Interview avec « Demoiselles d’Horreur » : « Les femmes sont une pierre angulaire du cinéma d’horreur »

La 75ème édition du Festival de Cannes approche à grands pas et pourtant nous nous sommes encore à peine remis-es de la palme de l’année précédente, Titane, réalisé par Julia Ducournau. Une victoire qui symbolisait parfaitement la révolution créative et féministe bouleversant le genre de l’horreur depuis déjà plusieurs années. Pour discuter de cette évolution, nous avions envie d’échanger avec Judith de la chaîne YouTube « Demoiselles d’Horreur ». Dans ses vidéos, la cinéaste s’évertue à délivrer d’excellentes analyses de mises en scènes centrées sur les personnages féminins dans les films de genre.

Bonjour Judith ! Avant toute chose, j’aimerais beaucoup présenter le collectif dont tu fais partie, la S’horrité !

Nous sommes cinq créatrices web qui parlons de films de genre ! On est deux youtubeuses, moi et Mylène de la chaîne Welcome to Prime Time BITCH, une bloggueuse, Jessica de Bon Chic Bon Genre et  Jess et Léo du podcast La Bobine Hurlante. Nous, nous sommes le noyau dur qui faisons des lives Youtube ensemble pour faire des debriefs de festivals de films fantastiques, par exemple.

Récemment, on a créé un site pour la S’horrorité qui comprend un annuaire de toutes les créatrices qui font des choses autour du film de genre et qui veulent s’inscrire et être référencées afin qu’on se trouvent et se soutiennent. Et là peuvent également s’inscrire des organisatrices de festivals, des maquilleuses FX… Et puis comme ça, si quelqu’un se dit « tiens, j’ai besoin d’une fille qui est calée en films de genre et qui est habituée à tel ou tel média », il peut aller trouver le profil qui lui correspond ! C’est un peu une parade aux gens qui disent « oui, on veut mettre des femmes pour certaines interventions mais il n’y en a pas… », eh bien c’est faux et on a tout une liste !

J’ai l’impression que l’horreur parle beaucoup aux femmes et aux personnes LGBTI, qui retrouvent parfois des thématiques très personnelles dans ces films-là. A ton avis, pourquoi ?

De mon expérience, c’est complètement vrai pour les femmes, c’est pour ça que j’ai créé ma chaine autour de ce sujet : elles sont une pierre angulaire du cinéma d’horreur. Je pense que c’est parce qu’elles étaient perçues comme des victimes idéales au départ, parce que soi-disant plus faibles ; ça créé ainsi plus d’empathie, elles sont plus vulnérables face à la menace.

Puis petit à petit, je pense que les films d’horreurs se sont emparés des oppressions que vivent les femmes pour en faire la menace de leurs films. Et maintenant, les nouvelles réalisatrices de films d’horreurs veulent raconter ces histoires à travers leurs primes.

Pour les personnes LGBT, c’est un genre qui a pas mal montré les minorités au départ parce qu’elles représentaient de l’inconnu, quelque chose d’effrayant pour les personnes qui rentraient davantage dans la norme. Et bien sûr, les minorités souffrent forcément dans la vie davantage que les autres et le cinéma de genre tend à exorciser la souffrance qu’on peut ressentir. Je pense que le cinéma de genre plaît aux personnes qui ont envie qu’on leur parle de la souffrance qu’elles peuvent vivre mais aussi de la voir de façon moins concrète grâce au prisme du fantastique. Les minorités et les femmes sont typiquement des personnes qui ont eu besoin de ce genre de représentations et de catharsis.

Justement, ce qui m’a toujours attiré dans l’horreur en tant que pédé, ce sont les personnages féminins puissants. Je me souviens que découvrir Ripley dans Alien était une révélation, par exemple. Elle faisait face aux hommes de son équipage, à son entreprise… Est-ce que tu as eu des révélations de ce genre devant certains films d’horreurs et si oui lesquels ?  

Bizarrement, je pense que je n’ai pas eu de révélation « féministe » parce que quand j’étais petite, je n’avais pas conscience que les femmes étaient considérées comme faibles dans l’imagerie populaire. C’est venu après, lorsque j’ai eu plus conscience des biais sexistes.

C’est à travers celle qui est un peu mon idole, Winona Ryder, que je me suis ouverte aux personnages féminins dans les films de genre. Et pourtant ses personnages, notamment dans Beetlejuice ou Dracula, ne sont pas des personnages féministes très forts. Surtout pas celui de Dracula d’ailleurs et pourtant j’étais fasciné par elle, par son interprétation très sensible, très originale, qui apporte beaucoup de dimension au rôle. C’était donc un personnage révélation mais pas dans le sens du féminisme mais dans le sens « les femmes dans le film d’horreur commencent à me fasciner ».

Est-ce que tu penses que l’horreur a nourri ton féminisme ? Ou inversement ?

Un peu des deux. Dans l’horreur, tu as davantage de personnages féminins qui peuvent être représentées comme des femmes fortes, des femmes monstrueuses, des personnages de mère qui, même si elles rentrent dans un archétype assez répandu, changent un peu des personnages de femmes de 20-25 ans et qui sont juste là pour séduire. Ça amène davantage de personnages de femmes fortes ou qui se retrouvent face à des menaces qui ressemblent à ce qu’on vit dans la vraie vie.

Donc je pense que comme j’ai beaucoup vu ça petite et adolescente, le confort que je trouvais dans le visionnage de films d’horreurs était aussi lié au fait que je trouvais un confort dans les héroïnes de ce style-là. Même si je ne m’en rendais pas compte à l’époque, ce n’est pas pour rien si j’étais beaucoup plus porté sur ce genre cinématographique-là.

