Les Chroniques Mauves

Alors que l’homophobie n’a pas l’air de diminuer et tandis qu’une bataille idéologique divise la France entre les pros et les antis mariage pour tous, retour sur un roman graphique qui retrace l’histoire de la culture lesbienne et féministe. Trois générations de femmes, trois époques et trois dessinatrices.

 

 

Les Chroniques Mauves, paru en juin 2011, alors que tout le monde sauf les couples homosexuels pouvait se marier, et que personne n’en parlait. Pour vous en dire plus, Catherine, à l’origine du projet et au commande de Catpeople production répond à nos questions. Attention elle n’a pas sa langue dans la poche #OuiOuiOui >>

 

 

Qui es tu Catherine Feunten ?

 

Depuis le début des années 2000, je travaille dans le web et l’audiovisuel. Après avoir crée des sites web  chez un gros fournisseur d’accès comme chef de projet, j’ai monté une première société Andparadise, spécialisée dans la création de contenus interactifs, ça a très bien marché, la demande de contenu animé était très forte, c’était le top de la branchitude et les annonceurs avaient de gros moyens pour se faire plaisir, ils voulaient tous se démarquer sur la toile avec des contenus très originaux, même pour vendre des produits bancaires. On s’est bien amusées avec mon associée à faire des quizz idiots et des vidéos promo.

Ensuite, en 2004, j ‘ai crée une société de production audiovisuelle, Catpeople Production. Là j’ai beaucoup bossé pour l’INPES qui nous confiait la réalisation et la production de campagnes de prévention sida. Ici encore, j’ai eu la chance de pouvoir développer de gros projets uniques et très innovants, comme un dessin animé « Chez Yvonne » ou encore un roman-photo « Nous Tous ». Deux projets qui on marqué l’histoire de la prévention sida. C’était passionnant.

Dans le même temps la chaine gay Pink TV nous achetait aussi des programmes, reportages et un magazine sur le porno gay. Maintenant je me suis lancée dans l’édition avec le roman graphique Les Chroniques Mauves. C’est à la fois une nouvelle aventure, mais ça reste cohérent dans la progression, car en fait mon métier de base c’est avant tout de raconter des histoires. En fait je suis avant tout un auteur. Et j’ai monté des petites sociétés pour faire les projets que j’aime. Je ne suis pas riche du coup, mais je fais ce qui me plait !

 

 

Pourquoi ces chroniques ? Comment es né le projet et quel est son but ?

 

 

Les Chroniques Mauves racontent 60 ans de culture lesbienne, des années 50 à aujourd’hui. Mon désir de raconter cette histoire est très simple : j’ai réalisé à un moment que les gays racontaient facilement leur « histoire ». Ils avaient des repères, historiques (stonewall) sociaux, politiques (l’arrivée de la gauche en 81) etc… Et qu’une fois encore, les femmes étaient noyées là-dedans, malgré tout ce que j’ai dit précédemment sur l’importance des lesbiennes dans le féminisme par exemple. Alors j’ai décidé de raconter cette histoire spécifique, pour mettre en avant l’importance énorme des lesbiennes sur notre culture contemporaine et sur l’évolution essentielle qu’elles ont permis sur les rapports entre les hommes et les femmes.

 

Comme je ne suis ni historienne, ni spécialiste des mouvements gays, mais seulement auteur, ça donne un récit de fiction, en épisodes parce que j’adore les feuilletons. Le but c’était de raconter une histoire que personne n’avait racontée avant. Une espèce d’oubli un peu gênant… Un trou noir. En tout cas pour moi. La BD c’est un choix fou, car je ne connaissais rien à la BD, je n’avais même aucune culture là-dessus, la mienne est plutôt classique en littérature. Mais je viens de l’image, alors la BD j’ai trouvé ça génial pour raconter une histoire, je me suis sentie comme un poisson dans l’eau.

slide2nouvellecorrogée

Dirais-tu que les chroniques mauves est un ouvrage plutôt féministe, historique, pédagogique, purement récréatif, ou autre ?

 

Je ne suis pas une militante spécifiquement féministe, ou lesbienne ou de gauche … Je l’ai été, mais plus aujourd’hui. Je crois que les Chroniques Mauves ont un évident aspect militant qui se voit dans à peu près tout ce que je fais, depuis toujours. Cependant, j’ai du mal avec les cadres et surtout avec les communautés, alors ma manière de m’engager c’est de raconter des histoires. Je trouve ça impossible de vivre, de regarder, de penser le monde sans s’engager dans le monde, d’une manière ou d’une autre.

