Lyon : on a rencontré les orga du FACT

Le FACT, festival arts et création trans, aura lieu du 30 octobre au 10 novembre à Lyon. C’est le premier festival en France consacré intégralement aux productions artistiques de personnes trans. Le FACT est pensé comme un festival grand public avec des moments dédiés à l’échange et à la création.

Fact lyon - Friction Magazine culture trans

Le FACT est un festival pluridisciplinaire, une construction collective et engagée. Nous vous proposons de nous retrouver tous.tes ensemble cet automne pour : visibiliser et promouvoir la création des personnes trans, construire et consolider des communautés locales et internationales de création et d’échange et découvrir, créer, débattre et inventer ensemble des “arts trans” en résistance aux pratiques normatives des institutions de l’art et de la culture.

Le projet est porté par la plateforme PLUSfrance et le laboratoire de recherche «Labo TPG» de l’ENS Lyon.

Arsène, Charlie et Qiu sont trois des cinq co-organisateur.ices du Festival Arts et Création Trans. Arsène est photographe autodidacte et s’occupe de fournir le festival en graphisme et en houmous. Charlie est étudiant en Master d’études sur le genre, il travaille sur les représentations des personnes trans dans les médias et co-dirige l’atelier théâtre “Traenste” du festival. Qiu est militant.e des archives et collecteur.ice officiel.le de mémoires durant le festival. 

Est-ce que vous pouvez nous raconter la genèse du projet ? 

Arsène : En avril 2019, j’ai été invité avec Maëlys à participer à la Semaine d’Art Trans (Semana de Arte Trans), un festival à Montevideo, Uruguay qui, comme son nom l’indique, est focalisé sur l’art fait par des personnes trans

Et donc on se retrouve entouré.es de personnes trans qui dansent, font du théâtre, mènent des orchestres, font de la sérigraphie, etc. pendant un mois. Personnellement, c’était un moment où je me sentais vraiment seul dans ma pratique, et c’était un peu étourdissant de passer d’une solitude à cette énergie où plein de personnes trans proposaient des choses incroyables et hyper diverses. On est sorti∙es de là avec Maëlys et on s’est dit “Ça ne peut pas s’arrêter là!”, c’était impensable de juste rentrer en France et continuer comme si de rien était.
En rentrant, j’ai proposé le projet vague de “monter un festival d’art trans” à des ami∙es du Labo TPG qui avaient participé à une journée de “Savoir trans par les trans” : on s’était retrouvé.es à 5 dans un bar à lancer des trucs un peu en l’air, sans budget ni lieux…  5 mois après, on a mis presque deux semaines de prog’ bout à bout, on est sur 7 lieux différents et on manque encore de place ! 

Charlie : Je me suis retrouvé à cette réunion du labo TPG un peu par hasard et j’ai été tout de suite emballé par l’idée du festival proposé par Arsène. Je me suis retrouvé sur une mailing-list et c’est parti très vite. J’ai proposé de mettre du théâtre un peu comme c’est plus mon domaine et ensuite on s’est un peu lâché.e.s sur les idées, c’était assez chouette de voir toute la richesse qu’on pouvait dégager à partir d’une idée lancée comme ça, un peu au hasard. 

Qu’est-ce qu’elles ont de particulier, les créations trans ? 

Arsène : Elles existent mais on ne les voit pas ou peu. Je ne compte plus le nombre d’évènement dits LGBT ou queer où il n’y a simplement pas de personne trans, et je ne parle même pas des personnes trans racisées et/ou handi. Ça tient aussi du fait que les écoles d’art sont, comme le reste des écoles d’ailleurs, hyper transphobes, ce qui fait que beaucoup d’artistes sont autodidactes, hors réseaux et donc jamais programmés hors des cercles militants. C’est déjà coton d’être juste autodidacte en France, alors quand tu cumules… 

Mettre au centre les créations trans, ça permet de sortir de cette “pensée straight”, celle qui pense en des termes ultra-binaires, naturalisants, etc.

