Friction, c’est fini

Et on s’est même pas engueulé. Mais, contrairement à votre ex, on va quand même vous expliquer clairement pourquoi on vous quitte. 

Friction est né d’une PMA entre deux gouines et un pédé en 2017. Depuis ses premiers jours, le média a vu passer de nombreuxses tuteurices légaux différents, a muté d’innombrables fois, a connu l’ère de Facebook, de Twitter sans Elon et d’un Instagram à l’algorithme moins tyrannique. Malgré ces changements, notre collectif a toujours conservé son ADN, et, nous l’espérons, son impertinence, son (mauvais) goût et son sens du travail shlagement bien fait. 

Malheureusement, le bénévolat a aussi un coût. Après des années animé·es uniquement par le désir de raconter la culture et le militantisme LGBT tels qu’on les défend, il faut admettre qu’on s’est épuisé·es. Et puis, les vies changent, les désirs aussi, le monde évolue. En partie pour le mieux : il n’y a jamais eu autant de médias queers, autant de visibilité pour les artistes que nous défendions à l’époque un peu tout seul·es. Nous sommes d’ailleurs très fier·es d’avoir aidé à faire entendre la voix de tant de DJs, militant·es, auteurices, drags, poètes et créatures créatives de tous genres. Aujourd’hui, nombre d’entre elleux brillent tellement et on ne pourrait en être plus heureux·ses. Nous sommes très fier·es aussi d’avoir accueilli plus d’une centaine de contributeurices en tout genre, d’avoir parlé politique, cul, identités, d’avoir créé des débats et participé, à notre mesure, à dénormaliser l’hétérosexualité.

Mais nous tenons à être honnêtes aujourd’hui, les réseaux sociaux ont aussi eu raison de nous. La façon de diffuser et « consommer » l’information a beaucoup changé ces dernières années et on l’a vu : vous nous lisez moins. Et on a décidé de ne pas s’adapter : nous aimons la façon dont nous avons fonctionné car il y réside aussi le cœur de nos valeurs et de notre engagement. Parfois, il faut aussi accepter qu’on ne souhaite plus alimenter ou obéir à un système quand il ne nous convient plus. 

Cela ne signifie pas que nos combats sont morts, loin de là. Simplement, nous choisissons aujourd’hui de les vivre à notre façon. À travers nos métiers, d’autres formes d’écriture, différentes façons de faire lutte et solidarité. A ce sujet, on tient à rappeler que Friction, c’est avant tout de grandes histoires d’amitié, d’amour gouine-pédé, d’échanges et de messages jusqu’à 4h du matin. Sachez que ces liens sont, eux, bien vivants. 

Et nos souvenirs resteront bien vivants, eux aussi. Ceux de nos soirées partagées avec vous, dans des clubs, des caves et des bars. Ceux des mixtapes technos écoutés à 8h du matin et des interviews enregistrées sur un coin de table. Ceux des articles écrits à quatre voire à six mains, des commentaires assassins à leurs publications et de nos réponses toutes aussi cinglantes. Ceux des discussions interminables, des mails de remerciements, des faux pas militants, des insultes homophobes en ligne mais aussi des rencontres douces et passionnées. Ceux des zines, des ateliers d’écritures, des saunas lesbiens, des soirées caritatives, des tournages, des festivals, des tables rondes, les projections de film, des ateliers d’auto-défense et surtout de milliers et milliers d’articles, de prose, de vers, contributions, d’illustrations, de photos, vidéos et d’interviews. On va essayer de faire en sorte que tous ces souvenirs restent en ligne pour témoigner de tout ce qu’on a vécu, de tout ce qu’on nous a offert et confié pendant ces neuf belles années. On est sûr que cela vous servira, un jour, quand vous lâcherez, au détour d’une discussion : « Je me souviens d’avoir lu un truc pas mal à ce sujet… ». 

Tout ce qu’on a fait, on l’a fait pour vous. Et aussi pour nous : on aime beaucoup l’attention. On vous dit adieu avec le sentiment du travail bien fait et l’espoir que vous garderez en mémoire notre relation numérique, entre média à lecteurices. Vous avez même le droit de nous en vouloir pour cette rupture, si ça vous fait plaisir. Après tout, il n’y a jamais d’amour sans Friction.