Avis de Tempest : Ecoute la ville tomber

Kate Tempest n’en est pas à son coup d’essai. Rappeuse, slameuse, poète, dramaturge… C’est en romancière qu’on la retrouve en ce début 2018 avec Ecoute la ville tomber, son premier roman. On avait déjà croisé les personnages de cette fresque, ode à celles et ceux qui ne sont rien, dans l’album-concept Everybody Down.

« Ils quittent la ville à bord d’une Ford Catina de quatrième main. Il fait nuit, la ville se mate dans la glace. L’orage menace. Des nuages, le genre qui fait baisser la tête. »

C’est par la fin et dans la tempête de la fuite que s’ouvre le roman. On ne sait pas encore qui sont ces personnages, Leon, Harry, Becky… Quelques pages plus loin, la romancière nous ramène un an plus tôt, et va tisser leur histoire peu à peu, de son écriture forte et métaphorique, qui alterne avec brio dialogues incisifs et longs passages poétiques.

Ecoute la ville tomber raconte les trajectoires de jeunes gens déjà abîmés par la vie, Becky, qui se rêve danseuse et gagne sa vie comme serveuse et masseuse, Pete, toujours entre chômage et petits boulots ingrats, Leon et Harry qui vendent de la cocaïne à leur clientèle aisée. Tandis que se noue l’intrigue, la romancière s’offre des incursions dans les origines de ses personnages, on découvre leurs parents, leurs familles. Tout se lie progressivement, sous les yeux du lecteur et de la lectrice happé.e par le rythme toujours tendu du roman.

« Elle ne fréquentait pas les bars gay. Elle n’avait pas besoin de parler. Certaines filles semblaient savoir d’instinct, elles faisaient le premier pas et lui envoyait des baisers comme des poignards. Mais la solitude que cela contenait était intolérable. Sourire à une inconnue en espérant que peut-être, celle-là, qui sait ? »

Mais ces personnages désabusés sont mus par leurs rêves, Harry et Leon veulent amasser assez d’argent grâce au deal pour ouvrir leur propre bar, Becky court après les auditions, voudrait entrer dans une compagnie. Ils et elles sont aussi mu.e.s par l’amour et le désir qui les font se rapprocher les un.e.s des autres. Ecoute la ville tomber, c’est un peu le roman d’une génération, aussi. Une génération qui se fiche des conventions et s’assume, on y voit naître des amours lesbiennes, des désirs bisexuels… On s’y perd dans la bière et la musique trop forte des clubs, on dessine des lignes de cocaïne sur la lunette des chiottes, ou l’on émerge d’un nuage de fumée de pétard.

Tout n’est pas noir pour autant et la puissance de l’écriture de Kate Tempest magnifie ces trajectoires à la dérive en un chant puissant et captivant. À lire sans faute.

Ecoute la ville tomber de Kate Tempest, traduit par Madeleine Nasalik, Rivages.

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