Qiu : Mettre en avant les créations trans, c’est pas dire que les personnes trans produisent forcément un “art trans”, ce qui est assez essentialisant, qui nous enferme. Mais à l’inverse, on va mettre en avant que les productions culturelles en général sont cis-centrées, elles reproduisent des stéréotypes transphobes et aussi des mythes comme la complémentarité des sexes ou la fixité des identités de genre qui sont violents pour toutes les personnes qu’ils excluent. Mettre au centre les créations trans, ça permet de sortir de cette “pensée straight”, celle qui pense en des termes ultra-binaires, naturalisants, etc. et de contaminer un peu la culture dominante avec nos points de vue. Ça nous engage aussi nous à rester cohérent.e.s et à ne pas reproduire que des points de vue blancs, valides, ou encore académiques à l’intérieur du festival.

festival trans - Friction Magazine

Et puis au-delà de ça, dans notre société actuelle les moyens de production culturelle sont mal répartis, les subventions par exemple, les places dans les festivals, et ça contribue au phénomène plus large de la précarité des personnes trans. C’est aussi contre ces inégalités matérielles, économiques qu’on s’organise.

 Charlie : Je pense que quand on fait de l’art on y met un peu (beaucoup) de soi et en tant que personnes trans’ on manque de représentation de personnes qui auraient un vécu proche du nôtre. Pour moi ces créations, elles ont de particulier qu’elles ne partent pas des expériences hégémoniques habituelles et dominantes dans les programmation artistiques. Je ne crois pas non plus à l’existence d’UN art ou d’UN point de vue trans mais je crois que ce sont nos multiplicités qui sont importantes. Cette contre-culture qu’on construit malgré tout ensemble, elle est importante pour nous. 

Le but n’est pas que la visibilité, le projet du FACT c’est aussi de créer des solidarités et des espaces de création collectifs. Pourquoi ?

Arsène : J’espère vraiment que FACT pourra être utilisé comme un outil par les personnes qui y participent, que ce soit comme levier pour se faire programmer ailleurs, comme moment pour rencontrer d’autres artistes ou juste comme espace pour créer sans devoir se justifier sur son genre.
Le festival a été pensé en collectif, en étant complètement ouvert aux propositions – on a dû en refuser une seule, par manque de budget, et ce n’est que partie remise. C’était important qu’on puisse continuer à faire ensemble pendant le festival, et que ça ne se transforme pas en ce truc un peu rigide des artistes / organisateur.ices d’un côté et du public de l’autre. D’ailleurs, le 10 novembre on compte finir en beauté par une performance collective et ouverte à tous.tes, histoire d’enfoncer le clou ! 

 King’s Queer - Image : King’s Queer  - Friction Magazine
King’s Queer – Image : King’s Queer 

Qiu : La sacro-sainte “visibilité” c’est souvent un piège. Le festival d’Avignon organise une édition sur “le genre”, comme le dernier phénomène subversif et à la mode, mais qu’est-ce que ça change aux façons de penser des professionnel.le.s de la culture, aux programmations, ou aux conditions d’emploi dans le festival lui-même ? Pas grand chose. 

Au contraire, la solidarité c’est important parce que c’est la base de notre auto-organisation et de nos résistances, et les espaces de création collective et d’ateliers permettent de construire ces liens et de faire fonctionner l’intelligence collective. Comme le festival se fait en réponse à celui de Montevideo et qu’il y a plusieurs artistes originaires d’Amérique du Sud, on veut vraiment avoir des échanges artistiques et politiques qui permettent à tout le monde de repartir du festival avec autre chose que juste avoir passé un bon moment. Et en réalité passer du bon temps ensemble me semble essentiel aussi, parce que c’est ces belles énergies qui nous permettent de continuer à créer, réfléchir, lutter.

Charlie : Parce que l’art c’est un truc qui se partage ? Avec les ateliers qui sont organisés, la performance collective du 10 on le verra bien. On crée grâce aux autres, avec les autres, pour les autres. On n’est pas dans des démarches isolées ni, je l’espère, élitiste et l’idée c’est vraiment de créer un événement au sein duquel les personnes se sentent représentées, bienvenues et incluses. 

