« C’est ce qui nous rassemble : on est vénères » : interview du collectif Le Seum

« Avoir le seum », c’est être en colère, frustré·e, dégouté·e. Ce sont ces sentiments qui réunissent les membres du collectif Le Seum et les poussent à partager textes et témoignages sur le racisme, le sexisme et les LGBTphobies.

Une démarche originale, indépendante des organisations militantes traditionnelles et qui se base sur l’expérience des participant·e·s au collectif. À l’occasion de leur deuxième anniversaire fin octobre, on a rencontré R. et M., deux membres du Seum, afin d’en savoir plus sur leur organisation et leurs projets. Interview.

« On s’est retrouvé sur les questions du manque de liens, notamment entre les luttes antiracistes et les luttes féministes. »

Pour commencer, racontez moi l’histoire du Seum : comment avez vous créé le collectif ?

R. : Le Seum est né dans le sillage de la première Marche de la Dignité en 2015. On était un groupe de personnes qui se sont rencontrées et radicalisées sur internet. On s’est retrouvé sur les questions du manque de liens, notamment entre les luttes antiracistes et les luttes féministes. Elles sont souvent déconnectées les unes des autres alors qu’il y a plein de choses à en dire. L’idée c’était de produire des textes mais aussi de participer à des actions ou d’en organiser.

Et quelle était la démarche à l’origine ?

R. : On était tous des bébés militant·e·s ! À l’époque de la création du Seum, personne n’avait jamais mis les pieds dans une organisation politique, syndicale ou locale. On était toutes et tous précaires ou presque et on avait pas les moyens en temps et en stabilité de militer dans des orgas plus traditionnelles. Ce qu’on voulait c’est permettre à chacun·e de participer selon ses moyens et selon son temps. On a par exemple des mères de famille qui prennent du temps pour créer des choses pour le collectif. Elles ne pourraient pas participer à une réunion tous les samedis.

Tu dis « radicalisées »… ?

R. : On est des dignes représentant·e·s de l’ultra-gauche [rire]. En fait c’est surtout qu’on défend des positions qui sont souvent qualifiées de « radicales ».

M. : Je ne sais pas si le terme « radicalisé » est adéquat mais on est là pour approfondir nos positions communes. Nous rencontrer, échanger, discuter ensemble, ça nous conduit à mieux appréhender nos positions respectives. Et, du coup, on progresse dans notre compréhension globale.

« La non-mixité de principe ne fait pas de sens pour le collectif : c’est quelque chose de pratico-pratique pour la réflexion. »

Vous arrivez à produire des textes souvent denses… Concrètement vous fonctionnez comment ?

R. : Aujourd’hui on est une dizaine de membres et il y a 80 % de racisé·e·s et 70 % de meufs. C’est d’ailleurs un des critères d’entrée : il faut être concerné·e par au moins une oppression. L’idée du Seum c’est à la fois de disposer d’espaces de paroles et d’écriture non mixtes et de travailler ensemble. Donc il y a le Seum des racisé·e·s, le Seum des meufs, le Seum des queers. Quand un sous-groupe a une idée, il la discute et produit un texte en travaillant en ligne. Mais la non-mixité de principe ne fait pas de sens pour le collectif : c’est quelque chose de pratico-pratique pour la réflexion.

M. : On réfléchit ensemble au sein d’un sous-groupe sur un sujet qui le concerne. Une fois que le truc est muri, on en discute tou·te·s ensemble. Les personnes non directement concernées par la thématique peuvent discuter, enrichir, soulever les incompréhensions et les problèmes de rédaction.

R. : Et on a une perspective de coéducation : on est un collectif mixte et un des objectifs depuis le départ c’est d’être attentif à la position sociale dont on parle. Mais on ne fait pas de la posture du ou de la concerné·e l’alpha et l’oméga. Et, très matériellement, cette organisation permet à des personnes qui n’auraient pas le temps de participer autrement de le faire.

M. : Oui, on fait ça à la cool. Les gens qui n’ont pas envie ou pas le temps de participer à un texte ou une action, on ne les force pas. Et ça ne pose pas de problème.

Dans la présentation des sous-groupes, il y a l’utilisation d’une rhétorique centrée autour du « nous » et du « vous », le « vous » désignant l’oppresseur. Le nom du collectif aussi n’est pas anodin…

R. : C’est ce qui nous a rassemblé au début : on était vénères, chacun·e dans notre coin. Et parfois frustré·e·s et désespéré·e·s. Créer le collectif, c’est un soulagement et c’est mettre ça en commun. Quand on découvre le féminisme et qu’on s’interroge sur le fonctionnement de la société, ça peut être très lourd à porter. Créer un collectif, c’est la possibilité de s’en soulager mais aussi d’être plus en colère à plusieurs.

