Face à la Manif pour tous : comment se mobiliser pour la PMA ?

La Manif pour tous a appelé à se rassembler le 10 octobre dans près de 60 villes de France derrière le slogan « Marchons Enfants » pour s’opposer à l’ouverture de la PMA et à la GPA. Notons d’ailleurs à ce sujet que le projet de loi bioéthique qui actera l’ouverture de la PMA aux couples de femmes et aux femmes seules ne dit absolument rien sur la GPA… Toujours est-il que la Manif pour tous a fait son come-back, affaiblie certes, mais bien présente. À ces rassemblements –  qui ont réuni beaucoup moins de monde que lors des débats sur le mariage pour tous.tes et qui ont donné lieu a beaucoup moins de prises de parole médiatiques – ont répondu plusieurs contre-manifestations partout en France. En essayant d’en savoir plus sur ces contre-manifestations organisées souvent à la dernière minute sur les réseaux sociaux, j’ai pu me rendre compte qu’elles avaient réuni des gens qui n’évoluaient pas dans mes sphères militantes.

Pourtant beaucoup de débats ont agité le Twitter militant : cortèges en non-mixité sans mec cis, remise en cause de la présence de militants antifas dans les cortèges… Mais, lorsqu’on cherche à en apprendre davantage sur les marches en elle-même, on a très peu de retours. Sur les réseaux sociaux, certaines familles homoparentales ont publié des photos avec leurs enfants pour répondre sur internet à la haine de la Manif pour tous. Et dans la rue ?

SOZ, qui manifestait à Paris, nous raconte qu’à 14h, sur les marches de l’Opéra Garnier s’étaient rassemblées environ une centaine de personnes mais que les forces de l’ordre étaient plus nombreuses. « Bonne ambiance, bons slogans, des drapeaux LGBTQI+. Très vite les forces de l’ordre nous ont dispersé.e.s Nous sommes allés Place de l’Hôtel de Ville même si on en a perdu en route. Pas mal de gens ont pris la parole. Ensuite il était prévu qu’on aille vers la rue de Rivoli mais la police nous a intercepté.e.s et contrôlé.e.s. » Jean, qui a aussi participé à la contre-manif à Paris, estime que  « pour une manif organisée deux jours avant […] c’est une réussite. D’autant que, ajoute-t-il  la gestion du trajet de la manif sauvage a été franchement bien fait, mieux que les quelques manifs sauvages auxquelles j’ai pu participer d’ici là. Après c’était pas non plus la panacée et il y a encore une marge d’ajustement mais ça fait vraiment plaisir de savoir qu’on peut mettre ce genre de mouvement en place comme ça. » L’enjeu était d’ailleurs peut-être davantage celui de se compter, de savoir quelles formes pouvait prendre l’action politique sur ces questions que réellement d’aller à la confrontation avec LPMT.

Charlibido, qui a réussi à flinguer le PC de la Manif pour tous à Lille coupant ainsi la sono, nous explique qu’il y avait à peu près le même nombre de manifestant.e.s des deux côtés. Là encore, l’ambiance était bonne : « L’ambiance de la contre manif à Répu au rassemblement était mi vénère mi festive, il y avait un côté Pride qui faisait grave plaisir… Après quand le cortège est parti les gens ont été nassés mais j’ai réussi à sortir et j’ai pas vu la manif sauvage ensuite car c’est là que je me suis infiltré dans le cortège de la manif pour tous… ».

Du point de vue comptable, on peut se réjouir d’avoir vu éclore un peu partout des contre-manifestations sauvages nées de la mobilisation de quelques-un.e.s sur les réseaux sociaux. Toutefois on peut s’interroger sur le silence relatif des milieux traditionnellement militants. Pourquoi ne sommes-nous pas plus nombreux.ses à nous être opposé.e.s à LMPT ? C’est le sens de nombreux témoignages que nous avons pu recueillir. Les contre-manifestant.e.s étaient jeunes, surtout animé.e.s par des idéaux antifascistes plus que par de réelles revendications au sujet de la PMA. Pour elleux, il s’agissait plus de s’opposer à LMPT dans ce qu’elle défend en matière de choix de société que de revendiquer l’accession à la PMA gratuite pour tous.tes.

On peut légitimement se poser cette question : pourquoi n’y a-t-il pas eu de mobilisation massive contre LMPT le week-end du 10 octobre ? C’est le sens de ce que m’a dit Jean à la sortie du rassemblement : « J’ai entendu aucun contre-discours de la part des assos ou de l’inter LGBTI sur la PMA, j’ai l’impression que les partis-institutions ont fait comme si rien ne se passait et que tout était normal. Ça me surprend pas, mais ça me dégoûte. […] J’ai un peu l’impression d’être lâché par toutes les instances/contre pouvoirs qui pourraient s’efforcer de parer à cette montée de haine et que derrière les gens refusent de se structurer en camp politique parce que… bah je sais pas trop en fait.»