Les personnes trans ne sont pas que des gens qu’il faut aider, ou des victimes, mais aussi des acteurs et des actrices de leur vie, qui créent, qui sont autonomes

D’après vous, pourquoi est-ce une initiative encore unique en France ? 

Arsène : Je ne sais pas trop, sans doute que le fait d’être parmi les premières générations de personnes trans à pouvoir demander une reconnaissance de notre genre au niveau administratif sans devoir accepter de se faire stériliser (!!!) nous a libéré de l’espace et de l’énergie pour mettre ça en place. C’est difficile de se projeter quand on a pas accès à son propre corps, c’est encore loin d’être une situation idéale en France mais la démédicalisation obligatoire est quand même une avancée énorme.
En tout cas, il devait y avoir quelque chose au niveau du timing, puisqu’on a sorti ce projet en même temps que celui d’Océan, qui a aussi monté un festival sur Paris cet automne.

Qiu : Je crois que c’est l’angle de la “culture” qui est assez original, parce que la plupart des événements trans se retrouvent dans des logiques médicales ou de “lutte contre les discriminations”. Ce sont ces logiques-là qui sont subventionnées et soutenues par les grandes institutions. C’est important aussi, mais à force on oublie que les personnes trans ne sont pas que des gens qu’il faut aider, ou des victimes, mais aussi des acteurs et des actrices de leur vie, qui créent, qui sont autonomes. Insister sur les arts et la création, ça permet de multiplier les récits, et aussi de s’auto-célébrer un peu, et ça fait plaisir !

Pouvez-vous nous parler de quelques temps forts, des incontournables du festival ? 

Arsène : J’ai envie de dire TOUT parce que je le pense sincèrement, mais si il faut choisir je crois que la soirée d’ouverture va être incroyable, avec Luz et Jenny, deux meufs qui font des lectures musicales aux textes bien véner; Messalina Mescalina, qui serait notre joyau lyonnais si le joyau était fait en viande crue; Sorour Darabi, un danseur dont le travail déborde immensément d’amour; Chx Blue et al-Mouch qui nous feront danser sur du reggaetón/neo-perreo et enfin Delfina Martínez et Leho de Sosa, du collectif uruguayen L A Contracultural, qui sont ni plus ni moins que les organisateur.ices du festival qui a inspiré le FACT. Une soirée intense donc !

 Luz & Jenny - Image : Luz & Jenny  - Festival trans Lyon - Friction Magazine
Luz & Jenny – Image : Luz & Jenny

Qiu : Il y en a vraiment pour tous les goûts, donc les temps forts vont dépendre de chaque personne et c’est ça qui est bien. Personnellement je suis très excitée par la journée du samedi 9 novembre autour des archives trans, avec une table-ronde à Radio Canut sur l’effacement des passés trans par les institutions publiques, des ateliers d’enregistrement d’archives orales en mixité choisie, et une soirée d’écoute de productions trans dans tous les genres musicaux. Ce que j’aime en particulier, c’est qu’on fait vraiment ce qu’on dit, on produit de l’archive de façon autonome, vivante et collective : la playlist est accompagnée d’un zine lui-même enrichi par les personnes présentes, pareil pour l’info-kiosque, l’atelier peut être reproduit partout, la table-ronde donnera plein d’idées pratiques pour faire nous-même notre histoire… 

Teen Trans
Teen Trans – Image : Leho de Sosa 
Teen Trans est un manga que les organisateur.ices du FACT ont traduit et qui sera édité pour la première fois en France

Charlie : Alors de mon côté, je suis TRÈS théâtre et j’ai eu un gros coup de coeur pour la pièce d’Alistair “Plume, fable duveteuse pour interprète étrange” qui se jouera au Lavoir public le 1er novembre : je ne la manquerai absolument pas ! Mais avec une programmation aussi riche et hétéroclite je pense surtout que le festival va être un enchaînement de temps forts et j’ai super hâte. 

FACT – festival des arts et création trans
du 30 octobre au 10 novembre
Plus d’informations sur
Facebook
festival.fact@gmail.com

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