer un compte Facebook au bout du numéro 3 parce que ça devenait un espèce de produit. C’est un média au sens large, c’est un moyen d’expression mais on a pas du tout envie que ça devienne quelque chose en mode prise de tête. On se retrouve une aprem et on s’en occupe pendant huit heures. On le fait par envie, pas par contrainte.
Marcia : pour la page Facebook, on s’est posées la question pendant un bon moment parce qu’on se disait que c’était peut-être trop, que c’était pas vraiment le but… Puis on s’est dit que ce serait un bon moyen pour que les gens puissent nous contacter en fait.
Nellyy : et puis comme le zine n’est pas énormément diffusé, ça nous permet de dire quand est-ce qu’il est fini, quand est-ce qu’il est disponible. Au tout début, je me rappelle avoir pris à peu près deux bonnes heures avec Marcia à juste capter « par quoi on commence ? »
Marcia : et moi je me rappelais vaguement des cours de publication que j’avais eu à la fac pour trouver un chemin de fer !

 

Capture d’écran du n°2
Votre ligne édito vous la résumez comment ? Comment vous choisissez le thème/sujet de chaque numéro du zine ?
Marcia : il n’y a pas de thème, mais c’est très personnel, très queer, très « j’en ai chié dans ma vie ». En fait on ne voulait ni de texte théorique, ni de texte analytique. Souvent le témoignage est dévalorisé : t’as le truc théorique qui explique l’analyse et ensuite t’as le témoignage. Mais en fait il y a énormément de gens qui écrivent dans la communauté sur ce qu’ils vivent, ce qu’ils ressentent et qui sont hyper doués. Et c’est chouette de pouvoir donner une place à ces textes-là.
Nelly : d’ailleurs, le témoignage c’est quelque chose qui a toujours été dévalorisé parce que mis du coté des meufs. Les mecs écrivent, produisent la théorie, et les meufs parlent de leur expériences personnelles. Du coup je trouve ça trop cool de pouvoir nous exprimer en partant de nos expériences personnelles et non pas de la théorie.
Marcia : le zine est très Sweet/Vicious, haha. Regarde, nous on est fan de Lola Lafon qui écrit super bien et qui se fonde sur des expériences réelles. Personnellement je suis fan de Dorothy Allison. Et ce sont ses textes qui m’ont fait du bien. Alors que ceux de Judith Butler ne me touchent pas, je ne les comprends pas et je vois pas du tout en quoi ils s’appliquent à ma vie.
Nelly : je pense que c’est pour cette raison que le zine fonctionne sous cette forme. J’imagine que les gens peuvent facilement s’identifier ou reconnaitre leurs propres expériences. Dans un bouquin théorique, tu vas te reconnaitre dans tes expériences mais je trouve que ce n’est pas la même approche, ça ne te touche pas de la même façon.
Marcia : et on ne voulait que des textes, en fait ça ne pouvait être que des textes qui parlent de soi parce qu’on ne voulait de textes qui parlent du ressenti des autres mais de ce que toi tu as vécu et comment toi t’as ressenti les choses. Ca ne veut pas dire pour autant que les textes qu’on choisit pour notre zine sont des expériences universelles.
Marcia : pour le numéro 1, il y avait Sandra, toi et moi. Ensuite on a commencé à harceler des gens pour qu’ils nous écrivent des textes, haha. On s’est très vite rendues compte qu’il y avait un complexe au niveau de l’écriture parce que c’est pas qu’une question de choses personnelles à raconter mais plutôt un gros manque de confiance dans son écriture.

 

D’ailleurs depuis quelques temps, on assiste à une espèce d’âge d’or des zines, vous pouvez nous donner votre avis sur cette montée en puissance  ?
Marcia : je suis assez étonnée par la dénomination de « zine » pour certains supports parce que pour moi ce sont des magazines. Faut pas oublier quand même l’histoire du zine, qui est quelque chose fait à l’arrache dans des chambres, des salons et des squats, qui est photocopié à l’arrache.
Nelly: exactement, faut pas oublier qu’historiquement, le zine, c’est un moyen de reprendre confiance en soi parce que tu te rends compte que t’es capable de faire quelque chose par toi même ! Du coup c’est pour cette raison que personnellement je ne me vois pas faire appel à un graphiste, parce que irait à l’encontre de la philosophie de faire un zine : je peux pas le faire donc je fais appel à quelqu’un d’autre. On passe notre vie à croire qu’on sait pas faire des trucs alors que si !

