Action féministe pour la première du spectacle de Jean-Pierre Baro à Ivry

Hier soir, c’était la première de Mephisto (Rhapsodie), au théâtre des quartiers d’Ivry. Le spectacle est monté par Jean Pierre Baro, qui est accusé par plusieurs femmes de harcèlement sexuel et de viol et vient de perdre en première instance son procès contre Médiapart, dont l’un des blogs mettait le metteur en scène en cause.

Dans le RER, je suis pris d’un doute (je doute constamment) : et si l’action tournait mal, et si ça virait à la bagarre, devant le théâtre, et si les copines venues distribuer des tracts recevaient un accueil sexiste ? Après tout, c’est comme ça que ça marche, jusqu’à présent dans le théâtre. Les femmes qui parlent sont déconsidérées, on ne critique pas un CRÉATEUR, c’est comme ça. Le théâtre n’a pas bougé, vous savez, pas encore. Il y a encore des profs qui abusent des élèves, des mentors qui exigent des faveurs sexuelles, protégés par leur aura.

Arrivé à Ivry, il n’est plus question de douter. J’ai rendez-vous avec elles, c’est elles qui seront en première ligne, ce sont elles qui prennent les risques. Le monde du théâtre est un petit monde. Les premières à avoir dénoncé Harvey Weinstein ont vu leur carrière s’arrêter. Il s’agit d’être offensives, mais discrètes. J’admire leur courage. Et en plus il fait froid. Je bois une Leffe dans la brasserie de la gare : je suis en avance. Plus tôt dans la journée, on m’a envoyé le tract :

QUAND C’EST NON, C’EST NON !

Jean-Pierre Baro est mis en cause par trois femmes pour viol ou agression sexuelle. L’une de ces femmes a porté plainte contre lui, cette plainte a été classée sans suite.

Nous savons que statistiquement 97% des femmes qui se déclarent victimes de viol ne verront pas la justice traiter le crime qu’elles ont subi. Soit qu’elles ne portent pas plainte, soit que, par un de ces si nombreux « classements sans suite », aucune suite judiciaire ne soit donnée à la plainte qu’elles déposent auprès de la police. Doit-on redire qu’une victime présumée dont la plainte est classée sans suite n’aura jamais accès à un juge ?

Comme l’a rappelé si courageusement Adèle Haenel, dans l’immense majorité des cas en matière de violence sexuelle, la justice ne rend pas justice. Ces crimes restent non seulement impunis mais surtout hors du champ judiciaire. Non régulés par les instances de la société. Voués à se renouveler indéfiniment. Rappelons qu’en France, 94 000 femmes majeures se déclarent victimes de viols et/ou de tentatives de viol chaque année. 94 000. En attendant une réforme urgente du système judiciaire sur les questions des violences sexuelles, comment écarter la responsabilité de chacun dans la société ?

Chronique non-exhaustive des affaires de violences sexuelles et sexistes dans le spectacle vivant parues par voie de presse au cours de la dernière saison : Guillaume Dujardin (L’Est Républicain, 10 mai 2019), Charles Dutoit à l’Orchestre National de France (Le Figaro, 1er février 2019), Michel Didym (L’Est Républicain, 2 février 2019), Jan Fabre (Libération, 13 septembre 2018). Le silence qui entoure et protège ces faits, témoigne d’une culture du viol et d’un écosystème sexiste où la culture ne fait pas « exception ».

 Entre les bienfaits de la libération de la parole et l’injonction de ne pas tomber dans les travers de la délation, le milieu du spectacle se mure dans le silence et le déni. Or « le silence joue toujours en faveur des coupables ».

Comme le milieu du cinéma l’a fait suite au témoignage d’Adèle Haenel, le monde du spectacle vivant doit sortir de son inertie, abandonner sa complaisance et soutenir les personnes, plaignantes et non-plaignantes, qui se déclarent victimes de Jean-Pierre Baro.

