[DÉFOULOIR] La nouvelle psy

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Je vous ai déjà parlé de mes psychologues. Après la psy parfaite, que j’ai dû quitter suite à mon déménagement, et la psy awkward qui me faisait dire ce que j’avais pas dit, il y a la nouvelle psy. Le premier rendez-vous, c’est toujours l’occasion d’un stress particulier et rien ne nous prépare à ces premières fois.

(c) Zoé Maghamès Peters

La nouvelle, appelons-la Géraldine, puisque c’est son nom, est plutôt jeune et dynamique. Elle a tenu à ce qu’on s’appelle avant notre premier rendez-vous. Ce coup de fil m’a à la fois semblé très pro, elle voulait discuter des raisons pour lesquelles je voulais consulter, et très décalé. Parler au téléphone avec ses soignant.e.s et thérapeutes, c’est le grand truc de 2020. On se parle au téléphone, on fait des visios. Les psy télétravaillent comme les autres, en fait. Donc elle m’a appelée, on a discuté un bon quart d’heure pendant que j’attendais que mon psychiatre se connecte pour notre visio mensuelle. Et là, j’ai vidé mon sac. Et surtout je lui ai dit ce que je ne voulais plus. Je ne veux pas qu’on gratte le passé comme un croûte cicatrisée, je ne veux pas qu’on me maintienne la tête sous l’eau. Je ne l’ai pas dit comme ça, mais en substance, c’est ce que je lui ai expliqué. Je lui ai parlé de la psy géniale du CMP. Et là, pour la première fois, quelqu’une s’est inquiétée de l’état de mes finances. Le suivi en libéral, ça coûte du fric. Et on en a déjà parlé là. J’étais contente qu’elle m’en parle, parce que c’est un point important et pour moi ça montre qu’elle a prise sur le réel, sur le monde concret.

Aujourd’hui, je l’ai rencontrée. Elle m’a fait très bonne impression. Mais comme à chaque nouvelle rencontre, il faut produire un nouveau discours. J’ai aimé qu’elle me guide avec des questions très précises. Elle a dessiné sur une feuille de papier mon arbre généalogique. C’est la première fois que quelqu’un.e faisait ça. Elle m’a évidemment parlé de mes parents, de mes frères (j’en ai trois) et de ma meuf. Elle m’a posé tout un tas de questions. Et c’est peut-être l’étape la plus compliquée du parcours thérapeutique, ce moment où on fait connaissance. Il faut raconter toute l’histoire, et raconter c’est déjà transformer, modifier, inventer. Les événements, les relations avec les autres, tout, en fait, est une construction et cette construction varie selon le moment où l’on en parle et les personnes avec qui l’on parle. Comment on fait, pour tout raconter en une heure ? Quelles sont les choses à mettre en avant ? Quelles sont les choses à taire ? Pourquoi ? Toutes ces questions que l’on se pose avant d’aller voir un.e psy, que l’on continue de se poser tout au long de la première séance. On a tous.tes une image en tête de ce que c’est un.e psy. Depuis trois ans et demi que je suis suivie, je peux dire qu’aucun.e des soignant.es auxquel.le.s j’ai eu à faire ne correspondait à l’image d’Epinal que je pouvais avoir.

Mais personne ne nous prévient. On ne sait jamais à quoi s’attendre. Il n’y a pas de vade mecum du soin psy. Les soins psy sont auréolés d’une espèce de fantasme, comme si on avait forcément à faire à un.e analyste freudien.ne qui vous ferait vous allonger sur un grand canapé en cuir pour parler de votre enfance. Spoiler : ça ne se passe jamais comme ça. Mais je pense à tous.tes celles et ceux qui auraient besoin de soins et qui n’osent pas précisément parce qu’on ne sait rien sur cet univers. Les troubles psy font peur. Les représentations associées à la santé mentale sont forgées par des années de psychophobie qui façonne les imaginaires tant en ce qui concerne les patient.e.s qu’au sujet des soignant.e.s.

