Sorcières, manifs et anarchisme : on a rencontré le Witch Bloc

Tremate, tremate, le streghe son tornate ! [Tremblez, tremblez, les sorcières sont de retour !] prédisaient des féministes italiennes dans les années 1970. Depuis quelques temps déjà, on assiste dans certains cercles militants féministes et queer à un retour de la figure de la sorcière. Si ce regain d’intérêt et surtout de visibilité est d’abord passé par les réseaux sociaux, il semble s’être concrétisé dans différentes initiatives, comme la tenue d’une soirée consacrée à la sorcellerie dans le cadre de la Queer Week 2017. Ces derniers temps, on a pu également voir les sorcières s’organiser en Witch Blocs lors de plusieurs manifestations.

Le Witch Bloc est un groupe militant anarchiste, féministe, antifasciste, anticapitaliste, antiraciste, pour les droits des femmes et des personnes LGBTQI, pour les droits des travailleur·se·s du sexe, pour une justice sociale populaire et pour l’abolition du patriarcat. Le groupe fonctionne en non-mixité de genre inclusive, c’est-à-dire sans hommes cisgenres, et ses membres sont anonymes. Nous avons rencontrés des witches de Paris et d’Aix-Marseille pour tenter de comprendre pourquoi les sorcières s’organisaient, à l’instar des pink blocs, pour manifester ensemble.  

Pourquoi se revendiquer de la figure de la sorcière ? 

Pour les sorcières du Witch Bloc de Paname l’enjeu est d’abord politique :  » La figure de la sorcière est intéressante sur bien des aspects. D’abord, c’est un archétype que nous utilisons pour illustrer nos positions politiques. Au fil des siècles, les femmes qui étaient savantes, notamment en médecine naturelle, ou simplement indépendantes des hommes étaient qualifiées de ‘sorcières’ et traquées, torturées, exécutées pour cela. La sorcière est un emblème féministe qui représente tou·te·s celleux qui ont été mis·e·s au ban de la société hétérocispatriarcale, notamment parce qu’iels n’entraient pas dans les rôles genrés qui leurs étaient imposés. »

Les sorcières des Bouches-du-Rhône rappellent également que la sorcière est un archétype populaire qui évoque « une femme forte, rebelle, qui s’échappe de son statut assigné, imposé, qui élargit son pouvoir en dehors des normes sociétales et qui pour ça est punie, isolée, vilipendée, brûlée au bûcher ». Et en même temps, c’est une figure aux contours assez flous « pour représenter un collectif anonyme protecteur qui peut englober des revendications différentes (intersectionnalité). » Ainsi, l’image de la sorcière évoque quelque chose de suffisamment large pour « accepter tout le monde, quel que soit son physique, son âge, sa place dans la société. Les sorcières sont des femmes qui n’acceptent pas la manière dont la société les traite, qui refusent les rôles qui leur sont assignés et qui se battent pour avoir le choix d’être qui elles veulent. » Les enjeux politiques sont clairs : il s’agit d’incarner un féminisme de combat, de terrain, à travers le développement d’une forme de sororité. Les sorcières le revendiquent : « Nous ne sommes pas là pour demander poliment. Le feu des bûchers qui nous étaient destinés nourrit désormais celui qui brûle à l’intérieur de nous. »

Pour les sorcières du Witch Bloc de Paname, il ne s’agit pas simplement de faire de la sorcière un étendard, une figure emblématique, et les witch blocs regroupent des personnes qui pratiquent effectivement la sorcellerie : « Nous comptons dans nos rangs des sorcières au sens ‘pratique’ du terme, c’est à dire nourrissant un intérêt pour et/ou pratiquant des sciences occultes et magiques. Les diverses pratiques occultes étant une réappropriation du pouvoir, et encourageant une meilleure acceptation de soi, elles s’inscrivent également en elles-mêmes dans notre démarche. Précisons tout de même que la pratique sorcière est extrêmement diverse, et qu’en aucun cas les sorcières dans nos rangs ne représentent la sorcellerie dans son ensemble ! »  Il n’est donc pas obligatoire de pratiquer la sorcellerie pour se joindre aux Witch Blocs dans la rue : « Certain·e·s d’entre nous pratiquent la sorcellerie et d’autres non, donc non ce n’est en aucun cas une obligation. En revanche, le fait d’apparaître masqué·e·s est obligatoire oui, la préservation de l’anonymat étant une de nos priorités. Nous préférons des couleurs sombres comme le noir, le bleu ou le violet mais n’imposons en aucun cas un costume –ou un chapeau– en particulier, c’est complètement laissé au libre choix de chaque sorcière », expliquent les sorcières parisiennes.

