Noir blue d’Ana Pi

L’été s’est clôturé comme un 2020 : sur Paris, on manifestait, entre autres, contre des fictions haineuses publiées par des racistes sous l’excuse de “roman d’été“. La force de leur haine vient de leur envie de contrôler l’imaginaire, tout comme ils contrôlent, ou plutôt essaient de contrôler ou sont les idiots utiles de ceux qui contrôlent corps, argent et pouvoir.

Depuis, j’ai quitté Paris. Hier je buvais un café avec une pote. Sa pote à elle, encore une autre brésilienne à Berlin, vit avec un homme du Nord, du vrai Nord, genre Norvégien ou Suédois. Je ne sais pas. Je pratiquais les trois mots en allemand que j’ai appris ces deux dernières semaines pour commander un carrot cake végane, pendant qu’elle disait que sa pote s’est toujours plaint que son mec ne comprenait pas qu’elle ait peur des manifs, qu’elle ait peur de policiers. Un truc presque irrationnel, paralysant. Ils se disputent à ce sujet.

Sauf que le 9 octobre il était à Friederichstain (un quartier de Berlin), devant le liebig34 pour manifester contre l’expulsion de ce squat qui avait presque notre âge. Il a vu la police tabasser des manifestant.e.s, il a vu une intervention musclée. Il n’avait jamais vu ça. Il a rêvé de ça la nuit, il s’est excusé auprès de sa copine, de ne pas avoir compris jusque là de quoi elle avait peur.  Ma pote et moi rions, un rire un peu amer. On dit toujours : ils pensent qu’on vient du passé, mais en fait on vient du futur

Ce qui se passe au-delà de la forteresse Europe devraient intéresser les gens d’ici, pas pour des raisons humanistes, cosmopolites ou que sais-je de rhétorique altruiste. Pour connaître le futur, vous n’avez qu’à voir ce qu’il nous arrive, en dehors de la forteresse Europe, maintenant. Mais on est pas que des Cassandres. On vient de plusieurs futurs. Pour ceuxlles qui disent “on dirait un futur dystopique”, rassurez : ça l’est. Mais, après la fin…

Ana Pi a rendu son court-métrage noirblue disponible sur son site il y a quelques jours. Ana Pi a rendu disponible d’autres mondes, des ailleurs et d’autres temps, des mondes que l’imaginaire réduit des colonisateurs ne pourra jamais entrevoir…  J’ai commencé à parler de l’imaginaire du colonisateur, j’allais essayer de trouver les mots pour définir la pauvreté dans ce qu’ils font, mais ce n’est pas important ici, ce serait trahir la prophétesse Pi, ce serai essayer de la traduire et contenir dans des termes qu’ils essaient d’établir et qui ne nous conviennent pas. J’arrête. Ana Pi ne peut pas être contenue, elle se meut dans un temps espace-parallèle, comme disait Janaína Oliveira dans ce très beau essai sur asap journal, où elle résume ce que j’ai essayé de dire :

la création d’Ana Pi ne reconnaît pas la légitimité de ce monde misogynoir et ses termes (le titre est une référence à la façon raciste des brésilien.ne.s de se référer aux personnes noires en les qualifiant de “bleus”).

La force de la création d’Ana Pi dans ce futur, cette fin, cet au-delà qui est refonte du passé, création de l’espace, du temps, du mouvement, des mots où elle peut, non pas simplement exister, mais où elle crée un monde habitable à travers la danse. La danse ! La plus avancée des technologies de recréation des corps, plus efficace que le vaccin, et en plus on n’a pas à l’attendre encore un an pour qu’ils soit prêt. La danse d’Ana Pi est là.

Le film en entier est visible sur le site de la réalisatrice

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