« Mère Lachaise » : rendre visibles ces mortes qu’on ignore

Camille Paix a 28 ans, elle est journaliste et elle aime se promener au Père Lachaise. Depuis plusieurs années maintenant, elle met en avant sur son compte Instagram Mère Lachaise des portraits de femmes enterrées au Père Lachaise, rendant ainsi visible « le matrimoine funéraire » comme l’indique le sous-titre de l’ouvrage qu’elle a publié à la fin du mois d’avril aux éditions Cambourakis. Nous l’avons rencontrée.

Est-ce que tu peux revenir sur la genèse du projet ?

Fin 2018, début 2019, j’ai commencé à me poser la question de savoir s’il y avait des femmes enterrées au Père Lachaise. J’y allais tout le temps m’y promener et à un moment donné j’ai eu une épiphanie en me disant que c’était un peu la honte d’aller voir que des tombes d’hommes, et je ne m’en étais jamais rendue compte. Naïvement, je me suis dit que si je n’allais voir que des tombes d’homme, c’est parce qu’il n’y avait que ça. Mais il y a aussi des femmes enterrées au Père Lachaise. Je sais que ma question était très naïve mais j’avais besoin de passer par là. Et en m’y penchant, je me suis aperçue que bien sûr, il y avait aussi des femmes enterrées au Père Lachaise.

D’où est née cette envie de visibiliser les femmes enterrées au Père-Lachaise ? Qu’est-ce qui a fait le passage de « est-ce qu’il y a des femmes dans ce cimetière ? » à « je vais créer un compte instagram pour les rendre visibles » ?

C’est le nombre. Je suis passée très vite, justement, de « est-ce qu’il y en a » à « en fait, il y en a énormément » et je me suis retrouvée avec un nombre colossal de données. Au début, je me demandais qui je pouvais aller voir, puis j’ai inclus ces femmes dans mes promenades. Au départ, ce n’était rien de plus que ça. Et plus je cherchais, plus je trouvais et je me suis dit que c’était un peu dommage d’avoir toutes ces informations sans rien en faire. La première chose que j’en ai faite, ça a été de les regrouper, d’écrire ces données au même endroit et comme j’étais installée depuis quelques temps près du Père Lachaise, j’ai commencé à proposer à mes potes, mes copines d’aller au cimetière en leur disant que si elles venaient je pouvais leur faire des visites des femmes enterrées au Père Lachaise. La deuxième étape après avoir compilé ces données-là, ça a été de m’en servir pour faire visiter mes ami·e·s. Surtout les filles d’ailleurs, car c’est surtout elles que ça intéressait. En fait, la genèse du projet, ça a été de faire ces petites visites et de me rendre compte que ça intéressait. J’ai une copine qui m’a dit d’en faire quelque chose et pourquoi pas un compte Instagram. J’étais extrêmement sceptique, mais j’aurais pas dû.

Ce sont des portraits. Est-ce toi qui les dessines ?

Oui, c’est moi. Je voulais une cohérence graphique dans l’ensemble du compte et c’est quelque chose que je ne pouvais pas vraiment avoir avec des photos et j’ai pensé à dessiner. C’est quelque chose que j’aime bien faire. Ça m’a aussi forcée à le faire, à m’y tenir et à publier, même si je n’étais pas forcément contente du dessin mais il fallait poster et publier. Ça m’a aussi appris à laisser aller. Je suis assez heureuse de l’avoir fait parce que ça m’a fait beaucoup de bien niveau confiance en moi.

Comment est-ce que tu travailles ? Est-ce que tu passes tes journées à errer dans le cimetière ?

Ça dépend. Il y a eu plusieurs étapes et ça a évolué avec le temps. Il y a trois façons de s’y prendre. D’abord les balades, mais c’est pas forcément facile parce qu’on voit parfois des noms sur des tombes qu’on peut chercher et voir sur internet s’il y a des traces mais c’est vraiment une aiguille dans une botte de foin. Les hommes ont beaucoup plus le monopole de ces inscriptions sur les tombes où l’on précise qu’ils étaient écrivain, peintre, etc. Pour les tombes avec des noms de femmes, c’est assez rare qu’il y ait écrit leur CV. C’est une des façons et j’ai trouvé plein de femmes comme ça, mais c’est pas la façon la plus simple.

