Cassandro the Exotico : «Nous avons apporté les strass, les boas et les plumes à la lucha libre»

Cassandro, le “Liberace de la lucha libre” a été le premier exótico (catcheur en drag d’Amérique Latine) à remporter le championnat du monde. À l’occasion de la sortie du dernier film documentaire de Marie Losier, actuellement à l’affiche,  on lui a posé quelques questions. 

Friction : Combien de costumes est-ce que tu as ?

Cassandro: J’ai beaucoup de robes, au moins 70, et des centaines de maillots de bain.

C’est toi qui fais tes costumes ?

Non, je les dessine mais j’ai une couturière qui m’aide à confectionner toute la tenue.

Quelles sont tes inspirations ? 

Elisabeth Taylor, Lady Diana, Liberace, j’aime le bling bling. Souvent, lorsque je vais dans d’autres pays, je confectionne un maillot de bain avec la moitié du drapeau mexicain et la moitié du drapeau du pays dans lequel je joue. Parfois je fais des looks plus politiques, par exemple, en octobre je porte un maillot de bain rose pour le mois de la sensibilisation au cancer du sein, ou quand je joue à un événement qui concerne les questions LGBTQ, j’incorpore ça dans mon costume.


Comment as-tu commencé la lucha libre ?

Avant de commencer, je n’ai jamais voulu être un catcheur. La première fois que j’ai vu de la lucha libre c’était à la télévision,  avec des scénarios du style les vampires contre les momies. Heureusement, je vivais dans une ville frontalière d’El Paso, au Texas, qui se trouve à la frontière avec Juarez, et il y avait un spectacle tous les dimanches à Juarez. J’allais souvent aux spectacles du dimanche et je devenais de plus en plus curieux. Les luchadores, les masques, l’ensemble de la tenue, la lucha libre est un sport d’une grande pluralité,  où tout le monde peut être inclus: les hommes, les femmes, les nains, nous (les gays), les personnes transgenres.

Ton premier nom de luchador était Mister Romano, c’était un rudo (un méchant), mais tu n’étais pas encore un exotico, puis tu es devenu Cassandro, un técnico (un gentil) et un exótico. Tu peux me parler de cette transformation ?

J’avais très peur quand j’ai commencé la lucha libre, j’avais deux professeurs, Victor Ojeda et Miguel Ángel López (Rey Mysterio senior). Ils m’ont dit que j’étais prêt à monter sur le ring, mais que je devais utiliser un masque. Je pense que c’est parce qu’ils savaient que j’étais gay qu’ils ne voulaient pas que je me batte en tant qu’exótico. Rey Mysterio m’a donné le nom de Mister Romano et c’est lui qui choisissait toutes mes tenues. Mais je savais que ce n’était pas moi. Derrière mon masque, j’apprenais à gérer la violence du public, j’avais peur de ce que les fans pouvaient faire, les fans de lucha libre peuvent devenir complètement fou. J’ai donc commencé en tant que Mister Romano, et six mois plus tard j’ai enlevé le masque, je ne voulais plus lutter masqué. En 1988, il y avait un feuilleton de télévision intitulé Rosa Salvaje. Il y avait un grand club de lucha libre à Juarez et ils cherchaient un exotico qui s’appellerait Rosa Salvaje.

Ainsi je suis brièvement devenu Rosa Salvaje. C’était le 15 octobre 1988, il y a 30 ans, c’était un énorme succès. Après cela, je suis parti pour ma première tournée avec Rey Mysterio à Tijuana, mais il m’a dit que je ne serais plus Rosa Salvaje là-bas. Je lui ai dit “S’il te plaît, libère moi de ce personnage, je ne veux pas être Rosa Salvaje, j’ai simplement profité de l’occasion parce que c’était un grand club !”. Nous avons commencé à réfléchir à des noms, et finalement il a dit Cassandra, et j’ai dit ok, j’aime Cassandra mais je ne suis pas une femme, je respecte les femmes, je viens des femmes, donc je préfère utiliser Cassandro. 

Je me suis appelé Cassandro en hommage à une femme que je connaissais, Cassandra. Cassandra se prostituait pour des politiciens et des personnalités influentes, et avec l’argent qu’elle gagnait, elle a construit des maisons d’hébergement pour les femmes battues et les enfants des rues. Nous avons donc décidé que je serais Cassandro, elle m’a donné sa bénédiction et un livre de sa vie. 30 ans plus tard, je suis toujours Cassandro.

Après avoir enlevé ton masque, toute l’attention était sur tes cheveux.

