« Grand Korg malade », un LP entre hommage aux musiques électroniques sombres et irrévérence

Temps de lecture : 7 minutes

Gerard Jugno 106 signe sur l’un de nos labels préférés du monde entière, à savoir Le Turc Mécanique, l’EP intitulé Grand Korg Malade. Le titre l’annonce autant que le nom de l’artiste, l’heure est aux jeux de mots absurdes et aux détournements. Alors que l’EBM périclite en s’enfermant dans un ridicule premier degré, Grand Korg Malade fait figure de bouffée d’oxygène. En inventant ce personnage fou qu’est Gerard Jugno 106, il trouve un parfait terrain pour mêler tout à la fois son goût sincère pour les musiques électroniques sombres et son plaisir taquin du décalage, de l’absurde et du jeu.

L’exercice est périlleux mais l’artiste n’en est pas à son coup d’essai. Lucien Dall’Aglio n’est pas né de la dernière pluie. Cofondateur de l’hyper actif label dada-communautaire Linge Records, le Montpelliérain a multiplié les projets durant la précédente décennie, comme pour affûter ses lames avant d’attaquer, aujourd’hui, le plat principal d’une discographie jusqu’ici quasi confidentielle mais ultra prolifique. Quand on lui a proposé de parler de Grand Korg Malade, Gerard Jugno 106 nous a livré un track by track impressionnant, mais il faut l’avouer un peu indigeste, tant il était détaillé. Il y listait les machines qu’il avait utilisé et on pouvait y lire l’amour sans borne qu’il leur porte, en témoigne d’ailleurs la référence au korg du titre. Toutefois, on n’a pas su résister à l’envie de vous présenter chacun des titres de cet album qui fait un peu figure d’ovni parmi les sorties du mois de juin.

On a appris en discutant avec Gerard Jugno 106 que le le premier morceau « Grand Korg Malade » traitait de vidéosurveillance et de prédatoriat. « Je sais pas comment ça en est venu là mais j’y ai pensé fort. Et c’est aussi inspiré par la photo du bâtiment Securitas que j’ai pris en photo à Reykjavik, contrée où tout le monde laisse la porte de chez soi ou de sa voiture ouverte, où il y peu de crimes et quasiment pas de déliquance et où les agents Securitas font des barbecues et fêtent pâques, en communiquant à mort dessus sur les réseaux sociaux, seul moment où leur vie semble prendre sens. » On ne sait pas forcément bien ce qu’il entend par là. Mais on sait que le morceau tabasse. Une grande claque qui ouvre le disque. On en redemande.

Par chance, ça continue sur cette lancée. Le titre suivant « Richard Behringher » est une référence à « l’acteur et à la marque de matériel qui a redémocratisé les synthétiseurs hors de prix. L’ami des prolétaires« , nous apprend l’artiste. « Le morceau est également une référence au mannequin Yves Saint Laurent le plus connu de la scène electro indus mainstream. Le but c’était de mélanger un truc bien lourd et poignardant avec des accents zouk et une sensation d’ennui et d’odeur de camembert dans un frigo. Chaque son semble représenter un visage tordu d’une personne molle et coulante. Genre des faux profils facebook avec des visages générés par des intelligences artificielles, des trucs de deep learning. » On notera qu’il existe d’ailleurs un self-remix de ce morceau inspiré par Pookie de Aya Nakamura mais Gerard Jugno 106 le garde au chaud. Nous, on a hâte.

On avance encore un peu dans le disque, et on tombe sur « Jean Louis Ober Heim (DMX) ». Le titre du morceau met en relation le chanteur français et la boite à rythme DMX de la marque Oberheim. « C’est un morceau que j’ai fait en deux petites heures la veille de mon premier concert en tant que Gerard Jugno 106 en 2016, c’était un live totalement « test » avec pas grand chose, mais j’avais composé cette track vite fait, sous cette structure là. J’ai rajouté un peu de sound design plus tard, enregistré d’une traite.  » Le morceau semble fait pour une danse hachée aigue et incisive et plutôt efficace pour les apéros qui n’en finissent pas ou les pique-niques qui se transforment en mini free party à Vincenne. Tmtc.

Pour « Le 06 de Gerard », l’artiste est parti avec pour base le morceau « Journée Noire » de Abyss and Lullaby (2011), un autre projet anecdotique de New Wave pour lequel je composais, avec Karim Florent Tebabi au chant. « Pour ce morceau je voulais rajouter des voix féminines clamant la phrase « Gerard Jugno 106, donne moi ton 06 », allusion au JU-106, la” version module” du Juno 10. Le sample du début est dit par Ana Perdopa aka Ana Prr Prr devant un barbecue en août 2017. Elle a trouvé la mort, renversée par un tram à Athènes en 2018. Ce morceau est à sa mémoire.  J’ai ensuite greffé la voix d’Ericka Carlier, je voulais y inserer un truc bien kitschos avec un accent parisien des années 80. J’ai encore rajouté la voix plus grave de Lisa Emmanuelidis, pour un feeling de proximité plus “téléphonique”. Je voulais que ça soit une chanson de séduction électronique moins hétérocentrée.« 

« PSR HATE » traite de l’aversion de l’artiste, de son désespoir et de sa consternation face aux synthés Yamaha de la série PSR. « Ce sont des synthés mal orientés, qu’on ne rend pas pleinement éditables, et c’est un crime. Ils ont totalement pollué les salons et les foyers français, ce sont des synthés d’apprentissages, qui bénéficient souvent de prises midi et peuvent servir de clavier maître en plus, mais non, on est enfermé à faire de la merde avec. Bravo à celui qui arriverait à en faire des œuvres correctes, bien qu’on puisse citer les Bratisla Boys avec leur « Stach Stach ». »

Le titre suivant « Soulseek a Reason » fait allusion à deux logiciels antédiluviens de peer to peer. L’humour de Gerard Jugno y est palpable. Il le reconnaît, il s’est marré à le faire à partir d’un sample débule d’un groupe de New Wave américaine dont il a oublié le nom.

« Anne Sophie Nique le PS 16+ » est encore une référence à un sampleur, l’Ensoniq EPS 16+, au grain un peu unique responsable de tout le son d’Autechre, dans les 90’s. L’intro incorpore un sample de Jean Claude Van Damme, on y trouve également des samples de Gerard Collomb qui parle des black blocs,. On ne pourra pas dire de Gerard Jugno 106 qu’il manque d’éclectisme…

La track suivante, « Ass Station » est basée sur un ancien morceau, « Petits Arrangeurs Entre Amis », qui utilise la partie synthèse du Casio CTK 611. « Ce synthé est un non sens complet, la partie synthèse semble prometteuse, mais en fait on peut pas faire grand chose. Pourtant, le peu qu’on peux en faire en tordant les sons déjà existants donne un résultat à la fois débile et tordu, y’a quand même un grain spécial un peu cheap que j’ai rarement trouvé ailleurs. » Dans ce morceau Gerard Jugno 106 s’est représenté des enfilades de corridors dans des rues. « Il colle vraiment au photos Google que j’ai réalisé avec unami complice Google car en 2017, en prévision de l’album.« 

Vous l’aurez compris, Gerard Jugno 106, c’est un goût très prononcé pour des machines aux noms étranges, pour des descriptions un peu barrée de son propre travail et beaucoup d’humour et d’autodérision. Reste qu’on se prend une belle tarte dans la gueule à l’écoute du LP et qu’on en redemande.

Grand Korg Malade, Gerard Jugno 106, Le Turc Mécanique, sortie le 11 juin.

Commander le LP sur Bandcamp : ici

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.