Ce que j’ai fait aussi, c’est que j’ai pas mal épluché les sites internet de fans de cimetière. Ça existe et on y trouve plein d’informations ! [rires] il y a des gens qui passent leur vie à ça et c’est fascinant ! Il y a un site internet incroyable qui s’appelle Landru Cimetières. Philippe Landru recense vraiment beaucoup de choses, on trouve sur son site des références à de toutes petites personnalités, des actrices du cinéma muet, etc. C’est incroyable son travail ! Et je m’en suis pas mal aidée.

Et après sinon, j’ai beaucoup épluché les registres d’inhumation. Par exemple, Louise Ebel, une influenceuse histoire de l’art, a écrit un livre sur 5 ou 6 femmes de la fin du XIXème s., qui est la période qu’elle étudie. Et elle a publié récemment une story sur une certaine Madeleine Deslandes, une mondaine, écrivaine et journaliste, spécialiste des prérafaélites. Et je me suis demandée où était enterrée Madeleine Deslandes et j’ai fait des recherches sur internet et je n’ai pas trouvé d’informations. Mais la période où elle a vécu correspond à une période où les personnes bourgeoises vivant à Paris étaient assez souvent enterrées au Père Lachaise, c’était pas absurde qu’elle y soit aussi. Donc je suis allée voir dans les registres d’inhumation de la ville de Paris qui sont dans le domaine public, j’ai trouvé sa date d’inhumation grâce au registre annuel, avec cette date j’ai trouvé l’emplacement de sa concession. Et là, je reviens du cimetière où je suis allée vérifier si la concession existait toujours.

Donc c’est un vrai travail d’enquête…

C’est vraiment ce que je préfère ! Le moment où tu vas au cimetière et que tu la trouves, c’est vraiment chouette.

Est-ce qu’il est facile de retrouver la biographie de ces femmes plus ou moins oubliée ?

Évidemment, ça dépend. J’ai l’impression que, quand même, Wikipedia a pas mal fait son travail. C’est pas énorme, mais ça a le mérite d’exister et je pense que sans ça, pour beaucoup de ces femmes, on n’aurait aucune trace. À partir du moment où il y a des mentions dans Gallica, une tombe, etc., il y a des gens qui ont noté des infos et qui les ont mises en ligne. Ce n’est pas 100% des cas mais c’est assez important.

J’arrive à peu près à retrouver des choses. Ce qui me facilite le travail, c’est aussi qu’il n’y a pas énormément de texte sur Instagram donc je n’ai pas besoin d’avoir fait une thèse sur la personnalité en question. J’essaie quand même de ne pas faire que du Wikipédia mais de faire mon travail de journaliste dans ce sens-là aussi, en recoupant mes sources, de vérifier les informations dont je parle, etc. Il y a des cas plus compliqués que d’autres. Je me suis arrachée les cheveux sur Malvina Poulain qui est, à notre connaissance, la seule communarde enterrée au Père Lachaise. C’est le conservateur et ses équipes qui m’ont alertée, ce n’est pas moi qui ai trouvé sa tombe. D’elle, on sait très peu. Son nom est cité dans les récits de Louise Michel qui la place à certains endroits. On peut la situer sur certaines barricades pendant la Commune. D’ailleurs, les archives de la police et des Conseils de Guerre sont une mine d’or sur cette période ! Ils ont tout gardé, donc on a les auditions de Louise Michel et elle faisait de ces auditions des discours militants en parlant comme une vraie oratrice devant les policiers, probablement sachant que c’était écrit. Et dans ces archives, on a le témoignage de Malvina Poulain qui était la sous-maîtresse, l’assistante quoi, de Louise Michel dans son école de Montmartre. Donc on a des petits éléments sur elle mais rien de plus. J’ai trouvé où elle était née, les personnes enterrées avec elle, avec l’aide du conservateur encore. Parfois, il y a d’énormes lacunes, d’énormes trous dans les recherches qui sont très frustrants.

