Confinement et addictions

La team Friction aussi est confinée. Et on est plusieurs à se retrouver contraint·e·s de faire face à nos propres addictions, aux difficultés de réapprovisionnement voire, pour la première fois, obligé·e·s d’affronter les risques d’une dépendance à un produit. Comment on le vit ? Comment on s’en sort ? Quelles ressources communautaires face à ces addictions souvent vécues comme honteuses et pour lesquelles demander de l’aide reste difficile ?

Pour lever la relative omerta, plusieurs d’entre nous ont décidé, aujourd’hui, de témoigner pour échanger. Et vous ? Comment vous vous en sortez ?

LES ADDICTIONS EN FRANCE

En France, d’après l’OFDT, en 2017, 87 % des personnes ont déclaré boire une fois dans l’année, 39 % au moins une fois par semaine et 10 % tous les jours. Les hommes sont trois fois plus nombreux à être des buveurs quotidiens et la consommation des femmes reste, certes moindre, mais extrêmement stigmatisée. Ces consommations ont des conséquences sanitaires et sociales graves, bien que relativement peu abordées dans les médias ou au quotidien.

Coté psychotropes prescrits, les non opioïdes les plus consommés en France sont les anxiolytiques avec, en 2017, 1,4 boîte remboursée par habitant de 20 ans et plus, contre 0,7 boîte d’hypnotiques et 1,2 boîte d’antidépresseurs. En 2015, les benzodiapépines ou apparenté sont cités comme premier produit psychoactif (substances illicites ou médicament) ayant entraîné une dépendance pour 9 % des sujets inclus dans l’enquête d’observation des pharmacodépendances menée auprès de médecins généralistes libéraux volontaires (OPEMA)

En 2016, 42 % des adultes âgés de 18 à 64 ans déclarent avoir déjà consommé du cannabis au cours de leur vie. Avec des premiers usages qui se déroulent principalement entre 15 et 25 ans et une proportion d’expérimentateurs de cannabis maximale entre 26 et 34 ans pour les deux sexes, l’usage de cannabis demeure avant tout un phénomène générationnel. La consommation actuelle concerne surtout les plus jeunes et les hommes (28 % des 18-25 ans, 35 % des hommes et 21 % des femmes de cette tranche d’âge). Parmi les usagers actuels de cannabis de 15-64 ans, 21 % sont identifiés comme des usagers à risque faible, et 20 % à risque élevé d’abus ou de dépendance. Ramené à l’ensemble de la population, 1,7 % des 15-64 ans présenteraient ainsi un risque élevé d’usage problématique (2,7 % des hommes et 0,8 % des femmes).


Confinement et addiction : témoignages


Roxane : « Chaque verre que je verse est un verre que je devrais lui demander d’aller me chercher »

Je suis venue me confiner chez mon mec, dans le trou du cul de la banlieue ouest, avec un cubi de 4 litres de vin blanc et une terreur glaçante, de celle qui te parcourt tout le corps, de celle qui te pétrifie : manquer. Dépendante à l’alcool depuis 2004, je consomme entre 75 cl (une bouteille de Chardonnay) et 1,5 litre par jour, vin blanc, shots à la Mut, Spritz à la terrasse, ginto à l’Horloge, je suis pas regardante, je trouve toujours ma dose quelque part, dehors ou chez moi. Et même plus. Grâce à ça, je suis fonctionnelle. Je me lève le matin, je fais cours, j’ai une vie sociale, professionnelle, amoureuse, militante. Au point où j’en suis, c’est l’alcool qui me permet de continuer à vivre, étrangement. Si j’arrête brutalement de boire, je risque le delirium tremens. Et la mort violente. À 36 ans. Je ne sais pas, j’ai oublié depuis longtemps, ce que je vaux sans la conso pluriquotidienne, ce que je suis capable de faire ou non. Les choses se sont inversées, c’est l’alcool qui me tient debout. Sauf que le confinement vient tout bouleverser.

