OBJETS DU QUOTIDIEN #2 – Les faux ongles

Notre rédactrice Fanny s’intéresse aux objets et à leur charge symbolique. Dans cette rubrique, elle parlera de l’influence qu’ont les objets sur nos modes de vie et surtout sur les systèmes de domination et d’oppression (en particulier liés au genre et à la sexualité) qu’ils alimentent. Dans ce deuxième volets, elle nous parle des faux ongles. 

Gel, acrylique, vernis semi-permanent, ongles naturels ou prothèses ongulaires, nail art et poudre de finition, strass ou french, la manucure est une pratique de la parure et du soin de ses mains, et en particulier de ses ongles. A priori banale voire superficielle, elle est révélatrice de normes de genre et de discriminations.   

Le modelage des mains : des griffes aux stilettos

Les mains sont visibles, à la fois de son ou sa propriétaire mais aussi des autres. C’est une partie du corps qui s’expose, qui se met en scène, à la fois dans la gestuelle, mais aussi dans la parure (bijoux, tatouages, manucure, accessoires textiles). L’histoire de la manucure remonte à l’Antiquité, où l’on teintait les ongles au henné, au blanc d’oeuf ou avec des pétales de fleurs. Le traitement des mains et des ongles parle de la santé et du statut social. Des mains manucurées sont tenues à l’écart du travail manuel, elles symbolisent une forme de privilège. Par exemple, les faux ongles étaient portés par les femmes nobles durant la dynastie Ming. Leur version contemporaine ne sont inventés qu’en 1954, par le dentiste Fred Slack, avec de l’acrylique dentaire tandis que le vernis à ongles tel qu’on le connaît apparaît en 1932. Les ongles sont une matière modelable, que l’on peut tailler à sa convenance. Ainsi, de nombreuses formes d’ongles marquent les décennies, comme l’explique l’autrice du livre Nails: The Story of the Modern Manicure, Suzanne E. Shapiro, qui définit un mouvement général des ongles arrondis et courts vers des ovales allongés au milieu du XXe siècle, puis vers des formes plus rectangulaires à partir des années 70, la forme squoval à partir du milieu des années 1990, et finalement l’ajout récent de formes comme stiletto ou coffin.

Puissance, impuissance, empuissancement

La manucure s’inscrit dans un système de pratiques genrées : associée à des activités dites féminines qui appartiennent au domaine de la cosmétique, elle alimente l’image superficielle des femmes qui la pratiquent. Elle apparaît parfois comme une obligation sociale, un indispensable pour être belle. Qui plus est, la manucure, tout comme les talons ou les jupes serrées, contraignent le corps à des gestes spécifiques, adaptés à l’entrave que sont les ongles parés. Le prisme des ongles longs réduit les femmes qui en portent à une forme de dépendance (pour retirer de l’argent au distributeur ou utiliser son téléphone …). En outre, l’entretien des ongles amène une forme d’aliénation comme Haley Mlotek l’explique avec justesse, dans le New York Time Magazine en 2015 : « les cheveux regraissent, la peau s’assèche, le rouge à lèvres s’estompe, les ongles poussent. Chaque jour commence avec une promesse mais s’achève par le rappel de notre corps que peu importe les produits que l’on utilise sur lui, il n’y a que de la chair en dessous ».

Cependant, la manucure peut aussi être vue comme un outil de puissance, les ongles deviennent des griffes, ils s’allongent, prennent de la place.  

Culture du faux : des corps augmentés

Les prothèses ongulaires renvoient à une « culture du faux » (faux-cils, extensions, perruques, maquillage, chirurgie …) qui est souvent décriée, notamment par la presse féminine. Cette dernière prescrit une beauté entretenue mais naturelle. Rien ne doit être trop visible, faire trop « fake ». C’est notamment l’image de la cagole (figure d’une féminité extravagante du sud de la France) qui est évoquée comme mauvaise élève. Néanmoins, certain·e·s ont décidé de se réapproprier cette culture comme outil d’empuissancement. Ielles revendiquent ces extensions du corps comme une extension de leur personnalité, une façon de contrôler leur corps et d’en faire ce qu’ielles désirent ou comme une forme de super pouvoir à la Wolverine. De plus, la manucure peut prendre la forme d’un rituel, comme le réclame la sorcière Bri Luna, créatrice du site The Hoodwitch. Elle considère le maquillage, et notamment la manucure, comme « un outil capable non seulement de transformer l’apparence d’une personne, mais également de changer son humeur tout en inspirant des sentiments de pouvoir et de confiance en soi ». Le maquillage est un sort, un enchantement. Elle compare les ongles à « des plumes d’oiseaux, […] des antennes […] qui captent l’énergie ». La manucure comme rituel superficiel prend alors une réelle signification aux yeux de celles qui la pratiquent.

Des soirées entres filles à l’industrie ongulaire

La notion de rituel est également à interroger comme une pratique commune. En effet, beaucoup de femmes témoignent de la manucure comme un temps où elles entretiennent des liens avec leurs proches (une mère, une soeur, une amie). La pratique en elle-même passe au second plan pour devenir un rendez-vous régulier. On peut associer ces pratiques à une culture girly qui, derrière l’image négative qu’elle véhicule, porte un ensemble de pratiques et de références communes entre certaines femmes. Ces pratiques (la beauté, la mode, le care …) sont considérées comme futiles alors même qu’on encourage les femmes à s’y adonner dès leur plus tendre enfance. La critique de la socialisation genrée des petites filles n’empêche pas de pointer l’aspect fédérateur de la pratique de la manucure et le safe space qu’elle permet de créer pour certaines. Pourquoi le nouveau concept de manucure meetings prête-elle à sourire quand son homologue masculine (le business golf) est une pratique courante dans le monde des affaires ?