 

Aujourd’hui je travaille sur un autre projet, ils s’agit encore de gens qui s’engagent, dans leur quartier, et c’est une fiction rocambolesque, drôle, avant j’ai passé 7 ans de ma vie à faire de l’information sur le sida, avant je travaillais avec des jeunes, des gamins, dans des cités, je militais à la fac… J’ai toujours été le cul entre deux chaises : être « militante professionnelle », faire de la politique ou faire vivre ma passion: écrire. Avec des récits comme les Chroniques Mauves, je dirais que je résous en partie ce paradoxe existentiel…

 

Quelle est la part autobiographique ? Comment et à partir de quelle « base » est née l’histoire ?

 

Il y a toujours une part d’autobiographie dans un récit de fiction, bien sûr. On parle avec sa culture son passé ses marques. En revanche je me suis attachée à créer des personnages que je ne connais pas. Mais je fais pas mal de citations d’auteurs qui; pour moi, comptent dans le paysage lesbien. C’était important à mes yeux de ne pas raconter mon histoire personnelle, et si je le fais un jour, ce ne sera pas du tout sur ce mode. Mais c’était essentiel de proposer des extraits de textes d’auteurs lesbiennes, pour donner envie de les connaître, de les lire ou les relire, situer un peu le contexte dans lequel leur œuvre a été crée.

Moi, en fait, j’ai un vécu dans plusieurs milieux lesbiens, sans être identifiée dans aucun… ça aide quand on écrit des histoires de lesbiennes, mais je le répète et je l’assume, je n’ai pas l’impression d’avoir écrit un ouvrage communautariste. je suis phobique du communautarisme. Sur le mariage, la procréation, la prostitution, la pornographie etc… j’ai besoin d’avoir un avis personnel, quitte à le confronter à d’autres. L’esprit communautaire, ça consiste un peu (trop) à mettre tout au même niveau, à ne plus être critique sur la qualité des choses : « c’est lesbien alors c’est bien », et à ne participer au monde qu’en tant que lesbienne… Invivable, pour moi, je ne peux pas. Par exemple aujourd’hui, d’un point de vue communautariste, c’est difficile d’être lesbienne et critique sur le mariage, ou la prostitution, c’est très « mal ». Je crois qu’en ce moment il y a un esprit bien pensant dans la communauté homo qui me dérange beaucoup. Je veux garder mon esprit critique. Et puis je viens de passer 3 ans de ma vie à raconter une histoire de lesbiennes qui luttent pour leurs droits et leur dignité. Je me suis investie largement. J’ai apporté une petite brique dans une histoire plus globale.

 

A qui s’adresse l’ouvrage et as-tu reçu des retours de lecteurs / lectrices, quels sont-ils ?

 

Depuis le début du projet Chroniques Mauves mon intention est claire : je ne voulais pas écrire un récit qui s’adresse uniquement aux lesbiennes. Les Chroniques Mauves c’est une saga, certes qui raconte des histoires de lesbiennes à plusieurs époques, mais ça s’adresse à tout le monde. Tous les gens que l’histoire de la culture contemporaine intéresse.

 

Les retours nous ont fait chaud au cœur, à toute l’équipe, les dessinatrices et moi. Comme on fait tout nous même, les gens qui ont lu les Chroniques Mauves nous ont souvent écrit, spontanément, pour nous féliciter. C’est très appréciable. C’est un projet d’artisan, plein de gens sont passés chez moi pour récupérer leur album, chaque fois on papote. C’est un pur projet DIY. Y’a des avantages, c’est pas l’argent, je suis dans le rouge (smiley), c’est plutôt humain. Mais je n’ai aucun regret. Je ne serai jamais riche, c’est clair, mais j’aime aller au bout de mes passions. C’est ce qui compte pour moi, dans un monde de brutes (smiley).

 

 

 

Comment définirais- tu la « culture lesbienne » en 2013 ?