Plus ça va, plus je réalise à quel point je suis ignorante. La psy awkward pratiquait l’EMDR. Les initiales EMDR signifient eye movement desensitization and reprocessing c’est-à-dire désensibilisation et retraitement par les mouvements oculaires. Il s’agit de stimuler un mécanisme neuropsychologique complexe présent en chacun de nous, qui permet de retraiter des vécus traumatiques non digérés à l’origine de divers symptômes, parfois très invalidants. En gros, par une stimulation sensorielle bi-alternée (droite-gauche) qui se pratique par mouvements oculaires on reprogramme des souvenirs traumatiques en souvenirs normaux, pour schématiser. C’est une méthode qui impose de plonger dans le vécu traumatique. Ça fonctionne sans doute très bien pour certain.e.s. Pour moi, ce n’était pas la bonne approche. Je n’ai d’ailleurs même pas vraiment commencé. Le simple fait de me focaliser sur des événements passés ne me convient pas. J’ai besoin d’avancer et de me projeter dans un avenir meilleur, plutôt que d’aller voir dans mon passé et tisser des liens entre des événements qui ne sont, en définitive, qu’un simple vécu. Mais ce n’est que ma façon de voir et la relation thérapeutique est une relation qui se construit petit à petit. La nouvelle psy, elle, m’a dit qu’elle se focalisait sur l’avenir et l’ancrage dans le présent. A priori, ça colle parfaitement avec ma recherche. Elle m’a dit qu’elle pratiquait les TCC, thérapies comportementales et cognitives. Elle m’a donné l’info à la fin de la séance. J’avais entendu parler de cette approche mais je n’en savais rien et toutes les informations que j’ai trouvées viennent de Google.

Quand on se pointe chez un.e thérapeute, la méthode qu’iel va employer n’est pas inscrite en gros sur son front. Souvent, en tant que patient.e.s, nous sommes dans un état de grande fragilité, on ne consulte pas un.e psy par hasard, après tout. Et là encore, il n’existe aucun guide pour venir nous aiguiller sur ce qui nous conviendrait ou pas. Lae patient.e en santé mentale est seul.e face à une foule de données, d’écoles, de méthodes et il n’existe que très peu de ressources pour se faire un avis sur ce qui est le mieux pour soi. La première séance chez un.e thérapeute consiste en une mise à nu. Il s’agit de livrer son intimité à un.e inconnu.e, dont c’est, certes, le métier, mais dont on ignore tout. Ce premier contact peut être extrêmement impressionnant et il n’existe rien qui nous prépare à cela. Je ne connais pas de listes de soignant.e.s en fonction de leurs approches et de leurs méthodes, ou qui permette de savoir comment on va être reçu.e en tant que personnes LGBT+. À ma connaissance, il n’existe pas de guide qui explique comment se déroule une première séance ni qui rappelle quels sont les points à aborder avec lae thérapeute.

Peut-être serait-il temps de nous organiser et de produire nos propres outils communautaires pour palier ces manques. Nous avons plus que jamais besoin d’être en lien avec des expert.e.s issu.e.s de nos communautés. Les soignant.e.s LGBTI existent, engageons des échanges constructifs avec elleux. Nous devons organiser des groupes de soutien, faire des listes que nous pourrions partager entre nous. Publions des revues, des brochures, des zines de vulgarisation, et partageons nos expériences, racontons nos vécus, nos déceptions et nos petites victoires. Puisque le système médical ne nous apporte pas l’aide dont nous avons besoin, organisons-nous entre fol.le.s et appuyons-nous les un.e.s sur les autres.

Friction a organisé une première journée sur la santé mentale des personnes queer. Une deuxième journée est en préparation. N’hésitez pas à nous faire signe si vous souhaitez y participer d’une manière ou d’une autre : santementalequeer@gmail.com

Cet article est illustré par Zoé Maghamès Peters. Son site : zoemaghamespeters.com et sur Instagram : @z.o.e.m.a.p.e.

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