Tricky : « Berlin est la dernière grande ville où j’ai envie de vivre, avant de partir en Chine ou ailleurs en Asie. »

Figure phare de la scène musicale des 90’s et pionnier du trip hop, Tricky est de retour avec un treizième album intitulé Ununiform et sorti le 22 septembre dernier. En 2015, le musicien a déménagé à Berlin, où une partie de l’album a été enregistrée, mais il collabore aussi avec des artistes Russes. Quatre morceaux ont d’ailleurs été enregistrés à Moscou et laissent place à des featurings de rappeurs locaux.

D’autres retrouvailles parsèment Ununiform : Asia Argento, que Tricky a fréquenté lorsqu’il vivait à Los Angeles, l’accompagne dans Wait For Signal. Sur le morceau New Stole, on retrouve Francesca Belamonte pour une reprise de son propre morceau Stole. De nouvelles recrues apparaissent aussi sur Ununiform, comme Terra Lopez, Mina Rosa et Avalon Lurks sur la reprise de Doll Parts de Hole, et complètent le tableau, apportant ainsi une part de sensualité toujours aussi enivrante à ce doux capharnaüm qu’est la musique de Tricky. L’artiste brouille les lignes des genres musicaux dans ce nouvel opus. Et guess what ? On a eu la chance de le rencontrer à l’hôtel Alba Opéra en septembre lors d’une de ses récentes visites à Paris, afin de parler de son album, de l’Ethiopie et de la fin des grandes villes.

FRICTION : Quels sont les thèmes que vous souhaitiez aborder avec ce nouvel album, UnuniformDe quoi voulez-vous parler dans vos chansons ?
Il n’y a pas tellement de thèmes particuliers tu sais, ce sont simplement des mots, des chansons, donc je ne le sais pas tellement. C’est dur à dire, c’est-à-dire que j’écris, simplement. En vérité cela vient de la jeunesse et de la vie en général.

Quels sont les instruments que vous préférez utilisez ?
Les synthétiseurs parce que tu peux faire ce que tu veux sur un synthé : je peux fabriquer une ligne de basse, je peux faire un son de batterie sur un synthé et je peux faire un son de guitare. Je ne peux jouer ni de la guitare, ni des percussions, ni de la basse mais sur un synthé, j’y arrive.

Comment avez-vous procédé pour réinventer votre style et votre musique avec cet album ?
Chaque album est différent parce que chaque album est nouveau. Si les gens écoutaient l’intégralité de mes albums, ils verraient qu’aucun d’entre eux n’est le même. Donc quand les gens disent « Tricky est en train de faire quelque chose de nouveau» c’est la raison même pour laquelle chaque album est différent : j’essaie tout simplement de trouver ma propre voie et où je vais, donc je n’ai pas trouvé mon « truc » musicalement. Je cherche. Donc pour chaque album, c’est un peu comme si j’avais mon propre son, ça vous intéresse de savoir si ma musique sonne bien comme du Tricky mais je n’ai pas encore trouvé ce que je cherche. Chaque album est pour moi l’occasion d’aller mieux : c’est comme un voyage. Je chercher, j’essaie de faire l’album parfait, mon album parfait et ça n’arrivera peut-être jamais mais c’est un voyage, pas une destination. Un voyage. Je veux faire et trouver la musique parfaite, ça n’arrivera peut-être jamais mais essayer d’y aller, c’est cool. C’est pour ça que pour  chaque album que je fais, c’est comme si j’essayais de trouver qui je suis.

Y-at-il un lien avec le fait que ce soit ton treizième album ?
C’est un symbole joyeux comme treize est mon nombre porte-bonheur. C’est mon treizième album et il y a tout un lot d’intentions. C’est assez étrange et Martina [Topley-Bird, sur le morceaux When we die, ndr] est sur mon treisième enregistrement.

Le clip de ce morceau « When We Die » apparaît très engagé. Quel message voudriez-vous transmettre au monde sur les conditions de vie aux Etats-Unis ?
Ce n’est pas seulement sur les Etats-Unis. Le message c’est aussi : tu penses vraiment que tout va bien pour l’Afrique avec le train de vie des musiciens et des acteurs ? On voit des photos avec des personnes célèbres dans des piscines, en voiture ou sur des bateaux… Mais la vie, c’est pas vraiment ça. Je m’en fiche de la quantité d’argent que t’as, peu m’importe le train de vie que tu penses mener, tu auras besoin de manger quoi qu’il arrive. Tu vas t’installer dans ta grosse voiture et tu vas voir les gens le long de la route, tu vas les voir. Tu verras ta mère mourir tout comme les autres personnes de ta famille. Donc je crois que certaines personnes regardent des vidéos ou des films et pensent que la vie c’est ça, tout le monde semble si heureux et si parfait. On montre un certain train de vie mais la vie ne change pas pour autant. C’est le même chemin, si tu ne te sens pas bien aujourd’hui, peu importe le nombre de bateaux que tu auras, la vie reste une grande illusion. When We Die est comme la vie toute entière. En étant Tricky, je vois pas mal de choses, tu sais. Je continue de me balader. Je ne suis pas comme d’autres avec des gardes du corps qui les conduisent jusqu’à leur voiture. Je vois la vraie vie tous les jours. Je vis dans un quartier où il y a la vraie vie : Berlin, c’est la vraie vie, avec des choses très tristes. Chaque année, je vois une fille en hiver, elle dort sur le trottoir et elle fait la manche. Je peux la voir tous les jours. En étant Tricky…parfois tu en arrives à perdre de vue la réalité, et tu te retrouves dans la célébrité et le succès. Je vois cela, pour moi c’est normal d’en faire un clip, parce que c’est ce que je vois.

