« Dans une rupture, il y a mille ruptures possibles, imaginables et inimaginales » : rencontre avec Silly Boy Blue

Temps de lecture : 13 minutes

I’m not perfectly quiet
Or perfectly calm
Or perfectly anything they’ll always want me to
Always been loud so you could see me in crowds
Hopelessly scared to fully disappear here too

Ces paroles de la chanson « Teenager » de Silly Boy Blue, je les chante à tue-tête matin midi et soir. Elles résonnent en moi comme un cri de rage, quelque chose de viscéral, lié sans doute à l’acceptation de soi. Tout au long de Breakup songs, le premier album de la chanteuse sorti en juin dernier, la voix vaporeuse de Silly Boy Blue nous entraîne dans un univers de sentiments inextricables. Il y a quelque chose de sensuel et de tendre dans ces chansons qui ne sombrent jamais dans la tristesse. On se laisse bercer par une délicieuse mélancolie, les yeux dans le vague, en regardant tomber la pluie de juillet. Et au détour d’un morceau et d’une rythmique électro bien sentie, l’envie de danser et de sauter dans tous les sens s’émpare de nous. Rien de figé ni de définitif dans cet album qui se nourrit aussi bien de la force et de l’ambivalence des sentiments que de références pop parfaitement maîtrisées. Vous l’aurez compris, Breakup songs, c’est mon album doudou qui illumine mon été et redonne un sens à ce temps pourri et apporte une poésie dans cette période si étrange. C’est donc avec plaisir que j’ai rencontré Silly Boy Blue, entre deux dates de tournée, un lundi soir de juillet.

Je vais commencer par une question qui m’a été suggérée par une fan : sachant que ton pseudo vient d’un titre de David Bowie, qu’est-ce qui résonne de Bowie en toi?

Pleins de trucs. C’est un des artistes, et même je pense, c’est le seul artiste que j’ai l’impression de ne pas avoir découvert en entier, sur qui je me suis penchée à fond depuis des années et des années mais je ne comprendrai jamais tout ce qu’il a fait, la richesse de tout ce qu’il a pu proposer, les codes qu’il a brisés… Je ne dirais pas qu’il y a des trucs de lui en moi mais c’est un modèle aussi bien dans la musique que dans son image. C’est l’inspiration numéro un qui durera toujours. Il y a un truc intemporel avec Bowie, je l’ai idolâtré à l’âge de six ans et c’est toujours le cas aujourd’hui et sur une vie qui n’est pas très très longue pour l’instant, c’est constant. Enfant, ado, jeune adulte et adulte…

Justement, tu revendiques des influences très variées et souvent très pop. Comment tu décrirais ta musique ? 

Quand on me demande, je dis généralement que c’est de la pop, plus précisément, je dis que c’est de la pop mélancolique. Je me base sur ce qu’on dit de moi… C’est sûr que c’est de la pop, mais dans l’album, j’ai voulu mettre plein de choses différentes, il y a des guitares-voix, des pianos-voix et des trucs super rythmés aussi parce que j’écoute beaucoup ça aussi et j’aime aussi des choses un peu plus vénères pour la scène… C’est ça que j’aime bien dans le terme de « pop », c’est qu’en vrai tu peux dire qu’Ariana Grande, c’est de la pop et qu’Elliott Smith, c’est de la pop. C’est un espèce de grand paysage sans limites…

On parle souvent de la mélancolie de tes chansons, mais il y a aussi quelque chose de très entraînant, notamment des rythmes électros qui donnent clairement envie de danser et se défouler. Comment doses-tu tous ces éléments ? 

En fait, ça rejoint le fait que j’ai appelé l’album Breakup songs parce que pour moi, dans une rupture, il y a mille ruptures possibles, imaginables et inimaginales. Pour moi, les sentiments… Je vais citer Vice Versa, je sais pas si tu l’as vu… Tu vois, quand les boules des souvenirs sont colorées de deux couleurs différentes ? Pour moi, c’est un peu ça. C’est-à-dire que la mélancolie, ça peut être quelque chose d’hyper beau et hyper heureux et plein d’espoir, la colère, ça peut être quelque chose d’hyper triste en même temps, ou hyper fort… Pour moi, rien n’est manichéen dans les sentiments. C’est une grande palette de sentiments et c’est toi qui fais un peu ton truc avec. Cet album, il n’est pas que triste en fait. Chacun en fait ce qu’il veut mais moi je n’ai jamais eu une rupture triste, une rupture pleine de colère ou même de ressentiment. C’est pour ça que je fais de la musique, très égoïstement pour exprimer tous ces sentiments et parce que pour moi, il n’y a pas de « ça, c’est un morceau triste » ou « ça, c’est un morceau joyeux », c’est plus complexe que ça. Mon morceau triste totem ne sera pas forcément le morceau triste de tout le monde, c’est aussi très chargé de souvenirs et de ce que tu vis lorsque tu es en train de l’écouter. Moi, j’essaie de composer avec tous ces sentiments-là.

