« Il n’y a rien de mal à se satisfaire d’être maudit » : So Sad Today de Melissa Broder

Temps de lecture : 5 minutes

J’aime traîner dans les librairies et trouver les bouquins qui colleront le mieux à mon humeur. C’est en cherchant à combler un peu le sentiment de vide qui m’habite ces derniers jours que j’ai décidé de me rendre dans ma librairie préférée et y suis tombée, par le plus grand des hasards sur So Sad Today de Melissa Broder, aux Éditions de l’Olivier.

La quatrième de couverture annonce : « Melissa Broder, grande dépressive devant l’Éternel, comble son appétit et son manque existentiels par tous les moyens possibles : drogues, alcool, sexe plus ou moins raté, histoires d’amour plus ou moins romantiques… » Il ne m’en fallait pas beaucoup plus pour acheter le livre et courir dans mon bar préféré, commander un café et commencer à lire.

J’ai été embarquée direct. So Sad Today n’est pas vraiment un roman, pas vraiment un essai. Ce sont des textes, assez distincts les uns des autres, qui permettent de saisir le quotidien de l’autrice, cernée de toute part par les angoisses et la dépression. Très rapidement, j’ai été frappée par une impression : j’aurais pu écrire ce livre. Pas exactement comme ça — il y a bien quelques petits détails que je ne partage pas avec l’autrice, notamment ses histoires de cul foireuses — mais personne, depuis que je sais que je suis malade, n’avait à ce point retranscrit ce que ça fait la dépression.

« Premier jour sur terre : je découvre comment ne pas être à la hauteur. » (p. 11)

Le livre commence par l’histoire d’une naissance, celle de l’autrice en l’occurrence, et du poids de l’existence dès la sortie du ventre réconfortant de la mère. On n’a pas demandé à vivre. Melissa Broder, dans ce premier texte, nous projette d’emblée dans un monde où il faut répondre aux attentes des autres, les parents, les médecins. Dans une existence qui sera faite d’espoirs et de déceptions. De vides mal comblés ou trop furtivement. Plus on avance dans la lecture, plus on pénètre l’intimité de cette femme que l’on imagine jeune et paumée. Au fur et à mesure, on apprend qu’elle a travaillé dans une association promouvant le sexe tantrique, elle nous raconte des expériences loufoques, qui prêtent à sourire, mais qui ne cachent pas pour autant la fureur de remplir ce vide existentiel. Le personnage tente des choses, essaye des choses, s’efforce de remplir sa vie, de lui donner du sens. Relations avortées, polyamour, mariage, fantasmes : tout y passe. Les addictions aussi : l’alcool, les drogues.

« Je ne vous raconte pas d’histoires : je n’ai pas encore déconstruit les schémas tordus qui façonnent le regard que je porte sur mon corps et sur celui des autres femmes. Je vous donne la permission d’être franche : dites-nous où vous en êtes dans le processus de déconstruction de vos schémas à la con. » p. 32

Melissa Broder parle de troubles du comportement alimentaire. Elle raconte comment elle s’enfile des pots de crème glacée allégée, toujours pour combler le vide. Elle parle de son corps, de la haine qu’elle lui porte. Elle raconte comment elle s’est retrouvée à compter les calories, à vouloir maîtriser son corps. Dans un style mordant, et toujours avec beaucoup d’humour, elle balaie les différents domaines de l’existence qui se trouvent touchés par la dépression et l’angoisse, comme une tâche de pourriture qui s’étendrait à tout.

« Et puis je me suis bien débrouillée sur internet. Si Twitter est un jeu vidéo, on peut dire que j’ai pété les scores. Dans la vie, je n’ai pas le même taux de réussite. Je n’ai toujours pas battu la réalité factuelle de ma mort future. C’est quoi, le cheat code pour ne pas mourir ? » (p.86)

Mélissa Broder évoque les réseaux sociaux, son addiction à internet. Elle nous parle de notre époque et des maux de notre siècle. Elle nous rappelle qu’avant d’être un livre, So Sad Today était un compte Twitter créé en 2012 et qui dénombre aujourd’hui 788k abonné·e·s (et que je vous invite à suivre). Si ce n’était pas aussi drôle, à l’instar de « la conversation Google avec son surmoi », on en pleurerait. On en pleure parfois, d’ailleurs, parce que c’est d’une vérité cuisante.

« Je ne suis pas un être humain qui veut s’élever jusqu’à un état spirituel. Je suis un être spirituel expérimentant la condition humaine. » (p.117-118)

J’imagine qu’on peut lire ce livre si on n’est pas dépressif·ve mais je doute que les effets soient les mêmes. Comment ne pas dévorer So Sad Today quand on est dépressive ? Le dévorer en retenant son souffle parce que, finalement, ça fait du bien de se faire du mal. C’est un livre qui dit : « Regarde, je sais ce que tu vis, parce que j’expérimente, chaque jour, les mêmes douleurs que toi. » C’est un livre qui tend un miroir mais un miroir bienveillant, qui permet de sourire de ses propres maux et, ça, ça fait du bien.

So Sad Today, Melissa Broder, Editions de l’Olivier, traduit de l’anglais (États-Unis) par Clément Ribes.

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