Je suis désormais doublement dépendante : au produit, certes mais aussi à mon partenaire, le seul à savoir faire du vélo, 50 minutes, pour me recharger toutes les 48 heures. Chaque verre que je me sers est un verre de moins dans le stock. Chaque verre que je verse est un verre que je devrais lui demander d’aller me chercher. Il découvre seulement maintenant à quel point je suis accroc. Il dit rien. Il savait déjà, puisqu’on est ensemble depuis quelques mois, que j’avais un problème. Il dit rien mais il voit tout, il n’a pas le choix que de tout voir. Le confinement ne me laisse plus le choix que de tout montrer, tout dire, sans pour autant ouvrir la bouche, de révéler à quel point l’alcool est un problème. J’aurais préféré qu’il ne voit pas la brutalité, l’exigence vitale, j’aurais aimé qu’il ignore la violence, la profondeur de cette addiction là. C’est pas glorieux, encore moins pour une meuf dans cette société là, d’avoir besoin du premier verre 4 heures maximum après le lever, c’est pas brillant de s’en servir 7, 8, 10, 12 dans la journée. Il fait semblant de rien, pour ne pas m’en rajouter, j’imagine. On est confinés, lui et moi, je ne peux pourtant plus me cacher, il est devenu la personne qui me réapprovisionne. Mon dealeur. J’aurais aimé que jamais il ne soit dans ce rôle.

Alors j’essaie. Quand ça me fait trop flipper de voir que j’ai descendu 4 litres de vin en 48 heures, je bouffe des Xanax en scred pour arrêter d’avoir peur de manquer, pour arrêter d’être terrifiée à l’idée qu’il cesse d’avoir envie d’être avec moi, maintenant qu’il me voit en vrai. Un pote m’a envoyé une news comme quoi ils ne vendaient plus d’alcool dans une région spécifique. S’ils font ça, je vais mourir. Et pas du Corona. Je vais crever, délirante, je vais crever hallucinante, crever tremblante, crever suante, crever tachycarde, crever déshydratée, crever hypertensive. J’ai l’habitude d’être à minimum 2 à 3 grammes par litre de sang. Tous les jours. À 1 gramme, je peux développer ces symptômes là.

Il ne me reste plus qu’à croiser les doigts pour que le Monop’ du coin vende toujours des cubis ou des bouteilles, il ne me reste quà l’implorer, lui, silencieusement, pour qu’il accepte d’être mon dealeur, il ne me reste qu’à prier pour qu’il m’aime encore. Pitié. Pitié. Fais-le. Mendiante et nue face à l’addiction, voilà telle que le confinement me laisse.

confinement lié au corona virus et alcoolisme : témoignage team friction

Virginia : « J’ai arrêté la coke, je pensais que le gros de l’effort était fait. C’était sans compter sur le confinement »

J’ai arrêté la coke y a deux mois et demi. Deux mois et 10 jours précisément. Je compte les jours depuis ma dernière trace. Jusque là, j’étais plutôt fière de moi. Fière d’être allée en club sans m’enfermer dans les chiottes, fière de pas m’être jetée sur le premier gramme qui passait à cet apéro chez un pote, fière de pas avoir appelé de dealos un soir de stress trop fort. On a arrêté en même temps avec ma meuf, on est fières à deux, et c’est plutôt cool en fait. On a arrêté du jour au lendemain, sur un ras le bol. Stop, c’était fini. C’était la trace de trop. Et globalement, ça se passait plutôt bien. J’ai dû vraiment réduire ma consommation d’alcool parce que je savais que chaque verre, chaque pinte, c’est une envie supplémentaire de m’en foutre plein le nez. Et finalement j’en suis venue à cocher les jours sans drogue puis les jours sans alcool dans un petit cahier. C’est joli, j’me suis fait un tracker très bullet journal avec des petits ballons que je colorie en vert à chaque jour sans drogue. Je regarde l’ensemble et je me sens fière. 

Enfin, ça, c’était avant le début du confinement. C’est con, hein, mais être enfermée chez moi, sans mes potes, sans mon taf pour m’occuper, sans ma salle de sport, c’est finalement beaucoup plus dur que ce que j’aurais pu croire. Forcément, il y a les soirs où on décide de prendre l’apéro, on se retrouve sur le canapé, à siffler du blanc — du rouge dans mon cahier — et fatalement, l’envie remonte. Elle n’est pas bien loin, en fait. Et puis, il y a tous les SMS de dealers qui m’expliquent qu’il faut pas que je m’inquiète, qu’ils continuent de livrer malgré les conditions, qu’il faut être prévoyant·e, qu’iels ont de la frappe, de la foudre, de la poudre bien blanche, de la neige incroyable. Iels sont sympas, les dealos, iels me tiennent au courant. 