Le Witch Bloc Paname en manifestation

Des sorcières pour quelles luttes ? 

Si la figure de la sorcière renvoie à une opposition à l’hétéropatriarcat, il est intéressant de se demander comment les Witch Blocs choisissent les manifestations dans lesquelles les sorcières se réunissent. « On prévoit assez rarement à l’avance ce qu’on va faire, puisque la plupart des manifestations se font en réaction à l’actualité, et c’est ce qu’on fait en majorité pour l’instant. Nous réfléchissons à des actions différentes, mais ça dépendra de nos emplois du temps respectifs et de nos moyens » expliquent les sorcières parisiennes, qui précisent : « Donc on fait tourner les infos entre nous, et si assez de personnes sont disponibles pour l’action concernée, alors un bloc se forme. Sinon, il n’est pas rare que certain·e·s y aillent de manière individuelle, sans revêtir leur identité de sorcière vénère. Il arrive aussi que l’on décide collectivement d’aller à un rassemblement, mais de ne pas nous costumer en sorcières si l’on estime que ça détournerait l’attention sur nous alors que ce sont les intervenant·e·s qui ont besoin d’être écouté·e·s. Dans ce cas, nous y sommes en groupe, mais pas identifiables comme étant le Witch Bloc. »

Dans le Sud de la France aussi, l’organisation est la plus horizontale possible : « On expérimente différents modes de fonctionnement, on apprend, on fait des erreurs, on essaye, le Witch Bloc est aussi un lieu d’expérimentations. » Justement, au sein du Witch Bloc, chacun·e est libre de proposer des actions et d’intervenir. L’organisation des Witch Blocs repose sur des principes anarchistes, queer, et vise à la casse de l’hétéro-patriarcat. Les sorcières d’Aix-Marseille insistent : « nos revendications n’appellent pas au compromis, nous ne sommes pas dans une logique de recherche de soutien ou de reconnaissance du pouvoir étatique, mais d’arrachage de nos droits. »

Witch Bloc Paname

Witch Blocs et militantisme féministe et queer 

Si les Witch Blocs sont proches et solidaires des structures « militant pour un féminisme inclusif, intersectionnel et pro-choix », leur activisme semble surtout axé sur le terrain : « Par rapport aux pink blocs, on peut dire que les deux initiatives découlent d’une volonté de rompre avec certaines formes classiques de militantisme, particulièrement en manifestation » expliquent les sorcières.

Elles précisent : « Les pratiques comme les black blocs ont permis et permettent toujours de réinventer les formes d’actions et de les sortir de schémas dépassés, mais sont également souvent peu accessibles à différentes catégories de personnes qui, pour des raisons physiques ou institutionnelles, sont plus sensibles aux risques pris dans ce genre d’actions. On trouve que les black blocs ont tendance à valoriser un rapport plutôt viriliste à la violence et à la prise de risque, et même si on ne veut pas remettre en cause l’usage de la violence dans nos pratiques militantes, on est pas toustes à l’aise avec celle qui est mise en oeuvre dans les black blocs. Le pink bloc est une façon de réinventer les pratiques militantes en manif, le Witch Bloc en est une autre. » 

Le Witch Bloc Aix-Marseille le 16 novembre

Rejoindre un witch bloc?

Le Witch Bloc de Paname évoque les évolutions dans son organisation : « Nous sommes passé·e·s récemment d’un groupe ouvert où chacun·e – dans le respect de la non-mixité – pouvait participer aux actions, à un collectif fermé afin de faciliter notre organisation interne. Nous n’excluons pas le fait de continuer à organiser certaines actions ouvertes à tou·te·s –en non-mixité toujours– si ça s’y prête, mais pour ce qui est de l’organisation, donc sur un groupe plus réduit. Par conséquent, nous ne recrutons plus, sorcière ou pas, du moins par pour le moment. »

Pour les sorcières du Sud de la France, les choses sont un peu différentes : « Si vous vous reconnaissez dans nos combats, nos luttes et que vous n’êtes pas un homme cisgenre –notre groupe est non-mixte– vous êtes les bienvenues dans les manifs. Si vous voulez seulement vous investir dans notre groupe, que la figure de la sorcière ne vous parle pas plus que ça, vous pouvez aussi nous rejoindre… » 

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