[DÉFOULOIR] Psychiatrie en souffrance

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 « Vous savez, c’est ça, la sectorisation, on a sorti les fous des asiles pour leur permettre d’être suivis près de chez eux, dans les centres médico-psychologique, les centres d’accueil et de crise etc. »

Ça, c’est en substance ce que m’a dit le psychiatre que j’ai rencontré aux urgences, après avoir attendu des heures et des heures. La sectorisation, c’est le fait que le territoire soit découpé en aires géographiques appelées « secteurs ». Le secteur se définit par la mise à disposition d’une communauté géo-démographique d’un service public de protection en santé mentale. Cela implique de la part de l’équipe soignante une volonté d’intégration, de maintien ou de réintégration du patient dans son milieu familial et social. Le second principe est la continuité des soins, la responsabilité en continu de la même équipe soignante pour toutes les phases de l’itinéraire thérapeutique. Donc, en clair, ce truc de sectorisation fait que les patient·e·s sont vachement mieux suivi·e·s. En théorie. Par ailleurs, je te laisse méditer sur l’emploi du mot « fous » par un mec qui est supposé nous soigner, et en l’occurrence nous réconforter, parce que, clairement, dans la vie, tu ne rencontres pas un.e psychiatre des urgences quand tout va bien.

Mais il se trouve en plus que cette phrase a été prononcée pile la veille d’une grande mobilisation pour la psychiatrie. Là tu te dis : grand mouvement ? Mais quel grand mouvement ? Il y avait 300 personnes place de la République pour dénoncer le manque de moyens : c’est un peu passé inaperçu. Comme l’ensemble des questions de santé mentale en France, en somme. Et parmi ces 300 personnes, des soignant·e·s, des familles de malades… et des malades ? Ça, on ne sait pas. Les médias n’en ont pas parlé.

Certes, peut-être une fois dans l’année, certains médias généralistes s’emparent de l’épineuse question du traitement des maladies mentales en France. Pour ma part, ça fait un an et demi que j’erre dans le système psychiatrique public de Seine-Saint-Denis. Quand je suis rentrée à l’hôpital psychiatrique (pour les trois plus longs jours de ma vie), on m’a regardée avec un air un peu triste : « Non, vraiment, vous entrez là parce que vous êtes en crise, mais vous ne devriez pas être là. » Alors je les ai lues, cette semaine, dans Libé, les histoires de ces familles de patient·e·s qui se retrouvent accompagnantes ou infirmières. Et franchement, je compatis, parce que je sais ce que c’est de vivre avec moi, je t’en ai même déjà parlé : il y a les psychiatres qui ne rappellent jamais, les psychologues absentes, les doutes permanents, les rechutes toujours dures à encaisser. Tout ça n’est pas facile pour les personnes autour.

 

Mais comment ça se fait qu’on ne donne pas la parole aux malades ? Parce qu’on est enfermé·e·s ? Non, on n’est pas enfermé·e·s : il n’y a pas assez de lits en psychiatrie pour ça. Parce qu’on ne peut pas croire un fou, une folle ? Je croyais qu’on était plus censé dire ces mots-là. Quand on lit la presse à ce sujet, on constate à quel point les malades sont tous et toutes mis·e·s dans le même sac. On ne sait pas trop, schizophrénie, bipolarité, dépression… tout ça, c’est un peu du pareil au même. On nous parle de patient·e·s dangeureux·ses, on nous parle des risques liés à un mauvais accueil de ces personnes-là : quand on nous parle de psychiatrie, c’est quasiment tout le temps pour nous rappeler le meurtre d’un pompier appelé en urgence pour prendre en charge un homme en proie à une crise schizophrénique (entre autres…). Nous sommes la masse informe des malades mentaux, potentiellement dangeureux·ses pour nous-mêmes ou pour les autres. Celleux qui n’ont pas la parole, parce qu’à quoi bon ? Qu’aurait-on à dire ? Quand on a la chance d’être suivi·e·s, on ne va pas en plus se plaindre de l’odeur de merde de l’HP ou des soignant·e·s qui répondent jamais, des traitements qu’on nous impose sans jamais nous expliquer ce dont il s’agit. Il manquerait plus que ça, que les fous et les folles prennent la parole !

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