Oui, d’abord j’ai enlevé le masque, puis j’ai commencé à lutter en tant qu’exótico. Au début j’étais très limité, je n’avais pas le droit d’utiliser du maquillage. Mais ensuite j’ai dit non, je dois utiliser du maquillage, je veux avoir des cheveux fantastiques, je veux être moi. Parce que la lucha libre était une plateforme et qu’il fallait que j’en profite. Ainsi avec Pimpinela (Pimpinela Escarlata), nous nous sommes dit: “Nous devons changer les choses, nous devons être différent”. Parce que nous savions vraiment bien lutter, et que nous avons botté des centaines de culs, nous avons réussi à faire changer les choses.

Le public a adoré, mais les autres catcheurs et les clubs ont détesté. Nous avons apporté les strass, les boas et les plumes à la lucha libre.

Tu te souviens du premier costume que tu as porté en tant que Cassandro ?

Oui, la sœur d’un ami à moi, qui était une prostituée, m’a donné plein de maillots de bains super sexy, mais c’était tous des strings ! Je me suis dit merde, je peux pas porter un string sur le ring ! Donc mon ami a cousu un maillot de bain sur un autre maillot de bain afin que ce ne soit pas trop révélateur. C’était vert et noir, et c’était minuscule.

Dans les années 40, sur le ring les exoticos étaient toujours les vilains méchants efféminés, les pédales maléfiques, les rudos, ils étaient des figures de honte, insultés  par le public hilare. Cette incarnation  de ‘l’homosexualité’ était seulement un rôle que les catcheurs adoptaient pour le show. Aujourd’hui, beaucoup d’exóticos s’identifient comme gay. Qu’est ce qui a changé ? 

La lucha libre c’est comme une séance de psy gratuite, les fans t’adore ou te déteste. Ça va bientôt être la 88ème année de la lucha libre, et dans les années 40, lorsque les exóticos ont commencé, c’étaient juste les clowns du cirque. Le public leur hurlait des insultes en rigolant, mais ces catcheurs n’étaient pas vraiment gay. À cette époque, les exóticos étaient des hommes hétérosexuels qui n’étaient pas assez fort pour se battre contre d’autres catcheurs professionnels, et il était plus facile pour eux de devenir des exóticos. Les premiers vrais exóticos que j’ai rencontré c’était Rudy Reyna et BabySharon, qui sont tout deux décédés. Quand je les ai vu sur le ring, j’étais genre “Oh mon dieu, je veux être comme eux ! Ils sont gays !! Je sais qu’ils sont gays !!” Je le savais ! Parce que quand quelqu’un est gay, tu le sais. A cette époque, les exóticos devaient toujours jouer les méchants lors des matchs. Ils ne pouvais pas jouer les gentils à cause des fans. Tous les exóticos étaient des rudos, parce que c’était plus simple pour eux de jouer un role et un comportement caricatural, car ils n’étaient même pas gay. C’était plus simple pour eux de jouer quelque chose qui était faux, qui était monstrueux, qui était diabolique.

La lucha libre c’est toujours le bien contre le mal, et les exóticos étaient toujours le mal sur le ring. Pendant des années, les exóticos comme Pimpinela(Pimpinela Escarlat) et moi-même avons vraiment du montrer au public, aux clubs et aux autres lutteurs que nous, les exóticos, pouvions être gay tout en étant des catcheurs exceptionnels. Nous étions très doués, mais nous avons du travailler trois fois plus dur que tous les autres. Nous avons décidé de rester sur le ring et de montrer, avec talent et respect, que les exóticos sont vraiment des luchadores. 

A la fin des années 80, les clubs de catch ont voulu faire des matchs avec des quatuors. Le premier quatuor de licha libre s’appelait The Ninja Turtles, et ils cherchaient un autre quatuor contre qui se battre, donc on s’est porté volontaire avec trois autres  exóticos. Rudy Reyna, Mayflower, Pimpinela et Cassandro, nous étions La Ola Lila (la vague lila). C’était un énorme succès, nous gagnions tous nos combats. C’était absolument unique dans la lucha libre, on était super maquillés, recouvert de strass dans des costumes exubérants, on était invincibles. Après ça, j’ai été le premier exótico à être champion du monde. Aujourd’hui, les exóticos sont très respectés. Les gens m’appellent le Liberace de la lucha libre, ou l’embajador de la lucha libre, c’est parce qu’ils savent qui je suis, ils savent que je suis le meilleur.

Cassandro, Mayflower, Rudy Reyna et Pimpinela : La Ola Lila

À propos de la dimension très manichéenne des combats de lucha libre, avec toujours cette idée du bien contre le mal, est-ce que ce qui se passe sur le ring est parfois en lien avec des questions politiques et identitaires du Mexique ?

