Lettre à mes allié·e·s

Cette lettre n’est pas la pour vous convaincre, je ne suis pas là pour avoir raison, et la première personne à qui je l’adresse est moi-même, car je l’écris après avoir discerné des mécanismes que je tendais à reproduire et qui me semblent aujourd’hui inopérants.

Lettre à mes allié·e·s

Je n’attends pas de vous la perfection : elle est ennuyeuse.

Je n’attends pas de vous la pureté : elle est illusoire, isolante et toxique.

Je n’attends pas de vous la tension permanente, l’autocontrôle, le climat élitiste auquel nous vouent les dérives d’un communautarisme identitaire replié sur lui-même.

Je n’attends pas de vous la paralysie qu’entraîne votre terreur de l’erreur et de la culpabilité.

Je n’attends pas de vous la performativité militante. Je ne compte pas les points. Pas comme ça. Votre présence à des manifestations publiques devrait être mue par le désir ardent de notre égalité, pas par votre besoin de reconnaissance et de validation. Vous avez le droit d’avoir d’autres priorités et d’autres projets. Personne ne peut être partout et vouloir faire croire le contraire au reste du monde est un très bon moyen de tellement se disperser que la seule chose qu’on parvienne à faire c’est de n’être nulle part, toujours en retard sur la catastrophe suivante, jamais réellement à l’écoute des gens qui vous entourent, vissé·e·s sur nos smartphones ou sur nos agendas militants.

Je n’attends pas de vous la paralysie qu’entraîne votre terreur de l’erreur et de la culpabilité.

Je n’attends pas de vous que vous fassiez une démonstration d’offense chaque fois que quelque chose vous semble transphobe, à la lumière de votre connaissance théorique des discriminations vécues par les personnes trans. Je ne suis pas « les personnes trans » ni un quelconque représentant de quoi que ce soit.

Laissez-moi ma subjectivité. Laissez-moi décider si quelque chose m’offense ou pas. Laissez-moi juger seul de ce qui me blesse. Laissez-moi décider comment je veux réagir. Laissez-moi pardonner. Laissez-moi être gentil. Ce sont les seules armes que je tolère pour moi-même.

Je n’attends pas de vous que vous soyez de bon·ne·s allié·e·s, parce que l’allié·e est une figure, un rôle performé, et ce triste monde où règne la division du travail (et de tout ce qui tente de faire du commun) ne nous en impose déjà que trop.

S’il vous plaît, arrêtez de jouer un rôle. Votre intuition et votre innocence peuvent suffire.

Parfois, une maladresse sincère empreinte de timidité vaut bien plus que la froideur d’un discours inhabité par celui ou celle qui le récite. Je n’aime pas la rigidité robotique, je ne veux pas que vous deveniez les manutentionnaires de l’industrie du politiquement correct.

J’attends de vous une écoute qui mobilise votre corps tout entier, et non que mes propos soient systématiquement passés au crible de ce que vous croyez savoir

J’attends de vous de la décence. Et cette qualité n’a rien à voir avec le nombre de livres ou de théories que vous avez pu lire.

J’attends de vous la capacité à me considérer comme une personne réelle, avec une histoire et une complexité que ma seule transidentité, ni aucune autre de mes identités sociales relatives aux oppressions, ne peut absolument appréhender.

Je veux que nos regards se croisent et qu’aucune théorie n’y survive.

J’attends de vous une écoute qui mobilise votre corps tout entier, et non que mes propos soient systématiquement passés au crible de ce que vous croyez savoir, car alors vous êtes davantage intéressé·e·s à corroborer vos théories en me considérant comme un objet de recherche, qu’à savoir qui je suis et à quoi j’aspire dans mon individualité.

J’attends de vous que vous soyez en mesure d’entrer en relation avec moi par-delà cette donnée. Bobin disait « ce qu’on sait de quelqu’un empêche de le connaître ».

Les systèmes dans lesquels nous sommes pris, ce sont eux que je combats. Je ne peux pas accepter de me comporter indécemment face à un.e seul de ses représentant·e·s, ainsi cristallisé·s en bouc émissaire. Combattre un système violent qui nous catégorise, c’est aussi pour soi-même et vis-à-vis des autres refuser cette assignation systématique. Je ne veux pas que vous me reconnaissiez en tant que trans, et que vous ayez pitié de moi. Je ne veux pas vous considérer comme cis, et systématiquement dominant.e. Je veux que nos regards se croisent et qu’aucune théorie n’y survive. Que nous reconnaissions notre dignité en silence, dans un éclair qui appartient à cet état d’être où nos conditionnements n’ont plus de prise.

Soyez des artisans du minuscule. La politique du DIY vaut aussi pour nos rapports avec autrui. Fuyez le leadership, même et surtout dans les milieux qui se défendent de sa présence. D’ailleurs, n’obéissez pas aveuglément à ce que je vous dis. N’obéissez à personne. Cherchez vous-même et en vous-même ce qui résonne dans votre for intérieur, ce qui, dès maintenant, transfigure la violence en larmes de joie.

Trahissez la domination, opposez-lui le terrorisme poétique et l’anarchisme ontologique.

Ne trahissez pas la domination x ou y par la domination intellectuelle.

Si ce que vous savez vous sert à mépriser les autres, alors il vaudrait mieux que vous ne sachiez rien.

Chaque fois que vous faites quelque chose parce que quelqu’un·e vous a dit que ce serait être un·e bon·ne allié·e que de faire ci ou mi, vous vous soumettez à l’autorité de cette personne, qui s’est érigée en représentante de toutes les personnes trans (ou autre communauté). Et chaque fois que vous vous soumettez à l’autorité, vous cessez d’appréhender la situation réelle, dans sa complexité, avec les personnes réelles qui la composent, et vous risquez d’adopter une attitude dogmatique d’où tout élan du cœur est absent. Et je crois que tout ce qui est fait sans le cœur ne peut en rien rendre le monde ni plus juste, ni plus doux, ni plus joyeux.

Si nos luttes contiennent plus de rage autodestructrice que de joie motrice, nous perdons.

 À force de ne voir autrui qu’à travers le prisme de nos altérités socialement construites, nous nous figeons dans des images fixes, nous sabotons la possibilité même du changement, ces identités politiques se transformant en essence. Alors même que, notamment en tant que personnes trans, c’est exactement ce que nous reprochons à certaines féministes « ancienne génération ».

Si nos luttes nous divisent plus qu’elles nous rassemblent, nous perdons. Si nos luttes contiennent plus de rage autodestructrice que de joie motrice, nous perdons. Si nos théories nous font faire l’économie de la complexité, de la nuance, du rapport au réel, nous perdons.

Qu’y a-t-il de radical dans le fait d’utiliser son intellection pour manipuler les autres et construire des dogmes et des idéologies qui deviennent des armes au service du démantèlement de nos communautés ?

Réfléchissez, chaque fois que vous faites quelque chose au nom de la lutte, demandez-vous si vous êtes en train d’essayer de construire, de transformer, ou si vous êtes en train de vous venger et de détruire.

Pour aller plus loin, un message plein de subtilité et de force :

Et la version longue pour les plus motivé·e·s :

2 Comments

  • Merci encore pour cette lettre où la finesse poétique ne cède en rien à la pertinence politique, et où tu n’as pas peur de parler de cœur, d’imaginaire, de joie… C’est suffisamment rare pour te le dire.

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