Diriez-vous que la musique vous a aidé à construire votre vie et à combattre la souffrance ?
La musique me donne probablement tout ce sans quoi je serais dans la merde, si je travaillais à l’usine par exemple.  Ma mère est décédée quand j’avais trois ou quatre ans, elle n’avait jamais pris l’avion, jamais voyagé loin de Manchester ou Bristol. La première fois que je me suis retrouvé dans un avion, c’était pour ma musique. La musique m’a tout donné.  La musique a été l’application de ma vie. Ma fille a été dans une superbe école et je n’ai pas eu à travailler si dur.

Comment feriez-vous la différence entre votre héritage culturel et votre expérience propre, dans votre travail ?
J’aime que ma musique ne vienne pas uniquement de moi mais de la vie de ma famille, la vie que j’ai eue en grandissant était une vie de fou, une bonne vie, pas quelque chose de triste. Tout le monde pense « ta mère s’est suicidée, etc.» Non ! J’ai eu une superbe vie, vraiment intéressante, comme quand j’allais dans les rapides avec mes oncles, quand on se faufilait dans les fermes pour attraper des lapins… C’était vraiment la belle vie de grandir auprès de mon grand-père. J’ai grandi d’une manière incroyable, sans voiture, sans télévision, au feu de bois. J’ai eu de la chance, mes grands-parents sont restés en vie jusqu’à mes douze ans, du coup j’ai donc pu passer beaucoup de temps avec eux. On pouvait pas simplement s’asseoir et regarder la télévision, si on voulait voir quelque chose, on devait prendre du papier et écrire ou dessiner. C’était la seule manière de s’occuper. Je pense que c’était très bien pour moi parce que c’est comme ça que j’ai commencé à écrire. Je n’avais rien d’autre à faire à la maison. Cela a fait de moi un auteur. Si on m’avait juste laissé tout le temps devant la télé, j’aurais probablement passé ma jeunesse à faire ça, mais comme il n’y avait pas de télévision alors je devais écrire. Vieille école, quoi.

Qu’est-ce que vous préférez dans le quotidien des grandes villes ?
Eh bien tu sais, en vieillissant, je déteste de plus en plus la vie des grandes villes. Je pense qu’à mon âge, je commence à ralentir. Mon ami Charles est sur le point de partir en Ethiopie pour six mois et je sais que je vais aller là-bas parce que je veux aller en Ethiopie, mais j’ai besoin d’une raison pour m’y déplacer. Maintenant Charles y part pour six mois : j’ai une raison. Quand ce sera fini à Berlin – Berlin est la dernière grande ville qui conserve une identité parce qu’elle est toujours apaisée – je voudrais aller en Éthiopie. J’ai besoin de nouvelles choses intéressantes. Berlin n’est plus une ville qui me stimule encore. J’ai besoin d’un pays comme l’Éthiopie où tu te dises « Wouah, ce lieu est tellement différent ». J’ai besoin d’être stimulé, et je ne suis plus stimulé par les grandes villes parce que j’y ai grandi. A présent, peut-être que ce pourrait être l’Éthiopie. L’Asie aussi, c’est très intéressant mais je ne sais pas si je pourrais y vivre. Mais je me vois bien vivre en Éthiopie.

Pour vous, la spiritualité a-telle une place importante en ce début de XXIe siècle ?
Ouais mais je ne suis vraiment pas quelqu’un de religieux. Imagine que tu sois fatigué de quelque chose : « Oh, mais à quoi bon? »  Nous en sommes tous à ce stade ; tu vis quelque part trop longtemps, tu changes de vibe et tu vas en Éthiopie pour te réveiller.  Tu vois le désert et là tout est différent. Après Berlin, toutes les grandes villes sont sur la pente descendante : Paris c’est terminé, Londres c’est terminé, New York, c’est terminé, Los Angeles, c’est terminé.  Je ne dis pas qu’il n’y a aucune ville où il fait bon vivre, c’est bien de visiter Paris, Los Angeles ou New York, mais je ne veux plus y vivre car ça ne m’inspire plus. Berlin est la dernière grande ville où j’ai envie de vivre, après cela pourrait être en Chine ou ailleurs en Asie. Je me vois bien vivre en Ethiopie pour réaliser un album : comment il sonnerait, cet album-là ?

Au sujet de Berlin, est-ce relié à l’esprit « poor but sexy » ?
Oui et c’est aussi très lent, plus gros que Paris mais plus lent. Paris est speed, Berlin est lente et très calme.

On peut s’asseoir sur un sofa dans la rue.
Oui exactement, ça peut arriver, c’est très naturel.

Propos recueillis par Arthur Labarre

Laisser un commentaire