 

Je dirais que pour comprendre la culture lesbienne protéiforme de 2013, il faut porter un regard sur les 20 dernières années. Le plus flagrant c’est que les lesbiennes sont carrément sorties du placard. Du placard féministe, et du placard « gay ». Je m’explique : d’une part, les lesbiennes ont pris une place prépondérante dans les luttes féministes, où elles étaient placardisées en tant que lesbiennes. Cette sortie de placard s’est produite en s’émancipant du féminisme historique « hétérosexuel » qui avait basé ses luttes pour le droit à l’avortement ou pour la pilule par exemple, le droit d’accéder aux mêmes boulots que les hommes, sortir de la cuisine etc…. Ce qui n’était pas objectivement la principale préoccupation des lesbiennes, même si elles étaient présentes au coté de leurs copines hétéros. Les lesbiennes ont imposé une réflexion sur le genre et sur la sexualité féminine, pensée « en dehors de son rapport aux hommes », souvent en luttant contre certaines féministes d’ailleurs, mais ça a bouleversé le visage du féminisme. En gros, elles ont obligé les femmes à se penser  » en dehors » de leur rapport aux hommes. Gros changement. Irréversible.

femmes-hommes

 

Par ailleurs, dans le même temps, les lesbiennes sont aussi sorties du placard par rapport à l’hégémonie politique et culturelle des gays. Soyons clairs, les gays sont des hommes, et longtemps, la militance homosexuelle a reproduit le rapport de force sociétal : les hommes en pointe et les filles en soutien, la culture des pédés  » extravertie et flamboyante » et la culture lesbienne  » privée et discrète ».

Je dirais qu’aujourd’hui le rapport de force semble presque inversé… Il n’y a qu’à voir le nombre de festivals très lesbiennes-friendly (Les Femmes s’en mêlent par exemple) ou carrément affiché, fréquentés par un public très mixte . Bref, il n’y a qu’à regarder Arte pour comprendre que la mode est lesbienne.

 

tracks
Maintenant qu’elle le dit ..

 

Maintenant, la culture lesbienne semble complètement désinhibée, musique, cinéma, littérature, sexualité, mariage, procréation. Les filles ont amené le débat sur des questions de société. Je trouve la « lesbienne 2013 » légère, créative et assez optimiste, au regard de la morosité ambiante. Les fêtes lesbiennes sont rigolotes, les filles pleines de fantaisie, à l’aise dans leurs pompes. Je trouve les gays plus mélancoliques, un peu perdus dans un truc post-porn pas très joyeux.. C’est un sentiment personnel.

 

N’oublions pas que le mariage ou la procréation, ce sont essentiellement des luttes de lesbiennes à la base, maintenant il y a consensus, mais bon nombre de gays s’en foutaient royalement il y a encore peu du mariage et des enfants.. Aujourd’hui, moi je vois les jeunes gays s’amuser chez les filles, il y a quinze ans les lesbiennes branchées ont peaufiné leur culture underground chez les pédés hardcore qui militaient contre la fermeture des backrooms ! Les temps ont changé, mais quand je me souviens de ce que les homos disaient du mariage il y a quelques années, ça me fait un rigoler de voir sur facebook toutes ces images iconiques de couples homoparentaux avec robes blanches et costume trois pièces…On est loin des gazolines.

 

Es-tu une lectrice de BD, si oui ou sors-tu à Paris ?

Lectrice de BD, beaucoup plus maintenant ! Je suis fan de série noire, de thrillers déjà à la base. La BD est très créative sur ces thématiques. J’ai aussi découvert les maitres du roman graphique de reportage, et du documentaire graphique en fait : Harvey Pekar, pour sa peinture de l’Amérique moyenne, Jo Sacco, le maitre du reportage graphique , aussi Alison Bechdel qui est malheureusement peu connue encore en France mais qui développe une autofiction graphique lesbienne géniale. Et bien sûr le scénariste Alan Moore auteur de V comme vendetta, une histoire que j’aurais beaucoup aimé écrire.

 

La BD est un genre majeur. Il faut une puissance scénaristique aussi importante que pour écrire des scenars de films et le talent de certains illustrateurs/trices est vertigineux, ça me scotche. Pour moi qui vient de l’image animée, je pense qu’il faut autant de talent et de créativité pour faire un album BD que pour faire un film. Une BD ça se découpe, ça se rythme, ça se monte…il faut un casting parfait, un vrai travail sur les décors. C’est pareil. Sauf que contrairement au cinéma, souvent c’est une seule et même personne qui fait tout ça. C’est monstrueux au niveau du travail. Les auteurs de BD sont de vrais dingues ! J’ai beaucoup de respect et d’admiration pour certains et certaines. Ce sont des monstres de boulot, et j’adore es gens qui bossent comme des fous sur une passion. Moi j’espère vraiment que la BD va vivre longtemps, malgré les aléas économiques du secteur, et susciter des vocations. Je crois aussi très fort à internet pour booster cet art.

 

C’est pour ça que tu as choisit de publier la BD en version numérique ? Quelles sont les différences entre les deux ouvrages (papier/numérique) ?

