Jessica Rispal : « Nous aimons les inclassables, les dérangeants »

 

Jessica Rispal a créé Le Bateau Magazine et puis la maison d’édition Les Crocs Électriques.  Elle présentera ces deux projets lors de la prochaine édition du Festival de la Zouz à à la folie, jeudi 8 juin prochain : un événement qui rassemble des zouz [femmes, ndlr] créatrices et se propose de leur donner de la visibilité. Face-à-face.

Le Bateau Party @ le Yoyo Palais de Tokyo © Julie Montel

Friction : Tu es la fondatrice du magazine Le Bateau et de la maison d’édition Les Crocs Électriques, peux-tu nous parler un peu de ton parcours?

Jessica Rispal : J’ai un diplôme de graphiste multimédia (L.I.S.A.A. promo 2003). J’ai commencé la photographie en 1997 alors que je bossais au lycée en arts plastiques sur le sujet de la censure et la femme. À l’école je n’étais pas du tout intéressée par le graphisme sur papier et partait bille en tête vers le webdesign et les animations flash. Par la suite tous mes jobs ont été dans le print, et j’ai donc appris tout ce que j’avais sèché en cours sur le tas. Au début j’ai fait semblant de savoir, après je suis tombée sur un formateur qui m’a beaucoup appris.

© Jessica Rispal pour Le Bateau

Qu’est-ce qui t’a donné envie de lancer Le Bateau ?

Le Bateau est né à un moment charnière. Je tournais en rond en photo et n’arrivais plus à sortir du nu/charme. Je venais d’apprendre que j’étais enceinte. C’était un jeudi soir, je m’ennuyais un peu et je me suis dit “tiens, tous mes potes et connaissances galèrent dans leur coin à poster leurs images quasi uniquement sur Facebook. C’est nul, il faut remettre la photographie sur papier. Je vais proposer à ces gens là de les publier dans une revue. Le concept était au début d’avoir une équipe fixe qui reviendrait à chaque numéro pour proposer sa vision du thème que je proposerait. Au bout d’un an, je me suis rendue compte que c’était trop redondant et qu’il fallait inviter du monde à rejoindre l’équipage. J’ai alors ouvert à un guest, puis complètement, à toutes et tous. Le Bateau est donc passé de 64 pages et 15 participants à 100 pages et environ 80 participants.
Je le considère comme un laboratoire où il n’y a aucune limite du moment que personne n’est maltraité, humains comme animaux !

Est-il difficile de trouver des productions papier de qualité qui abordent le rapport aux corps et aux sexualités comme le fait le magazine?

Je pense qu’il y a une foule de supports qui grouillent, naissent et meurent très rapidement. Je pense que beaucoup sont des niches spécialisées. De la revue SM pour les gens qui veulent du SM, du gay pour les gay, des femmes pour les femmes féministes, des contenus hétéros basiques pour le lecteur lambda etc etc. Moi ce que je propose c’est une revue qui s’abstient de définir une niche, ne cherche pas à se coller dans une case, et ne drague ni un public ni un autre. J’aborde beaucoup de sujets, qui couvre un spectre large du comportement et des sexualités de l’humain. Même si je comprends qu’une “communauté” veuille trouver direct quelque chose qui lui ressemble, je trouve cela enfermant. Je pense que ce n’est pas comme ça qu’on “éduque”. J’aime que chacun se confronte à des choses qu’il ou elle ne trouverait pas dans sa revue spécialisée. Il y a des talents dans toutes les cases. Il faut savoir être libre d’aller vers l’inconnu et y trouver de quoi alimenter son imaginaire et sa vision du monde.

Flore Kunst pour Le Bateau

Tu t’es lancée dans l’aventure des Crocs Électriques il y a moins d’un an? D’où est venue l’idée, l’envie de créer une maison d’édition alternative?

J’ai créé Les Crocs Électriques avec Stéphane Blanquet, dessinateur aux multiples talents. Nous étions en vadrouille et il nous est impossible de nous souvenir de comment l’idée est arrivée. Nous étions surement en train de parler de croquer des fesses et d’électricité… Vraiment c’est très étrange ! On a eu l’idée l’été dernier en tous les cas, c’est ce qui est sûr et nous étions très impatients d’arriver à Septembre pour entamer nos recherches et mettre en application notre idée.

Le rythme de production des livres est impressionnant, comment faites-vous pour tenir la cadence? Tu parles de “performance-action éditoriale”, qu’est-ce que ça veut dire exactement?