Pour Charlibido, « c’est sûr que petit à petit il y a un essoufflement… […] une partie des contre- manifestant.e.s de 2012-2013 ne sont plus là, peut-être parce que certain.e.s “c’est acquis”, peut-être qu’ils se disent que LMPT brasse de l’air donc que c’est inutile de continuer à leur faire face, peut-être qu’ils se sentent moins concernés par les questions de PMA et de GPA…? »

SOZ nous poursuit l’analyse : « la question du mariage était primordiale, non pas pour avoir les mêmes droits mais pour qu’il y ait une protection juridique à nos familles/couples. Depuis des lustres les femmes vont en Espagne, en Belgique, ailleurs pour aller faire leur PMA. Bien sûr ça a un coût mais nous nous sommes débrouillées avec ça. Ce qui était important c’est la reconnaissance, le statut des mères et des enfants. Ça c’est fait. Même si c’est très con de devoir passer par le mariage, de devoir passer devant un juge pour adopter nos propres enfants. Mais on peut le faire. L’enjeu aujourd’hui est moindre en termes d’implication. Et surtout, nous n’avons plus peur de la force de frappe de LMPT parce qu’on sait très bien qu’ils ne sont plus aussi puissants. Eux aussi ont vu que leur mouvement était moins fédérateur. Pour eux, le combat est perdu d’avance. Ils veulent juste faire du bruit mais savent qu’ils n’obtiendront rien. » Si LMPT ne constitue plus un épouvantail pour les milieux militants, on peut se demander pourquoi la PMA qui a pu rassembler les communautés LGBTI lors de Pride n’apparaît plus comme une cause à défendre ou pour laquelle lutter pour les communautés LGBTI.

On peut s’étonner du silence des associations LGBTI+ autour de ce rassemblement. Aucune présence dans la contre-manifestation, aucun appel à manifester, aucune prise de position publique. On peut choisir de ne pas construire son action contre un mouvement à l’idéologie réactionnaire et mortifère. Toutefois on peut s’interroger sur l’absence de mobilisation autour de la question de la PMA de façon plus générale. L’incapacité à structurer une action politique collective apparaît flagrante et le silence des associations y compris lesbiennes doit nous interpeller collectivement. Comment porter des revendications collectives quand les premières concernées restent étonnamment silencieuses sur le sujet ? Comment attendre des autres communautés minorisées en raison du genre ou de l’orientation sexuelle qu’elles prennent part à un mouvement qui n’est pas structuré par les premières concernées ? On pourrait collectivement se mobiliser aux côtés des lesbiennes sur les questions de PMA, des trans exclu.e.s de la loi de bioéthique, des pédés pour l’ouverture de la GPA, pour autant, on peine à articuler un discours politique convaincant et rassembleur sur ces questions. Historiquement, les luttes lesbiennes reposaient sur la nécessité de s’émanciper du pouvoir des hommes cis hétéro, la lesbophobie étant au carrefour du sexisme et de l’homophobie, c’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles certaines lesbiennes se sont particulièrement investies dans les luttes féministes plutôt que LGBTI. Toutefois, la revendication pour un accès à la PMA pour les couples de femmes constitue un pas supplémentaire dans la direction d’une plus grande émancipation des normes hétérosexistes puisqu’elle soustrait le rapport au mec cis hétéro de l’idée de parentalité. 

On peut se demander dans quelle mesure la volonté chez les queers de remettre en cause la notion de famille traditionnelle n’entraîne pas un désintérêt pour les questions de parentalité. La famille traditionnelle est dénoncée comme étant au fondement du système hétéropatriarcal et capitaliste. La remise en question de la cellule familiale traditionnelle, comme la remise en question de la notion de couple est compréhensible. Mais cette remise en question ne doit pas s’accompagner d’une négation des aspirations de nombreux.ses gay et lesbiennes pour qui les questions de parentalité sont importantes. Quand bien même ces aspirations seraient dictées par les normes de la société hétéropatriarcales, il ne faudrait pas nier ces désirs qui sont partagés par de nombreux LGBTI+. Loin d’être une revendication bourgeoise, l’accès à la PMA gratuite pour toutes les femmes, seules ou en couple lesbien, est également une mesure d’égalité entre les lesbiennes qui peuvent se payer le luxe d’aller à l’étranger et celles qui ne le peuvent pas.

Je me souviens, il y a quelques années de tags « On veut la PMA pour avorter ». La force d’un tel slogan, il me semble, c’est de mettre au cœur de la discussion la notion de choix individuel. On veut des droits pour tous.tes pour pouvoir choisir nos modes de vie et avoir le contrôle sur nos corps. On a voulu le mariage pour pouvoir ne pas se marier, peut-être même pour pouvoir divorcer ensuite. Revendiquons collectivement notre droit à ne pas vouloir d’enfants, parce que certain.e.s parmi nous peuvent exprimer ces désirs et que c’est à nous, collectivement de l’entendre. C’est peut-être parce que je suis lesbienne que je souffre de voir revenir dans nos vies La manif pour tous avec comme mot d’ordre la lutte contre la PMA. C’est peut-être parce que je suis lesbienne et que cette question me touche particulièrement que j’aurais aimé voir plus de monde mobilisé dans mes cercles militants. C’est parce que je suis lesbienne que je vis comme une violence les atermoiements sur la question de la PMA. C’est aussi parce que je suis lesbienne que je rêve d’une vraie mobilisation collective en faveur de la PMA. Si l’on refuse de lutter contre LMPT, alors luttons pour de nouveaux droits. Et sur quoi fonder l’idée de communauté si ce n’est sur celle de lutter collectivement pour obtenir de nouveaux droits pour chacun.e ?  

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