L’identité des luchadores est représenté par le masque, les cheveux, ou le maquillage. En effet on utilise beaucoup dans les tenues et les match toutes les questions politiques et d’actualité mexicaines du moment. La culture mexicaine est très machiste, et la lucha libre est un sport machiste, nous avons du faire face à des personnages et des scénarios très homophobes sur le ring, ou à des clubs très homophobes. Même les politiciens, si ils ont toujours soutenu la lucha libre, qui est le deuxième sport le plus important au Mexique après le football, ils ont toujours fait en sorte qu’aucun n’exótico ne devienne jamais champion du monde. Ils ne nous ont pas autorisé à être autre chose que les clowns du cirque.

Aujourd’hui, c’est différent, je peux faire ce que je veux, j’ai été champion du monde de lucha libre, je ne suis plus limité par tous ces gens. Mais la justice et les droits sont un combat de tous les jours. C’est ce que nous continuons à faire, nous, les exóticos qui sommes là depuis des années, on continue de faire entendre notre voix, car c’est dans la lucha libre qu’on l’a trouvé.  Ainsi, nous avons changé tellement de vies.

Je voulais aussi revenir sur l’homophobie dans la lucha libre, et le sport en général, ainsi que sur ta vie et tes actions en tant qu’activiste pour les droits des personnes LGBTQ.

Comme je te l’ai dit, le Mexique est un pays machiste, et dans un sport aussi machiste, ça a été très difficile pour nous de combattre les discriminations. Mais j’ai aussi appris très tôt dans ma vie qu’il y a des homosexuels qui sont homophobes, et que c’était contre eux que je devais me battre en premier. Si ils allaient nous empêcher de nous battre pour nos droits, pour la justice, et pour l’inclusivité, il fallait qu’ils dégagent. Aujourd’hui on utilise notre position de luchador comme plateforme pour ces causes, avant c’était impossible, car les clubs avaient tout le pouvoir, et ils ne nous laissaient pas utiliser notre pouvoir pour défendre les droits LGBTQ. Je suis très heureux qu’en ce moment il y ait beaucoup de catcheurs gays, beaucoup d’exóticos, beaucoup de catcheurs trans, mais les discriminations et le rejet ne s’arrêteront jamais.

Avant tout, j’ai essayé de changer les opinions des fans, parce que les clubs nous disaient toujours que les fans nous détesteraient, mais c’était faux. Les fans nous adoraient, les petits enfants, les adultes, les personnes âgées, ils adoraient tous notre façon d’être des exóticos, et ils ont tous vu que nous pouvions lutter aussi bien, voir mieux, que les autres. C’est comme ça qu’on a un peu changé l’homophobie très présente dans la lucha libre. Ces deux minutes de gloire au moment où tu marches de ta loge jusqu’au ring, c’est là que tu montres tout ce que tu représentes. Mais une fois que tu es sur le ring t’as intérêt à tout défoncer. Je joue beaucoup avec le genre, mon côté féminin, c’est quand je marche jusqu’au ring tout en paillette et en couleur, mais à partir du moment où je monte sur le ring, je suis un macho, je vais casser des gueules.

Qu’est ce que ça fait d’être payé pour botter des culs de mecs hétéros ?

J’adore ça ! J’adore leur mettre des raclées, surtout quand ils ne veulent même pas se battre contre moi. Aujourd’hui je suis très respecté, mais j’ai du faire face à des mecs très arrogants et mégalos, et j’ai du leur montrer que j’étais à la hauteur. Je me suis fait tabasser tellement de fois, je me suis fait poignarder par d’autres luchadores, ils m’ont laissé en sang sur le trottoir. Ils ne voulaient rien avoir à faire avec moi, ils ne voulaient pas me donner ma chance.

En vérité, ça ne m’intéresse pas de juste me battre contre des mecs hétéros, mais plutôt de me battre contre les mecs qui ont des masculinités toxiques et fragiles. Nous méritons le respect des autres catcheurs, si ils pensent qu’ils vont nous opprimer, ou nous empêcher d’atteindre nos buts, ils se trompent. On ne laissera plus jamais les « vrais mecs » nous faire ce genre de crasses.

Tu peux m’en dire un peu plus sur la douleur émotionnelle et physique que les catcheurs doivent endurer ? Plus précisément, qu’est ce qui te fait y revenir ?

