Natalie Wynn aka ContraPoints, Youtubeuse trans et reine de la dialectique

Temps de lecture : 10 minutes

Zig a plongé dans les vidéos de ContraPoints, la Youtubeuse trans et philosophe devenue star aux Etats-Unis, et en est devenue fan. Elle nous explique pourquoi.

Regarder une vidéo de ContraPoints, c’est comme prendre du LSD : on est projeté dans un décor psychédélique, ambiance baroque, pop, kawaii, ou morbide. Par-dessus un air de Bach mixé à de l’électro douce, la rhétorique limpide de Natalie Wynn vous ouvre une valve dans le cerveau et débloque un nouveau niveau de connaissance. J’exagère à peine. J’ai découvert ContraPoints avec sa vidéo sur les Incels. Je me sentais un peu à la traîne : j’avais trébuché sur le terme plusieurs fois et saisi qu’il s’agissait, en gros, d’une communauté en ligne misogyne, mais je n’en maîtrisais pas le concept, ni les dynamiques. Au générique de fin, certes, c’était comme une mauvaise descente d’acide (l’impression d’avoir ouvert la porte de la maison des horreurs), mais au moins les contours étaient plus nets et j’avais quelques cartes en main pour contrer les éventuelles attaques d’Incels.

ContraPoints est une chaîne animée par Natalie Wynn, femme trans et ex-philosophe américaine ; ses vidéos font dialoguer des personnages (tous interprétés par elle-même) autour de sujets aussi riches et variés que ses mises en scène dans son cabinet de curiosités…ou sa baignoire : le genre, l’environnement, la politique, la justice, la beauté, les ténèbres ou la violence. Sa dernière vidéo intitulée J.K. Rowling revient sur l’affaire qui a éclaté suite aux déclarations transphobes de l’écrivaine. Natalie Wynn y aborde aussi bien les propos de J.K. Rowling – en expliquant pourquoi ils sont transphobes et en déconstruisant point par point son discours – que la vague de haine qui s’est abattue sur l’écrivaine. Cette vidéo illustre l’approche de ContraPoints : il ne s’agit pas d’accuser, ni d’excuser l’une ou l’autre des parties, mais de comprendre leurs positions et motivations, et déconstruire les discours haineux en leur apportant une contradiction. Tout ça, avec humour.

Dans le débat d’idées, la contradiction est essentielle…et on y est de moins en moins exposé.

Quel que soit notre bord politique, on a tendance à s’entourer de personnes dont les opinions vont plus ou moins dans le sens des nôtres, qui nous confortent dans nos valeurs et nos principes. On le fait de manière involontaire : parce qu’on s’informe de plus en plus via les réseaux sociaux (chez les 18-34 ans, Internet et les réseaux sociaux sont la principale source d’information), et parce que c’est ainsi que les algorithmes des réseaux sociaux fonctionnent, ils « poussent » du contenu sur la base de nos centres d’intérêts, identifiés en fonction de nos likes, partages, commentaires ; mais aussi de manière volontaire, parce qu’objectivement, ça fait du bien de voir du contenu qui nous brosse un peu dans le sens du poil, non ? On se souvient au moment du vote de la loi sur le mariage pour tous, à quel point il est éprouvant d’être confronté à un déchaînement médiatique de haine. Et il faut aimer se faire du mal pour ouvrir délibérément un numéro de Valeurs Actuelles, ou écouter une intervention de Finkielkraut. Si par hasard ce dernier fait les gros titres, j’ai développé une réaction d’auto-défense qui consiste tout simplement à fermer mes yeux, mes oreilles et la page internet que je suis en train de consulter. Cette attitude protectrice peut s’avérer contre-productive. Dans le 3ème volet du podcast Les Couilles sur la table consacré à Virginie Despentes, l’autrice exprime l’importance de s’exposer à des propos avec lesquels on est en désaccord :

“C’est important d’être capable d’écouter des paroles avec lesquelles on n’est pas d’accord sans que ce soit une offense insupportable, parce qu’il y a beaucoup de gens avec lesquels on n’est pas d’accord (…) ne serait-ce que pour être sûre que tu ne changes pas d’avis, aussi parfois pour préciser ta position, mais aussi parfois juste parce que c’est ça l’art en général c’est agrandir ton horizon et comprendre : oui ; il y a des gens qui réfléchissent totalement différemment.”

Dans cet extrait, Virginie Despentes fait référence à la littérature, mais cela rejoint la méthode de discussion et de raisonnement que les philosophes nomment la dialectique. La dialectique s’exprime notamment via le « plan dialectique » formulé par le philosophe Johann Gottlieb Fichte, qui se structure ainsi : « Thèse – Antithèse – Synthèse ».  Pour Hegel, thèse et antithèse s’opposent, et la synthèse provient du dépassement de cette opposition. Autrement dit, la contradiction est le moteur de la pensée.