Autour de ces femmes, n’oublions pas, aussi, la souffrance de toutes les autres personnes concernées, en premier lieu les salarié.e.s du Théâtre des Quartiers d’Ivry qui ont alerté leurs tutelles, et notamment la Mairie, sur les graves dysfonctionnements qu’entraînait cette “affaire” dans le bon fonctionnement de la maison.

Le 7 novembre dernier aux rencontres cinématographiques de Dijon, Monsieur Franck Riester, Ministre de la Culture, a assuré de son soutien « toutes celles qui osent briser le silence ». Il a pointé « la responsabilité de ceux qui savent et qui se taisent ».

Aujourd’hui tout le monde sait, tout le monde est responsable.

Aujourd’hui, nous demandons des actes.

Nous demandons, en présence d’un faisceau d’indices concordants, l’application d’un principe de précaution et notamment le retrait du directeur en cas de mise en cause grave nuisant à la bonne marche d’un établissement public – et pour ce faire, l’intégration d’une clause dans ce sens dans les conventions d’objectifs des lieux labellisés par le Ministère de la Culture.

Nous demandons à Monsieur Franck Riester, Ministre de la Culture, Monsieur Philippe Bouyssou, Maire d’Ivry-sur-Seine et Monsieur Christian Favier, Président du Conseil départemental du Val-de-Marne, de mettre en acte la Grande cause nationale de lutte contre les violences faites aux femmes annoncée par notre Président de la République en 2018 et de se prononcer au plus vite en soutien des victimes, par la mise en retrait du directeur du Théâtre des Quartiers d’Ivry, Centre Dramatique National.

Plus personne ne peut attendre.

UN COLLECTIF DE FÉMINISTES / MARDI 12 NOVEMBRE 2019

Devant l’entrée du théâtre, une petite dizaine de militantes, j’en connais quelques unes. Certaines, issues du milieu de la danse, ont déjà milité lors de la venue de Jan Fabre à Paris au début de l’année. Une convergence féministe des praticiennes et artistes du spectacle vivant s’établit peu à peu, une solidarité entre les disciplines se tisse : il est plus que temps que la profession prenne conscience des comportements abusifs de certains hommes, parfois protégés par une institution culturelle prestigieuse.

Il n’y a pas foule, ce soir. Une responsable de la billetterie me confie : « D’habitude, pour ce genre de spectacles, on est complets, mais là on a seulement la moitié des places réservées. » Dehors, le collectif distribue les tracts aux spectateurs. Certains s’arrêtent discutent. D’autres lisent le tract et font demi-tour. « Nous étions venues pour voir le texte de Samuel Gallet, mais à la lecture du tract, il nous est impossible d’assister au spectacle. On n’a pas pu se faire rembourser, c’étaient des contremarques de la fac. »

Certains spectateurs demandent ce qu’ils peuvent faire. Les militantes répondent qu’il faut absolument qu’il y ait un principe de précaution mis en place dans de telles affaires. Les dénonciations d’Adèle Haenel et Médiapart sont dans toutes les conversations. Cette affaire est l’exemple même des failles de la justice : il a fallu que Médiapart mène l’enquête, apporte les preuves pour que la justice se saisisse.

Une femme, visiblement proche de Jean-Pierre Baro, s’énerve : « Mais moi, vous savez, je suis féministe d’origine, j’ai été agressée sexuellement, mais là, dans les cas dont vous parlez, on est sûrs de rien, vous savez, vous étiez dans la chambre, vous peut-être ? » Une des militantes répond : « Mais madame, ne dites pas n’importe quoi, il aurait fallu qu’il y ait des coups pour qu’on la croit ? »

20heures, l’heure de la fermeture des portes. L’action est terminée, les militantes semblent satisfaites, le message est passé. « Ce qu’on combat, derrière ça, c’est un climat d’impunité et de toute puissance chez certaines personnalités masculines qui ont acquis des pouvoirs démesurés sur les femmes. »

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