Dans quel état d’esprit doit-on être pour apprécier au mieux ta musique ? 

J’ai une pote qui s’est fait larguer il y a pas longtemps et qui m’a dit que mon album tombait à point nommé. Effectivement, quand tu t’es fait larguer, ça marche plutôt très bien. Mais ça dépend des morceaux que tu écoutes, ça peut marcher quand t’as un gros crush aussi. « Creepy girl », c’est une chanson qui parle de ça. Globalement, le mieux, c’est quand tu ressens des choses que peut-être tu ne comprends pas trop et que t’es un peu paumé dans des sentiments. Peut-être qu’à ce moment-là, je peux aider. Enfin, pas aider, je peux te faire écouter une chanson mais moi, j’ai pas trop les solutions.

On veut tout savoir : tu as vraiment écrit à la suite d’une rupture ? 

Suite à plein de ruptures en fait ! Je l’ai écrit entre 2018 et 2020. Une fois que j’ai sorti mon EP, je me suis dit que tout ce que j’allais faire à partir de là serait pour mon album. Du coup, c’est une sorte de grand journal intime sur une période de deux ans. Ça a été plein de ruptures, ruptures amoureuses, évidemment, mais ruptures amicales aussi. Et puis, il y a eu des ruptures dans le sens de fin d’une époque, fin d’un moment et où j’ai eu besoin d’écrire des morceaux. C’étaient globalement des points de rupture, qui sont des fins mais aussi des renouveaux. Par exemple la chanson « Goodbye », c’est vraiment une chanson de renouveau post-rupture. Ça fait écho à plein de fins dans ma vie mais aussi de débuts.

Tu dis que tu as écrit ton album entre 2018 et 2020, il y a eu les iNOUïS du Printemps de Bourges en avril 2019, est-ce que tu peux nous parler de ton parcours à ce moment-là ?

Le moment des iNOUïS, ça a été complètement fondateur dans ma « carrière » parce que c’est le moment où je me suis dit « OK, il y a des gens qui croient suffisamment en toi pour te donner un prix », donc ça, ça a été très fort. J’en parle dans « 200 Lovesongs », je parle de beaucoup de choses dans cette chanson, de la tournée bien sûr mais aussi du fait de se sentir illégitime, de pas réussir à comprendre quand on t’applaudit… ça a été un moment très important pour moi, mais ça a aussi été un grand mindfuck parce que je comprenais pas pourquoi j’étais la personne choisie par rapport à d’autres. Ça m’a donné plein de force, évidemment, mais ça m’a aussi fait beaucoup gamberger.

Donc tu ne l’as pas forcément écrit pendant cette année cheloue de confinements-déconfinements successifs cet album ? Je me demandais comment tu avais passé cette période étrange en tant qu’artiste…

Ah c’était super ! Moi j’ai adoré ! (rires) En vrai, ça m’a permis de faire quelque chose que j’avais très peur de faire et que j’avais pas fait depuis très longtemps, de me retrouver avec moi-même et de me dire : « Bon, alors, qu’est-ce qu’on aime, qu’est-ce qu’on n’aime pas dans sa vie actuellement ? » Et ça m’a permis de bien penser à comment je voulais faire l’album qui était plus ou moins écrit mais j’ai trouvé l’histoire que je voulais raconter vraiment. Pendant le premier confinement, j’ai écrit « Teenager » qui était la dernière chanson de l’album. C’était cool parce que deux ou trois semaines avant l’album, je me suis demandée ce que je n’avais pas dit et que je voulais raconter absolument dans ce disque et ça m’a permis de faire cette chanson-là. Je pouvais aussi me laisser porter par la vie. Finalement, je me suis dit que je voulais bosser d’une certaine manière. J’ai pu regarder des tutos de son sur internet jusqu’à 6h du matin parce que je savais que je voulais que les choses sonnent d’une certaine façon mais j’avais pas forcément les termes. Quand t’as pas les termes et que t’es une meuf dans la musique, on peut rapidement te dire « non, on va faire comme ci ou comme ça ». J’ai appris plein de choses pendant les confinements qui m’ont permis de savoir où je voulais aller exactement. C’est aussi une période où j’ai dû bosser à distance avec des gens, et ça m’a permis de beaucoup plus m’affirmer, de renvoyer des mails en disant « ça, ça ne me va pas » et maintenant j’arrive à le faire en vrai. Ça, c’était chouette.