La contradiction développée par ContraPoints combine la logique, la raison, les faits et sa propre expérience. En articulant son propos autour d’un travail de recherche et synthèse exigeant, et des anecdotes (très) personnelles, elle produit un discours limpide auquel il est facile de s’identifier. Quant à la forme, l’esthétique est sublime, la musique enveloppe parfaitement le propos, et la réalisation est impeccable, les vidéos débordent d’humour, de sequins et d’alcool (beaucoup d’alcool).

« Quand on déshumanise le méchant, on devient incapable de reconnaître ce qui est mauvais chez soi ».

Natalie Wynn

L’autre force de ContraPoints, c’est son empathie

L’empathie, c’est « se mettre à la place de » pour comprendre l’autre dans ce qu’il ressent. À ce sujet, dans la vidéo J.K. Rowling, Natalie Wynn dit :

“People criticize me for empathizing with bigots. But I believe that understanding bigots is the best defense against becoming one yourself. Because when you dehumanize the villain, you become unable to recognize the villain within.”

“Les gens me critiquent pour l’empathie que j’exprime envers les personnes intolérantes. Mais je pense que les comprendre est la solution la plus efficace pour ne pas devenir soi-même intolérant. Parce que quand on déshumanise le méchant, on devient incapable de reconnaître ce qui est mauvais chez soi.”

L’empathie commence par l’écoute et… ce n’est pas toujours facile : parce que ce qui nous intéresse, c’est exprimer et imposer notre point de vue, ou par lassitude, ou encore pour se protéger de propos potentiellement insultants. Et c’est tout à fait compréhensible, car un excès d’empathie peut être dangereux. Dans une autre vidéo traitant du sujet de la honte, Natalie Wynn dit :

“The whole point of this channel is I try to talk sense to these people: I talk to the TERFs and the conservatives and I try to empathize with their point of view and provide a rational response but the side effect of all that research is that I’ve acquired a burgeoning vocabulary of self-loathing.”

“Le but de cette chaîne est d’essayer de ramener ces gens à la raison : je parle aux TERFs et aux conservateurs, et j’essaie de comprendre leur point de vue pour apporter une réponse rationnelle, mais l’effet secondaire de ces recherches c’est tout ce vocabulaire accumulé de dégoût de soi.”

Il faut une bonne dose de courage (et c’est peut-être bien du courage qu’elle verse constamment dans ses cocktails) à Natalie Wynn pour s’exposer à la haine, qu’elle soit dirigée contre des personnes opprimées ou directement contre sa personne.

Comment ne pas prêcher des convaincu.e.s ?

Le 17 mars 2021, la chaîne d’info du groupe Canal+ CNews a été condamnée par le CSA à verser 200 000€ d’amendes pour des propos tenus par Eric Zemmour le jour-même concernant les mineurs isolés étrangers. La dénonciation, la caricature ou le recours en justice sont sans doute des réponses nécessaires, mais est-ce suffisamment constructif ? Eric Zemmour a déjà été condamné pour provocation à la haine raciale en 2019, pourtant, il continue à avoir une tribune dans laquelle il est rarement (ou mollement) contredit dans ses propos : quel autre message est envoyé à ses adeptes, à part que ce genre de discours est acceptable ? ContraPoints s’adresse justement aux adeptes des théories fascistes : dans la vidéo Are Traps gay ? (Est-ce que les Traps c’est gay ?), Natalie Wynn raconte que de nombreuses personnes trans se sont senties offensées qu’elle choisisse de traiter un sujet insultant envers elles. Néanmoins, elle n’a pas renoncé et elle explique pourquoi en préambule de la vidéo :

“To the people who think it’s too offensive, here’s what I have to say for myself : I’ve always believed that if you want to persuade anyone, it helps to meet them halfway, and in this case ‘Are Traps gay’ (…) when those teenagers go home and google ‘Are Traps gay?’ who do you want it explained to them? Your choices are Milo Yiannopoulos, a scottish hate crime convict named Count Dankula, or this tran! And at the risk of sounding arrogant, I think it should be me.”

“À celleux qui pensent que c’est trop offensant, voilà ce que j’ai à dire pour ma défense : J’ai toujours pensé que si vous voulez convaincre quelqu’un, ça aide de faire un pas vers eux. Et, dans le cas présent, ils en sont à ‘Est-ce que les Traps c’est gay ?’ (…) quand des adolescents rentrent chez eux et recherchent sur Google ‘Est-ce que les Traps c’est gay ?’, de qui voulez-vous qu’ils reçoivent une explication ? Vos choix sont : Milo Yiannopoulos, un écossais condamné pour crime haineux appelé Count Dankula ou cette trans ! Et, au risque de paraître arrogante, je pense que ça devrait être moi.”

L’approche de Natalie Wynn semble être efficace, et pour preuve : une partie de son succès est liée aux témoignages de « repentis » de l’extrême-droite américaine, convaincus par les arguments présentés dans ses vidéos. Et si on pouvait bénéficier un peu de son aura en France ?

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