Ainsi, cette culture féminine a très vite été identifiée comme le lieu d’une marchandisation. Les salons de manucure se multiplient. L’historienne Suzanne E. Shapiro, explique qu’après le krach boursier de 1929, l’appréciation des manucures a semblé s’accroître et avance l’idée que cette pratique constitue un moyen peu coûteux de conserver un sentiment de luxe. Le salon de manucure propose un service qui réplique des rituels développés dans le cercle des « soirées entre filles ». Ce lieu crée des rapports très différents de ceux de l’intime. La marchandisation de cette pratique est à l’origine de rapports de domination, notamment dans le cadre de l’exploitation de salariées étrangères (souvent asiatiques) qui travaillent parfois jusqu’à 12h par jour pour des salaires très bas (ce qui  n’est pas étonnant lorsqu’on constate les prix très bas pratiqués par certains salons).

La professeure en études sur les femmes, le genre et la sexualité, Millian Kang souligne que « la manucure n’est pas simplement une transaction économique, c’est un échange symbolique qui implique l’achat et la vente de déférence». En effet, le concept de body labor, développé par la sociologue Arlie Hochschild’s théorise l’idée que « les interactions de services commercialisées, telles que les manucures, impliquent non seulement des soins corporels, mais également la gestion et l’échange d’émotions et de pouvoirs ». Millian Kang ajoute que ce rapport de domination est particulièrement présent pour des clientes blanches, pour qui la manucure exprime plus le statut social que la personnalité et la créativité : « Les femmes blanches qui les fréquentent considèrent souvent les manucures comme des occasions d’exercer leurs privilèges et d’incarner leurs droits ».

 Manucure et racisme : appropriation culturelle des faux ongles

La manucure n’implique pas seulement de discriminations dans le cadre de la marchandisation de ce service mais aussi dans la construction même de cette culture. Quand des ongles naturels rouges seront associés à une femme blanche aisée, des faux ongles aux couleurs vives et agrémentés de strass le seront à une femme racisée pauvre. Le magazine Bitch Media souligne que « les femmes noires ont sans aucun doute joué un rôle constant dans l’émergence culturelle des ongles artificiels », même si elles ne les ont pas inventés. Et pourtant, les femmes noires continuent d’être stigmatisées pour leurs ongles voyants, tandis que des femmes blanches comme Katy Perry, Miley Cyrus ou Kylie Jenner adoptent les faux ongles pour imiter ou moquer les femmes noires, sans jamais que leur crédibilité ne soit remise en question. L’appropriation culturelle dont fait l’objet la manucure est d’autant plus criante lorsque le luxueux salon de manucure Vanity Project crée un pop-up store au sein du MoMA PS1, à New York. Quand l’art contemporain rencontre la manucure, ou le climax de l’appropriation d’un art dans un lieux inaccessibles à celleux qui le pratiquent. À l’inverse de ces exemples, la série télévisée Claws nous invite à suivre les aventures de cinq femmes, entre leur travail dans un salon esthétique et leurs activité de blanchiment d’argent pour un trafiquant de drogue. Cette intrigue nous montre des femmes fortes que les faux ongles n’empêchent pas de rester indépendantes, loin des clichés de femmes impotentes.

Faux ongles et sexualité

Les faux ongles sont également vecteur de stéréotypes concernant la sexualité de celleux qui en portent. La rédactrice Katie Dupere montre, dans un article pour le magazine Bustle, que les ongles longs sont souvent associés aux femmes hétérosexuelles, pour la simple raison que ces dernières ne pratiquent pas de pénétration avec leurs doigts, laissant ainsi aux ongles la fonction de raconter la sexualité des femmes. Les ongles longs sont également associés à une sexualité hétérosexuelle de par les images véhiculées dans la pornographie mainstream. Beaucoup de femmes queer ne se reconnaissant pas dans ces normes et rejettent tout ce qui peut entrer dans le fantasme du straight male gaze (le regard des hommes hétéros).

Dégenrer la manucure ?

Finalement, il est intéressant d’ouvrir cette réflexion sur la manucure et les faux ongles en interrogeant la place des hommes dans cette pratique. Historiquement associée aux femmes, source de discriminations de genre, de race et de sexualité, la manucure s’est immiscée dans les préoccupations masculines dans les années 2000 avec l’avènement de l’image du métrosexuel (un citadin hétérosexuel fortement soucieux de son apparence) mais elle se limitait à l’entretien des mains et des ongles. La couleur reste tabou et symbolise une masculinité affaiblie. La manucure est déjà pratiquée dans les communautés gays, notamment par les Drag Queens, dans des milieux qui déconstruisent déjà le genre et la masculinité, mais beaucoup d’hommes continuent de voir la manucure comme une forme d’expression exclusivement féminine. Ainsi, peut-on imaginer dans les années à venir la multiplication des modèles comme le personnage de Uncle Daddy dans la série Claws qui porte à l’auriculaire une prothèse ongulaire ?

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