Mais moi, j’suis là, sur mon canap, à attendre qu’il se passe un truc. Forcément, avec cette ambiance apocalyptique, ça serait peut-être pas très grave de se faire une trace, juste une. Allez, une petite pour la route, pour tenir. Juste une et après on n’y touche plus. 

C’est toujours comme ça que ça commençait : juste une. Du coup, à force d’avoir cette petite voix qui me dit « juste une » qui me grignote la tête, ça commence à devenir une idée fixe. « Tiens, j’pourrais retirer soixante balles… » Juste une fois. Juste une. C’est souvent à ce moment-là que m’écrivent les dealers d’ailleurs. Malin. 

Le problème c’est que je suis moins fière. Et ça, ça m’emmerde quand même pas mal. Le problème, c’est que je pensais que le gros de l’effort était fait. C’était sans compter sur le confinement. Sans compter sur la petite voix. « Juste une… »

addiction au canabis et confinement covid 19 chez les personnes queers

Max : « Du pétard au lever au dernier avant le coucher, je les aime tous »

Quand l’annonce de confinement a été faite, ma première pensée a été « comment je vais réussir à continuer à me droguer malgré toutes les interdictions ? » Plus de liberté de circuler, ni pour moi ni pour ma dealeuse, ça allait compliquer les choses. S’approvisionner, faire du stock, essayer de jauger sa consommation, voir combien de temps peut durer un pochon de 50 €, égoïstement rassurée de ne plus faire tourner mes joints. Plus pour moi, jusqu’à la dernière latte.

Du pétard au lever au dernier avant le coucher, je les aime tous. Impossible de m’en passer. Plaisir de les rouler, et une vague de bien-être sur chaque bouffée. Je me lève, fume un pétard tout en buvant mon café, au travail je me roule des « cigarettes fantômes » pour les pauses. Visuellement elle ressemble à des cigarettes mais dedans il y a de la beuh. Et la pause du midi c’est pétard normal. Le soir quand tu rentres tu roules un autre pétard. Pendant que tu prépares à manger, tu roules. Au lit, tu fumes aussi. Tu fumes tout le temps, les pétards s’allument désormais comme des clopes.

Le pétard n’est plus social, tu le savais déjà, mais le confinement te pousse à te regarder (enfin) seul·e face au miroir. Maintenant, tu sais que le pétard va t’emmener au plus profond de tes faiblesses. Elles sont où mes limites en période de confinement ? Qu’est-ce que je risque à aller chercher ma dose tous les cinq jours ?

Il n’y a plus de limites, et en même temps pourquoi je mettrais des limites à un produit qui — à mon sens — me fait du bien ?

xanax et anxiolitiques pendant le confinement covid 19 - friction magazine queer

Benjamin : « Je gère : deux ou trois verres, un joint en fin de journée, un Xanax »

Mon problème c’est pas la drogue, c’est l’anxiété. Je suis calme mais anxieux. Calme mais avec mal au bide. Calme mais avec de l’eczéma. Calme mais avec des rêves chelous.

J’ai l’habitude. Je gère l’anxiété avec des exercices de respiration (on inspire 4 secondes, on tient 4 secondes, on expire 8 secondes), de la weed et du Xanax. Je gère le mal au ventre avec des probiotiques. Je gère l’eczéma avec de la crème à la cortisone. Et puis j’ai l’anxiété ponctuelle : c’est parfois handicapant mais ça reste toujours lié à un évènement, une situation. Un truc identifiable, gérable.

Mais depuis le confinement, j’ai l’anxiété quotidienne.

Je vis enfermé entre quatre murs à télétravailler avec des boomers qui ne savent pas ce qu’est le taff à distance. Quand je sors c’est pour aller à 500 m, au Leclerc croiser des gens masqués circulant entre des barrières métalliques. Je n’ai pas vu mes potes depuis 15 jours, je n’ai sociabilisé avec personne depuis 15 jours, je n’ai pas bu de café avec mes collègues sympas depuis 22 jours, je n’ai pas dansé depuis 29 jours. Et dans ma tête : quand est-ce que ma vie va reprendre ? Est-ce qu’à un moment on s’habitue ? Qu’est-ce qu’on va faire après, si et quand ça finit un jour ?

