50 ans après, relire le SCUM Manifesto

crédit photo : Marc Wathieu/Flickr

Ecrit et auto-édité en 1967 par Valérie Solanas, publié officiellement en août 1968, le SCUM Manifesto fête donc ses 50 ans. Ecrivaine précaire, travailleuse du sexe, droguée, puis internée pour avoir tenté de tuer l’artiste Andy Warhol sauvé in extrémis, Solanas a eu son sens du buzz à coup de plomb et de poudre, sorte de passage de la théorie à la pratique politique qui a permis sa traduction et la traversée de son œuvre outre-Atlantique.

Renverser l’ordre patriarcal

Etrange, rageur et parfois assez drôle, le SCUM Manifesto, Society for Cutting up Men (soit « Association pour tailler les hommes en pièces ») est un appel à détruire l’ordre social patriarcal, anéantir l’économie capitaliste et renverser l’ordre militariste et ce à travers la conscientisation et la reconnaissance de la supériorité des femmes sur les hommes — des êtres vils et dénués de qualités, responsables de la nécrose avancée de la société.

C’est un manifeste ! Des verbes acérés, de l’argot injurieux, dans un registre politico-scato sur un panorama de sujets : économie, guerre, sexualité, pouvoir, intimité, patriarcat, etc-. L’auteur propose une utopie politique conduite par l’organisation des SCUMs :

« Les SCUM sont des filles à l’aise, plutôt cérébrales et tout près d’être asexuées. Débarrassées des convenances, de la gentillesse, de la discrétion, de l’opinion publique, de la « morale », du « respect » des trous-du-cul, toujours surchauffées, pétant le feu, sales et abjects, les SCUM déferlent… Elles ont tout vu- tout le machin, baise et compagnie, suce-bite et suce-con-, elles ont été à voile et à vapeur, elles ont fait tous les ports et se sont fait tous les porcs…Il faut avoir pas mal baisé pour devenir anti-baise, et les SCUM sont passées par tout ça, maintenant elles veulent du nouveau ; elles veulent sortir de la fange, bouger, décoller, sombrer dans les hauteurs. »

Dans la perspective de foutre en l’air les sources d’oppression –l’Etat, la Nation, le travail, la famille– la libération des femmes serait le levier pour un nouvel ordre dont l’assujettissement des hommes serait l’un des accomplissements :

« En baisant le système à tout bout de champs, en détruisant la propriété de façon sélective et en assassinant, une poignée de SCUM peut prendre le contrôle du pays en l’espace d’un an. SCUM organisera des Sessions Merdiques au cours desquelles chaque homme présent fera un discours commençant par la phrase : « je suis une merde, une merde minable et abjecte », à la suite de quoi il fera une longue liste des différents aspects de sa merdicité. »

Un manifeste misandre

Le SCUM Manifesto apparaît comme de l’anarchisme Misandre, ce qui peut sembler bien différent des politiques féministes radicales auxquelles la personne de Solanas a souvent été rattachée. A la première lecture du manifeste, on peut d’ailleurs se demander si Solanas n’a pas écrit ce texte un soir d’ivresse rageuse tant il peut sembler irréaliste, tendancieux politiquement et souvent essentialiste.

En s’insurgeant contre le pouvoir masculin, le texte s’engouffre dans LA différence homme/femme, quasiment naturalisée. Les rapports de sexes y sont essentialisés dans l’hétérosexualité, et le manifeste est par ailleurs résolument anti-sexe et prône un ascétisme sexuel. Les figures queer (bien que ce terme soit dans ce cas anachronique) sont trainées à terre : profondément anti-pédé et anti-travesti, certains passages, plutôt que de voir le potentiel subversif de ces orientations et identités, ne les considère que comme une tentative malheureuse (mais compréhensible, selon l’auteur) d’imitation de ladite féminité. Étonnamment, pas de lesbiennes dans le texte, mis à part une apparition (« des mangeuses de cons ») mais sans le potentiel politique du féminisme Wittigien.

Une œuvre à recontextualiser

Mais pour apprécier la lecture du SCUM Manifesto, il faut recontextualiser l’œuvre dans l’Amérique du nord de la fin des années soixante et comprendre le texte comme un coup de gueule à une Amérique phallocrate, bourgeoise, et politiquement correct jusqu’à l’écœurement, mais surtout s’armer d’humour, de rire jaune, de curiosité pour le personnage.

Alors, pourquoi lire le SCUM Manifesto ? J’avancerai que peut-être, au-delà de cette expérience de lecture de texte anarchiste sous la plume folle de Solanas, c’est la rareté de pièces misandres à une époque où la misogynie était bien moins rampante et discréditée qui, 50 ans plus tard, en fait un livre encore si culte.

 

Aller plus loin :

Lire le SCUM en ligne gratuitement par ici.

Plus sur le SCUM Manifesto en Français chez les camarades du SEUM.

Ou en Anglais sur History Workshop.

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