Déconstruire. Reconstruire

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S’interroger sur ce que l’on dit, ce que l’on fait… Partout sur internet et dans les milieux militants, du contenu éducationnel nous invite à nous « déconstruire ». Mais qui est au centre de ce processus ? Les personnes minorisées que l’on est censé aider ou, au contraire, les privilégié·e·s en quête de « déconstruction » ?

J’ai une question, une véritable demande, d’ailleurs : où en est la fameuse « déconstruction » ?

Même une ex-candidate à l’élection présidentielle utilise ce mot afin de parler de son conjoint : elle sort avec un homme « déconstruit ». Si des termes militants tels que ceux-là peuvent être entendus à la télévision, alors c’est sûrement qu’on est arrivé à quelque chose, n’est-ce pas ?

Le contenu éducationnel pullule sur internet : les listes des choses qu’on ne doit pas dire, les termes offensants, les symptômes de certains comportement patriarcaux… Et j’en vois les effets positifs ! Beaucoup de gens partagent ces contenus éducatifs, beaucoup de gens en prennent compte. On avance tellement lentement bordel mais on avance.

Et pourtant, pour moi, quelque chose bloque encore. J’ai parfois l’impression qu’il s’agit d’un progrès de surface. Et même le milieu militant, surtout lui, celui censé être « safe », « inclusif » et « déconstruit » me semble loin d’être épargné.

Quand celles et celles en quête de « déconstruction » pensent trouver une grenouille à disséquer

Par exemple, il y a plein de fois où j’évoque une anecdote qui mentionne une de mes expériences de minorité sociale. Et là, les yeux de mon interlocteur·ice s’illuminent. Trois étapes s’enclenchent alors :

Premièrement, la personne s’empresse de m’étaler ce qu’elle sait sur ma situation. Elle énumère confusément tous les concepts sociologiques qu’elle connait, me raconte ce qu’elle sait sur la fétichisation ou l’homophobie. On dirait même qu’elle me l’explique, que je n’étais pas au courant de toutes ces choses que je vivais avant qu’on leur trouve des noms et qu’on ne les tape sur des posts Instagram.

Deuxièmement, elle peut même me reprendre sur certains termes, comme si ce sujet n’était pas ma vie quotidienne.

Troisièmement, elle n’hésite pas à ajouter une anecdote sur la follophobie/le racisme et raconte comment elle s’est élevée contre cela, en bonne « alliée » qu’elle est. C’est à ce moment-là que je dois hocher la tête d’un air entendu, afin de valider notre échange et les preuves de son dévouement.

De ce genre d’interactions, j’en ai retiré un constat : je suis encore et toujours perçu comme un cas d’école par beaucoup. Face à moi, ceux et celles en quête de « déconstruction » pensent trouver une grenouille à disséquer. La théorie qu’ielles ont ingurgitée va enfin être mise à profit, il est l’heure de prouver l’étendue bienfaitrice de leurs connaissances modernes. Je ne suis pas un individu, je suis leur projet humanitaire.

Car voilà, on a créé tout ce contenu éducatif. Et il ne faudrait pas me faire dire ce que je n’ai pas dit : ces écrits sont utiles. Ils sont l’œuvre gratuite et essentielle de plusieurs militant-es et moi-même j’en ai bénéficié lorsqu’il fallait acquérir des connaissances sur des sujets que je ne connaissais pas. Et je sais que ceux et celles qui s’informent font cela dans un profond désir de bien faire. Mais que se passe-t-il quand elles consomment ces contenus éducatifs et ne vont pas plus loin ?

Dans ces interactions où j’évoque mon vécu de mec gay eurasien, j’ai parfois l’impression d’avoir l’obligation d’être un pas de plus dans le parcours de « déconstruction » de l’autre. Il attend cela de moi et il attend surtout de prouver qu’il est du bon côté. Car s’éduquer, c’est suivre et apprendre une certaine étiquette sociale. Et c’est super important mais comme toute règle de politesse, elle peut vite se montrer désincarnée si elle est suivie sans réflexions.

Des mots militants vidés de substance

Je me retrouve alors à avoir des conversations qui me semblent dénuées d’empathie, où ma vie et mes identités sont d’abord perçus comme des concepts sociologiques appris sur internet. Tous les mots militants sont là mais vidés de leurs substances et à moitié compris. Il n’y a rien derrière, ni empathie, ni volonté de comprendre, juste de valider ce qu’on sait déjà. Parfois, je me retrouve à me sentir davantage écouté par des personnes ignorantes et maladroites que par des gens qui s’empressent de faire comprendre qu’ils sont dénués de tout racisme/homophobie. Des mêmes personnes qui se targuent de créer des « safe place », d’utiliser les mots qu’il faut, d’être bien sous tous rapports.

Avant d’être un individu, je suis perçu comme une anomalie qu’il faut apprendre à gérer sans être blâmé si on s’y prend mal. Conséquence, selon moi, d’une culpabilité et d’une peur qui se trouve de plus en plus présente chez tout le monde. La peur de ne pas écouter l’autre correctement et de lui imposer son ignorance a été remplacée par celle de se faire engueuler, critiquer, pointer du doigt. Cette crainte est véritablement égocentrée et démontre bien que pour beaucoup de personnes aujourd’hui, sembler bien sous tous rapports est plus important que d’être attentif ou attentive à celles et ceux qu’on prétend défendre corps et âmes, nous comme victimes dociles perdues, elleux comme chevaliers héroïques du militantisme.

