De perles et de cicatrices : rencontrer les cœurs fugitifs de Pedro Lemebel

Il y a un mois de cela, au clair de lune électrique du XVIIIe arrondissement de Paris, Elisa Violette Bernard discute et rencontre Manon Worms, metteure en scène de CŒURS FUGITIFS, œuvre en création, spectacle-exposition qui verra le jour en 2019 et qui nous plonge dans les cicatrices et les perles de Pedro Lemebel. Activisme, travestissement, cœur politique et corps désir, la metteure en scène nous parle de sa rencontre esthétique et politique avec une des figures majeures et encore méconnues du XXe et du XXI siècle.

Le texte qui circule dans cet entretien a été lu par Pedro Lemebel lors d’un rassemblement politique de la gauche en septembre 1986, à Santiago du Chili. Il est traduit de l’espagnol par Leslie Cassagne et Manon Worms.

Pedro Lemebel

Friction : Manon, tu rencontres le spectre de Pedro Lemebel au Chili il y a quelques années. Tu nous racontes ?

Manon Worms : Pedro Lemebel est mort en Janvier 2015 et moi je le rencontre en Août 2015 quand je voyage au Chili. Je rencontre son portrait son image, partout. Dans les boulangeries, chez les gens au mur, dans les clubs, dans les rues au mur, il est présent. Il y a eu des milliers de personnes à ses funérailles. Pedro Lemebel était un militant travesti, artiste visuel, chroniqueur, très connu au Chili. Une sorte de Johnny, en termes de popularité, là-bas. On retrouve son portrait dans les maisons et dans les rues. Pedro Lemebel était un résistant actif contre Pinoche et ses successeurs. Il était engagé dans la lutte des droits des communautés homosexuelles de Santiago.

Chez lui, tout est politique. La discrimination des minorités, des homosexuel·le·s, des peuples autochtones, des prostitué·e·s… Comment ces corps passent par une altérité au corps dominant. Comment le corps donne à voir à la fois le stigmate et la force d’opposition. Le corps comme lutte.

Texte lu par Pedro Lemebel lors d’un rassemblement politique de la gauche en septembre 1986, à Santiago du Chili (traduction : Leslie Cassagne et Manon Worms).
Texte lu par Pedro Lemebel lors d’un rassemblement politique de la gauche en septembre 1986, à Santiago du Chili (traduction : Leslie Cassagne et Manon Worms).

J’ai été frappé par la langue de ses chroniques, c’est une langue très créative. J’ai commencé à la traduire, à le faire lire autour de moi, ça provoquait quelque chose de fort chez les gens d’ici qui ne connaissent pas le Chili. Cette écriture réveille des choses très puissantes chez nous. Ses textes font naître des instincts de jeu et de lutte. Comment se rencontrer, se désirer. J’ai commencé une série de laboratoires, comme un processus de découverte. Je voulais que cette voix nous parvienne et soit entendue et portée. En refaire une voix vivante, ou plutôt la faire passer dans des corps vivants.

On a beaucoup travaillé sur les chroniques, des récits de rencontres éphémères, et j’ai voulu les mettre en scène. Le dialogue avec lui était plus fort que la simple mise en scène, d’un point de vue interne. J’avais envie de chercher l’écho de cet imaginaire. De travailler ce rapport à l’autre pris dans les espaces immenses de la vi(ll)e. Partir de nous, c’est pas seulement un hommage, c’est une prise de position. La scène du théâtre crée des espaces de survivance, de résistance, un écho du lointain. Un espace de trafic.

Trafic ?

Comme si on échangeait un peu. On troque ce qu’il amène avec une réaction de notre part. Les comédiens sont dans un travail sur le travestissement du corps, on ne reproduit pas le travail de Pedro, on dialogue avec son esthétique à lui. Moi je viens du théâtre, donc on a travaillé la fiction. Pedro lui n’a jamais écrit du théâtre. Il était dans la performance.

Par exemple ?

Il danse pendant huit heures sur une carte de l’Amérique Latine dessiné au sol qui n’est faite que de verre pillé.  Il tombe, se relève, saigne et danse. A cette époque, le sida décime entièrement le continent et ce dans un silence de plomb. Il se méfiait de la fictionnalité du théâtre mais il travaillait sur la représentation. Donc on a cherché à mélanger le théâtre avec d’autres supports. Dans CŒURS FUGITIFS, il y a une grande place laissée à la photographie, à la vidéo, le son aussi est omniprésent. On fait enregistrer ses chroniques par des voix. Au plateau, il y a deux comédiens et un performeur. Et cette équipe fait réfléchir sur la position de spectateur. C’est pas un projet documentaire autour de lui. C’est pas un spectacle. C’est pas une exposition non plus. C’est une forme fluide qui dialogue avec les formes traditionnelles. Une forme qui est aussi dans le trafic, le deal avec les habituels cadres de la représentation, de la mise en lumière.

Texte lu par Pedro Lemebel lors d’un rassemblement politique de la gauche en septembre 1986, à Santiago du Chili (traduction : Leslie Cassagne et Manon Worms).

Qui sont les Cœurs Fugitifs ?

Ca revient beaucoup dans ses chroniques cette idée de la fuite. Fugitifs, fugue. Il est en errance, il fréquente les élites et les bas-fonds. Il se déplace dans les mondes. Dans les hauts et les bas. Existence en fuite, toujours dans des instants de rencontres. Formes d’étincelles de vie, c’est un flux de fugues continues. Il fait briller une constellation de cœurs, c’est-à-dire de personnes aimantes, désirées et désirant. Des cœurs qui battent aussi, c’est-à-dire qui luttent. Agencer le réel et le sensible. Ne pas être dans la fixité de l’identité. L’impuissance à fixer, c’est la force du mouvement. C’est un transport, un trafic. Et c’est là que le travestissement donne à voir les failles.

Pedro Lemebel
Pedro Lemebel

Parle-nous de ces failles.

C’est-à-dire que Pedro Lemebel enfile plusieurs peaux, comme on peut parler de couches de maquillage. Cela se fait et se défait et parfois, c’est en même temps. Le corps devient un espace d’apparition et de disparition. C’est un seuil de perception. Ce corps donne donc à voir ce qui est là et ce qui n’est pas là, les disparus. Les espaces innommés, les visages enfouis, la dictature qui fait disparaitre des milliers de corps, les meurtres étouffés, ici le corps-seuil façonne de la célébration par le souvenir, par des adresses faites à des Desaparecidos. Les corps manquants orchestrés par la dictature ne sont pas rejoués, remplacés. Lemebel montre le vide avec son corps. Il réarme les corps qui s’échappent.

Il y a de la mélancolie dans le travestissement de Pedro Lemebel. Cette mélancolie est une lutte perpétuelle pour trouver une complétude, un espace qui montre le manque tout en mettant en branle le monde des apparences.


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