Est-ce que tu peux nous parler d’une femme qui t’a particulièrement marquée ?

Je me suis attachée à Rosa Bonheur alors qu’au tout début ce n’était pas forcément celle qui m’a le plus marquée. Je m’étais un peu arrêtée à ses peintures, qui étaient belles mais dont le style ne me parlait pas forcément et je ne m’étais pas trop penchée sur elle. J’avais conscience de sa présence sans m’y intéresser de près. Et quand j’ai commencé à lire, notamment le récit de sa deuxième compagne, Anna Klumpke qui est enterrée avec elle et qui a écrit un espèce de mélange biographie-autobiographie où on trouve des entretiens avec Rosa Bonheur où elle la fait parler à la première personne, des moments où elle raconte leur rencontre, leur vie commune, etc. Quand on lit ça, on dirait qu’on est plongé dans leur vie, dans leur histoire et c’est incroyable. Ça m’a vraiment créé un attachement à Rosa Bonheur que je n’avais pas au début. C’est celle qui me reste le plus, à qui je reviens tout le temps.

Au départ il s’agissait d’un compte Instagram et c’est désormais un ouvrage paru aux éditions Cambourakis. Que change cet autre format ?

Ça me ressemble plus, à la base, un livre. C’est un medium qui correspond à ce que je fais habituellement, d’écrire et publier sur du papier. Mais, je crois que je suis attachée à l’objet physique même si le compte Instagram, c’est quelque chose que tu as toujours avec toi, avec lequel tu peux te balader. Ce qu’il y a en plus dans le livre, c’est qu’on a fait un plan. Dans l’idée, j’aimerais vraiment que ce soit un guide mobile. Quelque chose que les gens promènent pour lire les histoires des femmes sur leurs tombes… C’est un peu ça que je cherche.

Est-ce que tu t’attendais à ce succès ? Est-ce que tu t’attendais à ce que ça marche ?

Absolument pas ! Je ne pensais pas du tout qu’il y avait autant de monde qui s’intéressait aux cimetières. Je ne sais pas vraiment si c’est l’intérêt pour les cimetières ou le côté femmes inconnues, oubliées, qui plaît aux gens. Au départ, je pensais que le fait que se passe dans un cimetière qui est un lieu restreint allait clore le monde des gens que ça pouvait intéresser. Mais ce n’est pas le cas, donc je suis contente !

Est-ce que ta démarche peut se décliner, s’appliquer à d’autres lieux de mémoire ?

Il y a un compte Instagram qui fait une série « Femmes de rue » qui fait ça, justement pour les noms de rue. Elle, elle part de la plaque et elle raconte l’histoire de la personne ensuite. Ça peut s’appliquer à tout, oui. Le cimetière, ça a un côté symbolique. C’est un endroit où on signale que tu as vécu. Cette symbolique est intéressante quand tu veux parler de personnes oubliées ou qu’on ne veut pas regarder. Donc c’est déclinable dans tous les cimetières, déjà. D’ailleurs, dans mes recherches, quand je me rendais compte qu’une femme n’était pas au Père Lachaise, j’ai noté des éléments pour ne pas non plus tourner en rond et chercher la même personne en oubliant que je l’avais déjà recherchée et écartée de la liste des personnalités du Père Lachaise. J’ai donc une énorme liste de femmes enterrées partout dans les cimetières en France donc c’est possible de faire ça dans tous les cimetières !

Elles seront peut-être moins connues… Ce n’est pas toutes les femmes qui peuvent et pouvaient être enterrées au Père Lachaise…

Il y a aussi des gens qui n’ont pas vécu à Paris ou qui sont enterrés dans leur famille, etc. Mais c’est certain que le choix de ce cimetière restreint socialement la population dont je vais parler. J’en parle dans l’introduction du livre, on ne peut pas dire que ça concerne toutes les femmes, de fait, si on choisit le Père Lachaise. Évidemment, je n’ai pas fait ce choix pour faire un choix de classe mais il ne faut pas faire semblant que ça n’existe pas.

Mère Lachaise, 100 portraits pour déterrer le matrimoine funéraire, Camille Paix, éditions Cambourakis, 27 avril 2022

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