Mon discours n’est plus un moyen de m’exprimer, un besoin que tout le monde a, mais une façon de les informer sur ma condition sociale. On me dissimule derrière des étiquettes trop grandes alors qu’elles se fondent en moi, font partie de mon individualité. Si j’en parle souvent, de ces étiquettes, ce n’est pas parce que ce sont les choses les plus importantes à mes yeux : c’est parce qu’ils sont les murs fondateurs de mon être, que je le veuille ou non. Mais il y a bien d’autres choses dans la maison, il est juste impossible d’y entrer sans voir et constater la présence de ces murs porteurs.

Et pour revenir à ces échanges que j’ai évoqués, comment peut-on être étonné lorsque le concept même de « déconstruction », quand il est agité en permanence, centre le sujet sur quelqu’un : celui ou celle qui se déconstruit – donc sur la personne avec l’expérience privilégiée ?

Déconstruction ou égocentrisme ?

Désapprendre certains biais inculqués par la société n’est pas censé devenir une expérience d’égocentrisme où toutes les personnes discriminées devraient applaudir gentiment en bons et bonnes spectateur·ice·s. Car qu’est-ce que font les personnes minorisées, en attendant ?

Eh bien, on enrichit le contenu de leurs pseudos-déconstructions. On explique avec pédagogie, on dissèque les termes pour eux en des mots qu’ils comprennent, on pré-mache nos existences afin qu’ils puissent accepter de la digérer. On fournit les efforts afin qu’ils en fournissent le moins possible.

De façon perverse, une sorte de responsabilité s’est créée dans mon esprit : c’est mon devoir de faire comprendre, de faire évoluer les autres sur ma différence. Mais je ne suis pas professeur, je suis moi et c’est bien suffisant pour faire évoluer les gens qui m’entourent. J’essaye de rester persuadé de cela, tout en marchant sur la ligne paradoxale du « je veux que les autres changent tout en essayant de vivre et de me raconter pour moi et ceux et celles qui me ressemblent ». Je veux juste de l’écoute et de la compréhension, comme on devrait en donner à tout un chacun. Je ne veux pas de ce rôle de prof, de flic, de linguiste, de juge puis de bourreau que le milieu militant prête à certains et certaines.

Ce que j’aimerais, je crois, c’est juste pouvoir avoir l’impression qu’on peut recueillir nos paroles, nos arts, nos anecdotes, nos blagues, nos faiblesses et nos colères politiques, sans les considérer comme du « training » social pour les autres. De ne pas être une « formation à la diversité et aux discriminations ». Juste comme un aperçu du monde comme il y en a plein, tous aussi valables et importants. Une parole qui a été rarement entendue mais une parole parmi tant d’autres tout de même. Plus on crée une disparité des regards, plus on se retrouve alors à percevoir des tas de réalités autres. Si la « déconstruction » existe, elle ne vient pas de règles apprises par cœur, elle vient d’un esprit qui s’ouvre par la curiosité et l’envie de voir un monde plus complexe et moins normé. La pureté militante et déconstruite est, selon moi, artificielle et impossible à atteindre. Et c’est un rêve aussi bien fallacieux qu’inutile, la preuve étant tout ce que j’ai soulevé précédemment. On nous vend ça, à nous, comme le meilleur moyen d’émancipation. Finalement, j’ai l’impression d’être aliéné par toutes les positions que le milieu militant veut me prêter.  

J’ai personnellement appris sur plusieurs sujets qui ne me concernent pas, comme le féminisme ou la transidentité, autour de tasses de thé ou de verres de rosé, avec des ami·e·s qui avaient juste besoin de me parler de leurs vies et de ce qu’ielles traversaient. Je n’avais pas toujours la connaissance militante pour parler correctement de leurs expériences. J’avais juste une dose normale d’empathie et bien que j’apprenne beaucoup de choses en leur présence, j’essayais de me rappeler que le principal, c’est qu’elles se sentent entendues. Prouver que j’étais quelqu’un de bien ne devait pas être priorité.

Si la pédagogie sur certains sujets m’a aidé, je crois que les romans, les films, les séries, les fanzines créés par certaines communautés pour leurs communautés m’ont appris bien plus. Le discours n’était pas moulé pour que je le comprenne, certaines références et certains termes me paraissaient obscurs. J’étais « invité » et pas élève. Cela m’a appris à m’immerger dans d’autres cultures, dans d’autres vécus. Beaucoup de gens savent tout du racisme anti-asiatique mais ignorent nos petites particularités et nos existences en dehors de l’expérience de la discrimination. Dans le cadre de l’homosexualité, on est capable de me servir de beaux discours sur la masculinité tout en tombant des nues face à mon rapport particulier aux hommes et à la virilité. La réalité de terrain se perd, remplacée par des discours mâchés par avance.

Déconstruire sans empathie, en gardant les réflexes anciens de voir l’autre comme une altérité insondable est inutile. C’est un premier pas de bonne conscience, un premier pas nécessaire mais qui ne se suffit pas.

En définitive, je crois qu’il ne faut pas déconstruire, il faut reconstruire.  

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