Libération de la parole face aux violences patriarcales, et après ?

Libération de la parole face aux violences patriarcales, et après ?

Pour un renversement du fardeau des suites

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Au-delà de son ampleur, c’est par ses suites que ce qu’on a appelé « l’affaire Weinstein » fait date dans la trop longue histoire des violences faites aux femmes. Cette affaire n’est exceptionnelle que parce qu’elle jette une lumière crue sur le fonctionnement habituellement invisible du patriarcat. Elle serait tristement banale sans le vaste mouvement de libération de la parole qui s’en est ensuivi.

Au-delà du caractère sordide des agressions commises par un prédateur sexuel comme il en existe tant d’autres, c’est la prise de conscience par de nombreuses femmes de la dimension politique et systémique des violences sexuelles qu’elles subissent qui laisse espérer un tournant politique.

Mais comme il fallait s’y attendre, ce vaste mouvement de libération de la parole a suscité un mouvement de remise en cause de même ampleur. La violence de ce backlash a pris la forme du renversement de la charge de la preuve, classiquement imposée aux victimes ; et celles-ci se sont vues encore une fois sommées de justifier des violences qu’on leur a pourtant imposées : « Pourquoi ne l’avez-vous pas dit avant ? » « Pourquoi n’avez-vous pas parlé ? » « Pourquoi avoir attendu tant de temps avant de le faire ? » « Pourquoi ne portez-vous pas plainte ? ».

Pourquoi ? Parce qu’aucune suite n’est donnée à nos témoignages. Parce que cette suite s’avère être un enfer pour nous. Parce que nous sommes seules face à des institutions qui nous considèrent comme coupables de ce qui nous arrive et nous demandent de revivre encore et encore ce que nous avons vécu pour nous considérer. Parce que la justice, la police, les institutions médicales, alimentent et soutiennent le patriarcat et ses violences. Leur mépris envers les violences que nous subissons ne fait que confirmer ce que nous savions déjà : que c’est une lutte féministe qui doit venir renverser ces institutions.

Plutôt qu’à nous, c’est à toutEs les membres des institutions censées accueillir, orienter et accompagner cette parole, qu’il faut maintenant demander : qu’allez-vous faire de cette parole ?

A celles et ceux qui incarnent l’institution judiciaire : Cette parole sera-t-elle classée sans suite comme 90% des cas de harcèlement sexuel ?[1] Allez-vous une fois de plus acquitter ce violeur ? Allez-vous encore dire à cette fille de 11 ans qu’elle a consenti à son viol ? Allez-vous encore juger cette affaire de viol devant une chambre correctionnelle ?[2]

A celles et ceux qui représentent l’institution policière : Allez-vous continuer à humilier[3] chaque victime qui vient vous faire part de son agression en niant ses accusations ou en les minimisant ? Allez-vous encore lui poser des questions intrusives sur sa sexualité, ses habits et son comportement avec son agresseur, comme si c’était à elle de renverser une présomption de culpabilité que nous sommes seules à porter ? Allez-vous essayer de décrédibiliser sa personne pour prouver qu’elle ment ? Essayer de justifier encore et toujours les actes de son agresseur ? Allez-vous prendre sa plainte cette fois[4], même lorsque ce violeur est votre collègue [5]?

Aux membres de l’institution médicale : Allez-vous continuer à traiter la victime avec mépris et désintérêt ? Allez-vous la laisser, après une agression, attendre des heures, seule dans les couloirs, sans même la conseiller quant aux moyens de conservation des preuves ? Allez-vous la renvoyer chez elle sans avoir pris la peine de l’écouter ? Allez-vous lui répéter les mêmes remarques sexistes et paternalistes qu’elle entendra de la part de tant d’autres ?

Nous savons pertinemment que ces institutions font partie intégrante du problème, qu’elles participent chaque jour à rendre un peu plus solides les bases de la société patriarcale. Nous ne pouvons donc pas nous contenter d’attendre leur changement, il nous faut les repenser radicalement.

Tant que l’institution judiciaire rendra une justice de classe, une justice destinée à maintenir les hiérarchies raciales[6], tant qu’elle continuera de cibler en priorité les hommes racisés et précaires[7], tant qu’elle dénigrera davantage la parole des femmes racisées et précaires victimes de violences, tant qu’elle considérera les victimes de crimes patriarcaux comme suspectes à priori, ces violences se perpétueront et ce sera toujours à nous d’en assumer les suites.

Car nous ne nous satisfaisons pas de condamnations, aussi rares soient-elles. Car nous sommes persuadéEs que la seule solution ne réside pas dans la répression mais dans l’éducation, dans les représentations, dans les moyens mis en œuvre pour prévenir ces violences patriarcales.

Ces institutions doivent être repensées pour que les victimes puissent participer à la définition de ces suites et soient intégrées, si elles le souhaitent, au processus de réparation qui leur permettra de se reconstruire. Nous voulons que leur parole soit réellement écoutée.

Nous exigeons que les violences sexuelles et sexistes ne puissent plus être invisibilisées et oubliées. Nous comptons bien faire entendre nos voix, toujours plus nombreuses, toujours plus en colère, jusqu’à ce que personne ne puisse faire comme si nous n’existions pas.

Car s’il n’y a très majoritairement jamais de suite pour l’agresseur[8], la suite pour les victimes des violences patriarcales est une lutte de tous les jours : la culpabilité, la honte, les traumas, le PTDS, la peur, le silence, l’isolement, la dépendance économique envers l’agresseur, l’humiliation publique lorsqu’elle décide de parler, la lesbophobie, la biphobie, la transphobie, l’homophobie, la négation de sa parole, l’acharnement judiciaire, le harcèlement et les menaces de l’agresseur et de ses alliés, la prise en charge seule des enfants lorsque l’agresseur est leur père…

Et parce que beaucoup sont celles qui ont décidé de transformer le silence en parole, il est temps de transformer cette parole en acte[9].

 

L’association FièrEs

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[1] 90% des plaintes pour harcèlement sexuel sont classées sans suite http://www.rtl.fr/actu/societe-faits-divers/harcelement-sexuel-pourquoi-plus-de-90-des-plaintes-sont-classees-sans-suite-7790557354

[2]  60 à 80 % des affaires de viol poursuivies ne sont pas examinées par les cours d’assises, où sont jugés les crimes, mais par les tribunaux correctionnels, comme des délits https://www.monde-diplomatique.fr/2017/11/BOUTBOUL/58085

[3] https://www.lci.fr/faits-divers/tu-te-rappelles-de-la-matraque-5-mois-apres-son-interpellation-a-aulnay-theo-denonce-les-moqueries-de-policiers-2056861.html

[4] 10% des femmes victimes de viol portent plainte https://fondationdesfemmes.org/1-violeurs-condamnes-fondation-femmes-salue-propositions-hce/

[5] http://www.leparisien.fr/faits-divers/viol-presume-au-36-quai-des-orfevres-les-deux-policiers-renvoyes-devant-les-assises-28-09-2017-7293246.php

[6] http://www.liberation.fr/societe/2015/02/04/couleur-de-peau-la-justice-pas-si-aveugle-que-ca_1195747

[7] Sur la pénalisation du harcèlement de rue : http://www.liberation.fr/debats/2017/09/26/contre-la-penalisation-du-harcelement-de-rue_1599121

[8] 1% des agresseurs sexuels et des violeurs sont condamnés par la justice http://www.lecourrierduparlement.fr/viol-crime-impuni/

[9] Audre Lorde, « Transformer le silence en parole et en acte »

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