Pour moi, la lucha libre est une addiction. Quand on parle de lucha libre, les gens pensent toujours à la drogue et à l’alcool, parce que les catcheurs doivent faire face à énormément de souffrance émotionnelle et physique. Quand j’ai commencé, à Mexico en 1988, je ne connaissais rien d’autre que ça. Quand mon corps me faisait mal, les autres me proposaient toujours de la drogue ou de l’alcool. Je me demande toujours pourquoi je continue à y retourner, parce que j’ai été opéré huit fois, j’ai acheté de nouvelles dents trois fois, à chaque combat je me dis que ce sera le dernier. Mais c’est des conneries, je sais que je ne m’arrêterai jamais. Beaucoup de catcheurs sont morts parce qu’ils ne savaient pas comment gérer la douleur. Moi ça m’a paralysé, je ne pouvais plus supporter cette douleur. Quand j’ai commencé à prendre des drogues et de l’alcool, j’avais 18 ans. C’était dur de resister parce qu’il y avait de la drogue partout dans les loges, et si t’en prenais pas t’étais complètement exclu. Du coup, juste pour faire partie d’un groupe, t’es obligé de faire tout ça. C’est le prix à payer. Je suis devenu sobre le 4 juin 2003. Je suis allé à l’hôpital et je leur ai dit que j’avais besoin d’aide, que je ne pouvais plus m’arrêter de consommer. Et pour nous, les luchadores, se rendre n’est jamais facile.

Aujourd’hui, la douleur est toujours là, et elle le sera toujours, mais j’ai trouvé une famille spirituelle. Je fais partie d’une communauté indigène au Mexique, on fait beaucoup de cérémonies de hutte à sudation par exemple, je viens de faire ma 4ème année de sun dancer, qui est un jeûne de 4 jours sans eau ni nourriture, et c’est de tout ça que vient ma spiritualité. Je suis aussi très croyant, je crois en dieu, je suis catholique. Même quand l’Eglise me rejetait et qu’ils auraient préféré que je brûle en enfer. Ma vie était déjà un enfer de toute manière. Mais maintenant, ma foi et ma spiritualité m’apaisent et m’empêchent de tuer quelqu’un ou de me tuer moi-même (rires). Beaucoup de catcheurs se sont suicidés ou ont tué leurs familles car ils n’arrivait plus à faire face à cette douleur émotionnelle.

En parlant de religion, tu dis souvent qu’être gay est un don de dieu.

Oui, ça l’est vraiment ! Les gens ne comprennent pas toujours quand je dis ça. Ça veut dire que je suis l’élu, celui qui a du traverser toutes ces épreuves afin que les gens puisse se rendre compte que c’est OK d’être gay. Surtout avec tout ce qui se passe en ce moment dans l’église catholique, c’est très dur, mais je ne vais pas laisser les rabat-joie m’empêcher de vivre ma foi et ma religion. Je n’arrêterai jamais de croire en dieu, parce que je sais que je suis un magnifique enfant de dieu.

Qu’est ce que le film de Marie a changé pour toi, et qu’est ce qu’il représente ?

J’ai rencontré Marie quand je travaillais pour un club à Los Angeles, elle tournait un documentaire sur Peaches, et j’adore Peaches, j’ai déjà fait une vidéo avec elle, c’est comme ça qu’on s’est rencontrés. Puis après on est allés à Mexico, elle faisait des interviews de luchadores dans plusieurs club, puis elle m’a interviewé et on s’est mis à rire, à pleurer, quelque chose s’est passé, quelque chose de magique. C’est à ce moment qu’on a tous les deux dit : « il faut qu’on fasse un film sur moi !! » (rire). Donc ça a vraiment commencé par une amitié très forte, puis elle s’est mise à filmer, ça s’est fait naturellement. Elle m’a filmé pendant 4 ans. C’était pas toujours facile, on a eu des problèmes légaux avec certains clubs, mais on a une super relation avec Marie, et tu peux vraiment le voir dans le documentaire. Je pense que ça rend le film beaucoup plus vrai et juste. Il y a des scènes du film que je n’aime pas, parce que qu’elles me rappellent des moments très durs de ma vie, mais si elle les avait coupées, le film n’aurait pas été aussi puissant.

Aujourd’hui, j’ai beaucoup de projets, j’enseigne la lucha libre, on vient de finir l’écriture d’un livre sur moi, un autre long métrage est en cours, je donne beaucoup de conférences….Je ne me tairai pas. On a trop souvent voulu me faire taire, mais je ne leur ferai jamais ce plaisir. Je ferai toujours partie de la solution, jamais du problème. Ma voix est extrêmement puissante, quand je l’utilise, c’est un don.

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