 

 

Pour moi c’était naturel de créer une version pour le web, car je baigne dans ce média depuis de nombreuses années, et je l’aime. Les récits sont les mêmes mais ils sont découpés de manière différente. La BD numérique c’est une écriture adaptée aux différents supports. La grande majorité des gens préfèrent encore l’album dans sa version papier et planches, mais si je recommence , je referai sans hésiter un album les deux versions.

On lit énormément sur internet, un peu moins sur les téléphones, mais le volume augmente à très grande vitesse. Le meilleur de la culture numérique est à venir. Je suis en train de lire « le livre des égarés » de Maïmonide sur internet : 700 pages d’un grand mystique du moyen âge à ma disposition gratuitement. Je trouve ça génial ! D’ailleurs, comme les terminaux deviennent plus maniables et légers, en plus avec le wifi on commence à les utiliser comme des bouquins, au lit par exemple… la BD numérique est en pleine explosion parce que des gens qui ne pouvaient pas éditer en version papier peuvent désormais le faire avec une économie différente. Moi je pense que quand tu ne peux pas entrer par la porte, si tu veux vraiment entrer, tu passes par la fenêtre. L’option numérique et le DIY, c’est assez politique comme démarche. Des tas d’auteurs ignorés par les éditeurs peuvent montrer leur travail, les lecteurs font le tri, sans intermédiaires. Disons que plus de gens ont leur chance.

 

Pour ce qui est de sortir, oups pas trop de temps en ce moment… ! Je suis sur 3 projets d’écriture, je remonte un groupe de musique… quand on écrit ou qu’on prépare des chansons c’est énormément de boulot, et puis les auteurs sont assez solitaires, il faut vraiment s’isoler pour écrire, c’est très exigeant, les pseudo écrivains qui tapotent sur un portable dans un café branché pour pondre un roman, ça m’a toujours fait rigoler….passons…sinon en ce moment mine de rien, la promo des Chroniques Mauves me prend beaucoup de temps, parce que je suis aussi l’éditeur ! Et éditeur, c’est un VRAI métier..

Aujourd’hui, ce qui m’excite, c’est de partir 3 mois en voyage en moto et de créer un Village Autonome au sud du Portugal…
Penses-tu à écrire une suite ? Quels sont tes autres projets ?

 

Je ne pense pas écrire de suite aux Chroniques Mauves. Ce projet a été mené à bien dans une logique complètement indépendante et grâce à 6 dingues passionnées de BD qui ont donné de leur temps plusieurs mois pour que ça existe. De leur temps et aussi de leurs moyens, j’ai personnellement investi pour pouvoir publier. Mine de rien, c’est un investissement conséquent. Le modèle est valable une fois, mais pas deux. C’est un exploit, je n’ai pas peur de le dire, et Carole Maurel, Soizick Jaffre, Cab, et La Grande Alice qui ont accepté de dessiner, avec passion les épisodes de cette saga, ont permis que ce projet existe à la fin, après des mois et des mois d’efforts. Je les respecte beaucoup pour ça. Les Chroniques Mauves, c’est un OVNI. Aujourd’hui, les filles sont retournées à leurs activités, et moi, je vais me restreindre à l’écriture. C’est déjà beaucoup.

 

Comme dit, je suis en train de remonter un groupe de musique, je suis en train de travailler sur un roman d’aventure avec un clan de filles, un truc à épisodes entre Fred Vargas, V comme Vendetta et le club des cinq (!), je ne peux pas en dire plus, mais des éditeurs sont intéressés, et j’espère finaliser dans les prochains mois. C’est un roman graphique.

 

Et puis je travaille depuis plusieurs années sur un autre roman, beaucoup plus noir. Ici mes héroïnes sont une réfugiée des pays de l’est dont le père a participé au massacre de Srebrenica, à qui un chamane a sauvé la vie et une autre fille, pro de Krav Maga (une méthode d’autodéfense israélienne) qui vient de se faire virer de la BAC parce qu’elle a massacré son chef en état d’ivresse. Elles vont se rencontrer et….tout va commencer…J’espère que j’aurai le plaisir de revenir ici pour en dire plus dans quelques temps ! Chuss !

 A gagner : deux romans papier et trois abonnements numériques. Pour changer on va vous poser des questions :

  • Qu’a reçu Mme Taubira de la part des pro-mariage gay ?
  • Depuis combien de temps le mariage gay est-il autorisé en Suède ?
  • Comment s’appelle le beau-frère de Firigide Barjot ?

Réponses à envoyer à concours@souslajupe.net – Objet du mail : chroniques

 

 

Encore plus d’infos >>

Laisser un commentaire