Après, mon féminisme a fait que les thématiques dont j’avais envie d’entendre parler, je les retrouvais essentiellement dans les films d’horreurs. On y parle d’oppression masculine, même si c’est traité de manière fantastique. Ou dans les slashers, comme dans Scream, qui parle clairement d’agressions sexuelles et de domination masculine avec le personnage de Sidney qui va essayer de retourner complètement ce schéma.

En parlant de Scream, je voulais évoquer ce trope de la final girl qui peut aussi être un ressort misogyne, notamment dans la façon dont elles sont filmées. Est-ce que cet archétype a tendance à évoluer aujourd’hui ?

(Ndlr : la final girl est un motif cinématographique où tous les personnages sont tués, sauf une femme. On le retrouve notamment dans le genre du slasher, type de film où on assiste aux meurtres commis par un unique tueur en série, souvent doté d’une arme blanche)

Justement, je trouve que Scream fait partie des gros tournants. Ce n’est pas le premier qui a essayé de changer le trope de la final girl mais c’est le premier qui a eu autant de succès. On avait vraiment une final girl qui est la fille dans un petit décolleté qui court et qui survit parce qu’elle est vierge, correspondant à une mentalité très conservatrice des Etats-Unis. Après, avec toute la mouvance qu’a enclenché Scream, on est beaucoup plus dans la dénonciation de ça, dans le fait qu’une héroïne comme Sidney peut coucher et gagner à la fin. Ou par exemple la Cabane dans les Bois, qui met complètement en lumière les archétypes des slashers pour les pervertir et montrer qu’ils ne sont plus du tout valables aujourd’hui. Le slasher est peut-être parti de quelque chose de relativement misogyne pour au contraire devenir un motif de libération. Bon, attention, ça n’empêche pas qu’il y avait des slashers avec des intentions féministes avant Scream et qu’il y en a des misogynes après, bien entendu.  

J’ai l’impression qu’il y a un vrai tournant politique et artistique qui s’est opéré grâce à Get Out ou plus récemment avec Promising Young Woman, non ?

Ces discours ont toujours été plus ou moins sous-jacents mais maintenant ils sont davantage mis au premier plan, notamment car les réflexions sur le racisme et le féminisme sont un peu plus présentes dans les médias (même s’il reste de gros progrès à faire, bien entendu).

Par exemple, Promising Young Woman est typiquement ce qu’on appelle film « post Me Too ». Ces films bénéficient d’auras plus politiques, ce qui fait du bien parce qu’on a l’impression que leurs messages sont mieux entendus.  

Et où on en est en France ? Est-ce que tu penses que Titane de Julie Ducournau apporte quelque chose de vraiment nouveau au genre de l’horreur ? Il s’agit d’un film très cryptique et si je ne le qualifierais pas de film queer, j’ai tout le même eu l’impression qu’il avait clairement des choses à raconter sur le rapport au genre et l’entre-soi masculin.

Je ne pense pas non plus que Titane est un film complètement queer mais je pense qu’il peut être lu ainsi et je trouve justement qu’il est très intelligemment fait car il répond à de nombreux besoins de lectures. Julia Ducournau a souvent un discours très subtil et ambivalent si bien qu’on se demande parfois « est-ce qu’elle de « notre » côté ? » mais lorsqu’on laisse le film parler, je me dis que si, c’est juste que son discours n’est jamais définitif sur ces sujets, surtout de la part d’une femme qui n’est pas publiquement revendiquée comme queer.

En effet, ce qui est particulier c’est qu’il y a eu plusieurs critiques qui ont qualifié le film de queer alors qu’en soit…

Mais justement je pense que le cinéma de Julia Ducournau ne rentre pas dans les étiquettes qu’on aime aujourd’hui. Des étiquettes négatives mais aussi positives hein, qui sont là parce qu’il y a un besoin de revendications et de visibilité. Je ne pense pas que ce soit opportuniste venant du film Titane car dans ses courts-métrages, il y avait déjà une lecture assez ambivalente sur les relations hétéros, par exemple.

Et encore une fois, je ne sais pas si Titane est très nouveau. Ce qui est vraiment nouveau, c’est qu’il soit reconnu et qu’on donne la Palme d’Or à ce film, ce qui a été dénoncé parce que les gens trouvaient ça trop politique et trop instrumentalisé. Or, la Palme est toujours politique et comme par hasard c’est que quand c’est une femme qu’il y a des critiques à ce sujet.

Pour finir, est-ce que tu peux nous donner le nom de cinéastes féministes qui t’intéressent en ce moment et dont le travail mériterait d’être plus connu ?  

Alors j’adore A Girl Walks Home Alone at Night de Ana Lily Amirpour dont j’ai d’ailleurs parlé sur ma chaîne. C’est l’histoire d’un vampire qui vit en Iran et qui se nourrit du sang des hommes qui maltraitent les femmes. Par exemple, il y a une scène très intéressante où elle va voler le skate d’un petit garçon et le traumatise un peu en sortant ses crocs et en lui disant que si jamais elle le voit mal se comporter, elle s’attaque à lui. Ça répond complètement à la nécessité d’éduquer les petits garçons. C’est super intéressant parce qu’il y a vraiment une revendication féministe qui ne prend pas de gants, qui est subversive.

Et sinon, il y a Romola Garai qui a réalisé Amulet. On suit un héros dont on se doute qu’il a fait quelque chose de mal à une femme et en même temps c’est le protagoniste, on est dans son point de vue. Il est dans la merde dans la vie et il va réussir à trouver un logement chez une fille et sa mère mourante. Et puis petit à petit, ces femmes sont menaçantes et on réalise qu’elles ont des raisons d’être ainsi. C’est sorti en 2020 mais je sais que Romola Garai prépare un nouveau film d’horreur et j’ai vraiment hâte de voir ce que ça va donner.

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