Tu parlais de ta place en tant que meuf dans la musique, en plus tu es assez jeune… Est-ce que c’est compliqué de s’affirmer et d’affirmer ses choix ?

J’aimerais bien dire non et être pleine d’espoir… Mais oui, c’est difficile. J’ai pourtant eu la chance de rencontrer des gens chanmés, et même des hommes chanmés (oui, ça existe!). (rires) J’ai eu la chance de rencontrer des gens vraiment à l’écoute, entre guillemets au service de «la musique » et qui respectaient mes choix et qui n’avaient pas du tout l’égo de beaucoup d’hommes dans la musique et de beaucoup d’hommes tout court. J’ai eu à me battre mais j’ai aussi eu en face de moi des gens très ouverts à tout ça. Par exemple, j’ai voulu produire des morceaux de l’album et je suis vraiment arrivée avec tous mes arguments et Sam Tiba et Apollo Noir avec qui je bossais m’ont soutenue et encouragée. Je n’ai pas eu le temps de sortir tout mon argumentaire qu’ils étaient déjà super motivés. Mais c’est vrai que c’est toujours compliqué quand t’es une meuf, c’est ce que je te disais, moi, je me suis tapée des tutos jusqu’à 6h du matin, je sais exactement comment marche mon matos, où ça va, où je dois aller, ce que je dois faire mais j’ai croisé sur ma route quinze milliards de mecs pas aussi au courant ni intéressés que je ne le suis ou que plein de meufs qui bossent dans la musique ne le sont et ils ne se remettent jamais en question. Nous, on doit tout le temps être parfaitement au fait des choses et savoir exactement où on va parce que sinon on prend le risque de se faire expliquer la vie par des mecs.

Après, il y a des choses qui évoluent. J’étais en concert hier, j’avais un problème, et un ingé son que je ne connaissais absolument pas m’a dit : « Je te montre comment faire, comme ça tu sauras et tu ne te feras pas expliquer la vie par quelqu’un qui voudra te faire chier ». Les gens prennent quand même de plus en plus conscience de ces choses-là.

Tu retrouves la scène après pas mal de mois d’abstinence forcée. Quelles sensations ça te procure ? On peut voir sur les vidéos que tu as une énergie folle…

C’est complètement fou de retrouver la scène, c’est trop bien. Je sais qu’il y a plein d’artistes, et c’est trop cool pour eux et j’aimerais bien être comme eux, qui sont satisfaits avec juste, soit les réseaux sociaux, soit les promos, les trucs à distance et tout ça. Moi je fais de la musique vraiment pour la scène, parce que c’est là que je vais bien, que j’exorcise tout ce que je dis dans mes morceaux, que je partage avec les gens, que tout ce que je fais devient réel. Ça fait trop de bien de voir des gens qui chantent des morceaux ou juste qui sont contents d’être là, qui te découvrent etc. C’est là que je me dis que ça existe, que je ne fais pas ça pour moi toute seule. Ça fait vraiment du bien.

Justement, c’est quoi les prochaines échéances pour toi ? 

Il y a beaucoup de dates avec la tournée, puis la Gaîté Lyrique en octobre, la grosse date symbolique. Et puis, j’ai encore eu des petites… j’allais dire des déconvenues… En gros, j’me suis encore fait larguer la gueule plein de fois et j’ai réécrit plein de morceaux et j’ai quasiment un autre album de prêt, donc je pense que je vais commencer à ressortir des morceaux dès la rentrée.

Silly Boy Blue est en tournée dans toute la France cet été et sera en concert le 6 octobre prochain à la Gaîté Lyrique.

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