Je reste calme, je bosse, je joue à Civilization, je fais l’amour tous les jours, on mange bien, on regarde des trucs sur Netflix. Et donc, je gère : deux ou trois verres, un joint en fin de journée, un Xanax quand il faut. Je ne me bousille pas la santé (je crois). Je ne suis pas en train de devenir accro (je crois). Mais j’ai encore de la MD : ça fait quoi d’en prendre en confinement ? Un pote confiné sniffe le samedi matin, un autre s’inquiète de pouvoir se faire livrer je ne sais quoi, un autre encore qui se dit que les champignons l’aideront à passer le temps. Ça m’inquiète. Je m’inquiète aussi de savoir s’il vaut mieux que je prenne un Xanax maintenant ou ce soir. Ou est-ce qu’il suffirait que je remplisse une « attestation de déplacement dérogatoire » et que j’aille me promener ?

Les numéros et sites utiles en cas d’addictions

Drogues info service : 0 800 23 13 13

4 Comments

  • Je suis fumeuse. Tabac et herbe. Quand la rumeur de cette maladie est arrivée, la première chose que je me suis dit, c’est “si ça me tombe dessus il faudra que j’arrête de fumer. Et j’ai vraiment peur de ça” alors au lieu de faire du stock de pq, j’ai acheté des patch à la nicotine. Et puis voilà, je l’ai eu ce virus. J’ai reculé l’échéance, je me disais mais comment je vais faire pour tenir, avec les enfants et le mari à temps plein ?! Et puis avec la fièvre, la toux est arrivée. Et là, j’ai fait des crises d’angoisse. J’ai eu peur de mourir, de laisser mon mari et mes enfants, ma famille, peut-être parce que j’aurais fumé alors que mes poumons devaient déjà se battre contre une autre saloperie et que je n’avais pas été assez forte. Alors j’ai collé mon patch. J’ai résisté, et je résiste toujours, car la toux est toujours là et que je n’ai pas envie de mourir seule, maintenant. J’ai eu envie de me faire des space cake, et puis j’ai eu la flemme. Je sais que c’est seulement pour quelques jours, semaines, et que je reprendrai mes mauvaises habitudes comme avant.

  • Je fume beaucoup d’herbe. Je suis devenue accro sans grand hasard, étant déjà d’un naturel un peu dépressif, me cherchant un paradis artificiel où prendre une bouffée d’air. De temps en temps puis quotidiennement. Mais je pense, comme Max, qu’il y a pour moi du positif dans tout ça, malgré le fait que le THC a sûrement ajouté pas mal d’anxiété dans ma balance déjà pas très équilibrée. J’arrivais à gérer mon approvisionnement, mon rythme de consommation. Les pires moments étaient de chercher quelqu’un de dispo pour me livrer, de commander, de descendre chercher mon cadeau. Ne pas savoir si j’allais en effet pouvoir fumer me mettait dans tous mes états. Je deviens aussi assez toxique avec les gens autour de moi quand ça va pas. Le premier jour de confinement, je n’avais plus grand chose. La procrastination a repoussé mon réapprovisionnement, et plus personne n’était prêt à prendre ce risque. J’ai bien cru que c’en serait fini de moi. Heureusement que mes amies ont toujours des bons plans, à force de persévérance. J’ai eu l’immense chance de pouvoir prévoir mes trois semaines à venir, alors que la date de fin de confinement n’était pas encore prévue. On arrive bientôt à ma fin de stock. Arrêter de fumer ou en racheter ? Je n’hésite pas longtemps avant de me décider. Mais comment se passera cette recherche cette fois ci, dans des conditions plus qu’inédites ?

  • Sans vouloir dénigrer les expériences racontées dans cet article, j’ai quand même envie de dire : sérieusement ? Un article sur gérer son manque de weed, de fête à la coke et le fait de pas voir ses potes depuis 15 jours ? Je pense que parler des sevrages forcés au crack ou autres substances chez les gens précaires, à la rue, TDS, etc, ça aurait été plus intéressant que de lire un truc pareil… Surtout que tout est bien qui finit bien, les gens ont pu stocker à l’avance et ya encore pleins de dealers qui se mettent en danger pour vos petites cons’… Aussi, Franprix est ouvert pour subvenir à sa dépendance en alcool… Il est là le vrai sujet.

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