 

Capture d’écran du n°5
Vous avez eu des retours ? Quel est votre public ?
Marcia : il n’y a aucun mec cisgenre dans l’équipe, ni dans le lectorat. En tout cas, nous n’avons eu aucun retour de mec cis.
Nelly : forcément parce qu’il y a moins besoin de ce genre de média pour les mecs cis. Mais bref passons. Ce qui peut toucher dans notre zine, c’est que ce sont des témoignages qui sont peu visibles, parce qu’on a des meufs qui parlent avortement et plein d’autres sujets lourds qui sont peu représentés.
Marcia : ce qui nous rend fières c’est d’avoir eu des retours trop de bien de gens qu’on connaissait pas, et ça c’était chouette !
Nelly : ouais et de recevoir sur la boite mail des demandes d’abonnement, haha. Non mais on n’est pas prêtes !
Marcia : pour le moment, on a déjà trop de textes, on reporte pas mal de textes aux prochains numéros. Les zines sont de plus en plus épais mais on ne veut pas dépasser 40. On a voulu le déposer en librairie aussi à un moment. Par exemple chez Violette&Co. Elles ont demandé à Nelly quel était le prix de vente, haha.
Nelly : j’ai discrètement envoyé un message à Marcia parce que franchement je ne me voyais pas mettre un prix sur notre zine, et quand bien même, je n’avais aucune idée de quoi dire !
Marcia : alors on a proposé de le faire à prix libre, mais non ce n’est pas possible en librairie. Donc on a fixé un prix de vente à un euro (symbolique) puis deux euros quand le zine était en couleur. Mais très sincèrement, c’est pas notre but de le faire payer. Attends, t’as créé quelque chose de personnel quand même ! J’avais du mal à mettre une valeur dessus. Les sous qu’on récupère des ventes nous servent à acheter du matériel : des cartouches d’encre, du scotch pailleté. Aussi, faut se rappeler que la première diffusion qu’on avait imaginée nous c’était : nos potes, le milieu militant squat féministe. Le déposer en librairie c’était du plus, du bonus. Mais moi personnellement, je me suis dit que c’était tout bénef si d’autres personnes pouvaient le lire et si le zine pouvait toucher des personnes en dehors du milieu. Dernièrement, on a eu un super retour d’une personne qui nous a dit « on a vu votre zine dans un atelier d’écriture à Lille » : il a voyagé tout seul jusque dans un endroit chouette et il a touché les gens, et ça c’est trop cool !
Nelly : on l’avait diffusé hors Paris aussi, dans beaucoup de squats. Il avait pas mal circulé à Toulouse, Lille, Marseille. Le but du zine c’est que nous on propose un contenu et qu’ensuite les gens se l’approprient : si ils veulent imprimer le PDF et le mettre à disposition chez leur libraire, il n’y a pas de souci. A partir du moment où il sort, il ne nous appartient plus. Si les gens se l’échangent entre elles et eux, et le font circuler entre elles et eux sans passer par nous, c’est encore plus chouette !

 

Vous définissez le zine comme queer et féministe : pourquoi avoir créé un zine queer et féministe ? Vous vous inscrivez dans quel féminisme ? Le féminisme intersectionnel ?
Nelly : un féminisme de riposte, un féminisme dont l’adage serait « comptons sur nous même ». On a écrit beaucoup de choses sur l’auto-défense, sur le fait de prendre confiance en soi, de pas forcément compter sur d’autres personnes que nous-même pour s’en sortir. On soutient toutes les personnes qui subissent des oppressions et on a envie de leur laisser de la place.
Marcia : l’idée c’est de dire qu’on s’inscrit dans un féminisme qui dit « on ne parle pas à la place de, et on respecte les choix de chacun et chacune ».
Nelly : on propose un espace pour s’exprimer du coup c’est pas à nous de dire qui a le droit de s’exprimer ou non.
Marcia : dans ce zine, on est très claires sur le fait qu’on ne compte pas sur l’Etat, qu’il faut faire de l’auto-défense/défiance contre les violeurs, que peu importe le gouvernement en place ce sera la merde, que les lois sont à tendance raciste-islamophobe-sexiste et que c’est n’est pas grâce au système que le salut viendra. On n’a aucune confiance en la justice, encore moins en la police et on ne veut pas que notre féminisme soit utilisé pour justifier une augmentation du nombre de flics et de juges, y compris justifier un plus grand contrôle de nos corps.
Nelly : par ailleurs, le zine, c’est un outil de ce féminisme, c’est-à-dire qu’on constate qu’on ne peut pas compter sur l’Etat-la police-la justice (toutes ces institutions) pour faire en sorte qu’on soit mieux, on ne peut compter que sur nous. Le zine c’est une manière de dire « on partage les mêmes expériences, on peut échanger et c’est comme ça qu’on se sentira plus fortes ».

 

Capture d’écran du n°3
Le numéro 5 vient de sortir. Je ne sais pas pour toi mais moi je l’ai déjà lu en long en large et en travers.

 

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