Sea, sex and chems : une enquête scientifique sur le chemsex

Temps de lecture : 6 minutes

Si vous ne l’aviez pas vu sur Grindr et Scruff, plusieurs articles de presse et même un roman en parlent : prendre des drogues pour baiser n’est pas une nouveauté mais le phénomène semble prendre de l’ampleur. Une enquête scientifique — basée sur un questionnaire — est en cours afin de mieux comprendre le chemsex et la sexualité avec ou sans produits. Friction Magazine a interrogé Dorian Cessa, interne à Marseille et Lyon et coordinateur de l’étude.

L'enquête s'adresse à toutes et tous, pratiquant·e du chemsex ou pas. Elle est 100 % anonyme : pour y répondre, cliquez ici !
Dorian Cessa est interne à Lyon et Marseille et coordonne l’étude “Sea, Sex & Chems

Qu’est-ce qui pousse un interne en médecine à faire une enquête sur le chemsex ?

Je suis gay et ça fait quelques années que j’ai envie de m’intéresser à la santé communautaire, de faire quelque chose qui soient utiles aux communautés LGBTI. Cela fait écho à mon rôle de chargé des questions de santé à Plusbellelanuit (le collectif qui organise notamment la Garçon Sauvage).

Peu de choses existent en France et les études sont souvent centrées sur la question du VIH. C’est évidemment nécessaire mais il y a d’autres particularités.

Sur ce terrain, j’ai été inspiré par les travaux de Thibaut Jedrzejewski, qui est l’auteur de la première thèse de médecine générale sur la santé des gays de manière globale, et de Coraline Delebarre, qui est psychologue sexologue et qui travaille sur la santé des lesbiennes.

Au sujet du chemsex, c’est un gros enjeu en ce moment chez les hommes gays — y compris dans mon entourage, j’ai vu des personnes avoir des rapports compliqués avec ça — et je pense que le phénomène va se diffuser au-delà de cette communauté. Non seulement les cathinones de synthèse, comme la 3MMC, sont devenues très accessibles (pas forcément dans une utilisation sexuelle d’ailleurs) mais le confinement a favorisé les conduites addictives. Par ailleurs, je veux apporter une dimension sexologique à la question : on ne peut pas parler du chemsex uniquement comme une question d’addiction.

Depuis quelques mois, plusieurs articles ont été publiés sur la question du chemsex. Même un roman… Est-ce que tu penses qu’il y a une prise de conscience sur le sujet ?

Une prise de conscience, oui, même si personnellement je ne fais pas partie des gens alarmistes sur la question. Mais le phénomène me préoccupe. Ce qui se passe c’est que le profil des consommateurs·trices a changé : dans les années 2000, il s’agissait le plus souvent de personnes de 30-40 ans, qui avait déjà une vie sexuelle avant, et qui ont basculé dans la consommation dans le cadre de cercles fermés. C’était encore des réseaux particuliers il y a cinq ans, un peu tabou. Aujourd’hui, la consommation de produits pendant le sexe est beaucoup plus affichée, notamment sur les applis. On a des profils de patient·e·s différents. Je suis notamment assez inquiet de voir des jeunes de 18-23 ans construire une sexualité avec des produits car, quand on veut arrêter, il faut découvrir une sexualité satisfaisante sans produit.

Et puis il y a l’effet du Covid et des confinements qui a, globalement, renforcé les conduites addictives : les gens se sont naturellement reportés sur les choses qui leur donnent du plaisir, sur des exutoires. Y compris en pratiquant seul.

Tu proposes de remplir un questionnaire qui s’adresse non seulement aux hommes gays, chemsexeurs ou pas, mais aussi aux hétéros, aux femmes… Pourquoi ?

Jusqu’à maintenant, les études sur le chemsex étaient centrées sur les HSH (hommes qui ont des relations sexuelles avec des hommes). On interrogeait pas ou peu les femmes (quelle que soit leur sexualité) et les hétéros ou bi. Moi, je veux m’intéresser aux facteurs de risque addictologiques : à la fois l’addiction au produit mais aussi l’addiction comportementale. Or si on n’interroge que les chemsexeurs, on ne peut pas voir les facteurs qui les différencient du reste de la population. C’est pour ça que, dans le questionnaire, on pose aussi des questions sociologiques, psychologiques, sur l’homophobie, les discriminations liées au genre, sur la racialisation. Pour prendre un exemple : si on est un homme racisé à qui on applique tout un tas de stéréotypes sur Grindr, en ne proposant que des plans « sket », domi, etc. : est-ce que subir ça est un facteur de risque vers une addiction ?

Aujourd’hui on n’a aucune données médicales sur les lesbiennes qui prennent des drogues pendant le sexe !

Dorian Cessa

Car en définitive, les spécificités des LGBTI en matière de santé ne tiennent pas à des facteurs physiologiques : on ne tombe pas naturellement plus malades que les autres. Ce sont des critères sociologiques et psychologiques.

C’est pour ça aussi que l’on cherche à obtenir des données sur les femmes qui ont des relations sexuelles avec des femmes (FSF) et qui prennent des drogues pendant le sexe : aujourd’hui on n’a aucunes données médicales, rien. Ça existe pourtant mais peut-être pas sous le nom de « chemsex » qui reste associé à la communauté gay. On a donc besoin que plus de lesbiennes et bisexuelles répondent à l’enquête !

Que va-t-il se passer après l’enquête ?

Les résultats vont être donnés en deux temps : d’abord les éléments médicaux sur les substances et les addictions, à la fin de l’année 2021. Puis, ensuite, les questions sexologiques, notamment sur l’évolution des pratiques sexuelles.

Le but de l’enquête c’est d’objectiver des choses qui aujourd’hui ne sont pas scientifiquement prouvées mais aussi de donner des repères pour soigner. C’est pour ça qu’en plus des publications scientifiques à destination des professionnel·le·s de santé, on aimerait produire des synthèses pour les associations, les militant·e·s et les personnes concernées directement. L’idée ce n’est pas de faire la guerre au chemsex : on est dans une perspective de réduction des risques. C’est pour cela qu’on interroge des éléments peu étudiés habituellement, comme la satisfaction sexuelle par exemple : le questionnaire inclut des questions là dessus.

D’autres études ont déjà mis en avant que certains chemsexeurs avaient un dysfonctionnement sexuel avant de débuter le chemsex. Par exemple des mecs qui n’arrivaient pas à être passifs sans prendre de produits. Ça démontre que le produit vient combler quelque chose, qu’il peut répondre à un stress, une détresse, une difficulté… L’idée c’est d’aider et accompagner les gens en amont afin d’avoir moins de problèmes d’addiction par la suite.

L'enquête Sea, Sex & Chems est basé sur un questionnaire en ligne auquel tout le monde peut répondre anonymement, que l'on pratique le chemsex ou pas : cliquez-ici !

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