« Le choix qu’on fait, c’est de ne pas fonctionner en réaction mais d’essayer de produire des choses en décalé par rapport à l’actualité ou à partir de nos expériences. »

Au sujet de vos productions, il y a des contenus qui partent d’une expérience personnelle mais il y aussi des textes plus théoriques, avec plus de données. Comment faites vous ?

M. : Si c’était pour avoir des textes académiques, il y a des universitaires qui font ça mieux que nous. On veut croiser un volet scientifique avec des expériences, ça se complète bien.

R. : Le choix qu’on fait — même si c’est dur — c’est de ne pas fonctionner en réaction mais d’essayer de produire des choses en décalé par rapport à l’actualité ou à partir de nos expériences. On a très peu d’universitaires parmi nous et les sujets abordés dépendent vraiment de ce que chacun·e a envie d’écrire. Si une personne veut aborder un aspect du féminisme en partant des enquêtes ou des statistiques, elle va pouvoir le faire. Idem en partant d’un bouquin. Ou encore il est possible qu’il arrive quelque chose à quelqu’un et que cette personne ait envie d’en parler. C’est aussi intéressant parce que le collectif apporte aussi une protection quand on aborde des sujets personnels : personne ne sait qui a écrit le texte, c’est le groupe.

Oui, d’ailleurs rien n’est jamais signé…

R. : C’est un choix qu’on a fait tout de suite parce que ça nous protégeait. C’est pas facile de raconter que t’as été victime de telle ou telle situation discriminante, potentiellement horrible, et de mettre ton prénom. On ne veut pas qu’un·e membre soit au centre de l’attention : ce qu’on veut mettre au centre, c’est le contenu qui a été produit.

M. : En tant que collectif, on produit du collectif. On ne veut pas se mettre en avant individuellement. Il n’y a pas de grattage de crédibilité militante.

Mais revendiquer ouvertement telle ou telle expérience, ça peut aussi être une démarche politique, non ?

R. : Oui, ça peut se justifier ! Si on veut s’afficher de manière individuelle, on peut chacun·e avoir son propre blog ou tumblr pour ça.

Le Seum à la Marche de la Dignité.

« On a plein de textes sur le feu ! »

Quelles sortes de réactions vos textes suscitent ?

M. : On est pas mal lus, pas mal suivis sur internet.

R. : Il y a même des filles qui ont imprimé SexNegative pour le distribuer. C’est pas nous, c’est d’autres gens. C’est génial !

M. : Après, on est pas là pour débattre en mode commentaires Facebook. D’ailleurs il n’y a pas de commentaires sur notre site. Les comptes Twitter et Facebook ne répondent jamais à rien. Individuellement, chacun peut répondre mais le collectif en tant que tel non, c’est trop chronophage.

R. : Et le but n’est pas d’ouvrir un espace de discussion avec des gens qui sont à l’opposé de ce qu’on défend.

Et donc vous avez des textes mais aussi des actions, des podcasts…

R. : On n’a pas beaucoup de moyens donc nos actions ce sont des campagnes de graff’, de l’affichage et des manifestations. D’ailleurs on a été visibles en tant que collectif lors de la seconde Marche de la Dignité. On a fait deux podcasts, réalisés par Le Seum des meufs.

M. : Et il y en a d’autres en projets… on a envie d’en faire plus et on a aussi envie d’interviewer des invité·e·s.

Et du coup, quels sont vos projets pour les prochains mois ?

M. : On a plein de textes sur le feu ! Le prochain sera sur les liens entre homophobie et racisme dans le cas d’une situation personnelle, quand on est face à des gens qui te disent « J’aime pas tel groupe… mais toi c’est pas pareil ». Ça part de plusieurs expériences personnelles qu’on a eu chacun·e et qu’on relie entres elles pour les analyser. C’est un travail typique du Seum.

R. : Ce ne sont pas des choses qui sautent aux yeux immédiatement mais en croisant nos expériences, on arrive à proposer des idées sur la manière de réagir face à ces situations. C’est complètement ça l’esprit du Seum ! Il y a aussi des projets d’interviews de sociologues… Et puis on va organiser une université d’hiver — on voulait le faire l’été mais on est retard ! — pour réunir les gens qui sont intéressés par ce qu’on fait, avec des ateliers concrets. Le but c’est de renforcer l’interconnaissance et les solidarités entre les militants·e·s, qu’ils et elles soient dans un collectif ou  non : si on se connaît, il y a plus de chances qu’on soit solidaires.

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Retrouvez les textes du Seum sur leur blog et leur page Facebook ainsi que sur Twitter où le collectif publie régulièrement des #threadseum très documentés sur différents sujets.

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