L’idée est effectivement de produire des livres très accessibles (5 euros) et d’en réaliser 100 par an. Cette action soutenue est à notre image, en ébullition, frénétique, obsessionnelle mais pour autant nous ne délaissons en rien la qualité. Les livres ont tous une couverture en papier calque qui joue avec les images imprimées dessus et les pages dessous. Cela donne un aspect précieux. Et chaque livre est timbré à sec au dos avec le logo des Crocs. Nous aimons la profusion, la générosité, faire découvrir des auteurs qui n’ont pas forcément de soutien de la part de plus gros éditeurs. Nous aimons les inclassables, les dérangeants, c’est une sorte de grande table d’hôtes de dessinateurs, collagistes, photographes et écrivains.

Jessica Rispal dans les Crocs Electriques
Pole Ka dans les Crocs Électriques

Qui sont les gens qui collaborent avec toi? Comment choisis-tu ce que tu publies?

Nous avons Jane qui est entrée dans l’asso et nous complète parfaitement pour la partie production pure et logistique. Pour le choix des publications, nous recevons les projets, nous les regardons et nous tombons d’accord sur ce qui nous plait ou pas. Les choix vont très vite car ils sont assez évidents et nous avons vraiment une vision commune des Crocs.

Vanda Spengler dans Le Bateau

Le rapport à l’art, et à l’art qui parle des corps et des sexualités te semble-t-il quelque chose de problématique aujourd’hui?

C’est une vaste question qui pourrait faire l’objet d’un livre sans fin.
L’art n’est pas un. Il y a l’art des musées, l’art de la “rue”, l’art des corps et des sexualités encensé et l’art des corps et sexualités immontrables qui luttent pour exister. J’ai l’impression qu’il n’y a pas vraiment d’artistes très subversifs ou dérangeants, politiquement incorrects avec une propositions artistique forte qui soient très visibles. J’ai beaucoup de respect pour la compagnie Materia Prima qui a su proposer beaucoup de choses. On trouve des sortes de performers qui essaient de “troubler l’ordre public” mais je trouve les propositions faiblardes. Pour exemple Déborah de Robertis qui ne me convainc pas tellement… En ce moment, il y a une expo sur Orlan (et pas que) à la Maison Européenne de la photographie. Je trouve que ça ferait du bien aux pseudo performers engagés d’aller se rafraichir la mémoire, les yeux et les oreilles.

Pour revenir au fait que l’art qui traite du corps et des sexualités est un problème, il y a beaucoup de supports, d’artistes qui traitent ce sujet mais pour autant il y a énormément de censure à tous les niveaux. J’y suis confrontée en permanence. La Poste me refuse les tarifs pros des revues car elle considère la revue non pas comme de l’art mais comme de la pornographie… Le maire de La Rochelle a fait retirer la revue de la devanture de l’Hybridarium, etc etc… Pour faire une revue libre, sans publicité, qui aborde le corps non pas de manière hétéronormée ou satisfaisant un public de niche, il faut se battre en permanence contre les institutions et les mentalités. Le sexe et le corps doivent rester cachés ou alors doivent être montrés dans des lieux dédiés et de manière très codifiée.

Louleloup dans Le Bateau

Le sujet (sexualités et corps) peut sembler racoleur mais pour moi, il est politique. Tant que la censure s’exercera sur les réseaux sociaux, dans la rue, que les femmes n’auront pas les mêmes droits que les hommes, tant que les communautés LGBT se feront emmerder, tant que les hommes seront obligés d’être représentés bien bandants et musclés ou éphèbes désabusés, tant que les vieux, les gros, les “hors normes” seront exclus des représentations érotiques j’aurai à cœur de publier au maximum les images et textes qui participeront à un changement des mentalités. (Utopie quand tu nous tiens!)

D’ailleurs une partie de mon lectorat d’origine ne s’est pas réabonné car il était perdu, espérant trouver une revue plutôt hétéronormée dévoilant les courbes et sexes de manière caressante. Mais Le Bateau n’est pas une revue uniquement caressante. Elle est aussi très brute et parle autrement à son public. Elle ne cherche pas à tout prix à faire bander, ni à exciter de manière agréable. Elle t’emmène vers des expériences diverses, vers ce qu’est la vie et non la projection d’un idéal… J’espère avoir répondu un peu à la question !

Plus d’infos : 

Commander le Bateau #11 : http://www.lebateau.org/product-page/le-bateau-11

Les Crocs Electriques : https://www.lescrocselectriques.com/

 

À retrouver lors de la 3ème édition du Festival de la Zouz à « à la folie »

8 juin, 19h-01h

Entrée gratuite

 

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