On a lu “Moi les hommes, je les déteste” de Pauline Harmange

Comme tout le monde ou presque, on a entendu parler de l’essai « Moi les hommes, je les déteste » de Pauline Harmange lorsque Ralphe Zurmély, un chargé de mission au ministère délégué à l’égalité femmes-hommes l’a déclaré susceptible de « poursuites pénales » avant de menacer les éditeurs de saisir la justice si l’ouvrage n’est pas retiré de la vente.Beau coup de pub, en fin de compte, pour un ouvrage qui aurait pu rester confidentiel. Il n’en fallait pas beaucoup plus pour susciter notre intérêt. Que pouvait bien contenir un ouvrage qui suscitait une telle réaction ?

Dans la première partie de l’ouvrage, Pauline Harmange s’attache à définir la misandrie. C’est simple, pour elle, c’est « un sentiment négatif à l’égard de la gent masculine dans son ensemble. Le sentiment négatif en question peut être représenté sous la forme d’un spectre allant de la méfiance à l’hostilité, qui se manifeste la plupart du temps par une impatience envers les hommes et un rejet de leur présence dans les cercles féminins. » On est loin de l’appel à la haine qu’on nous avait promis. D’ailleurs, les premières pages peuvent être lues comme une longue justification. Dire « Moi les hommes, je les déteste » et s’affirmer misandre, c’est nourrir un sentiment de méfiance à l’encontre d’une classe d’oppresseur. Il ne s’agit pas d’appeler à la haine, il s’agit simplement de tenir à distance un groupe de dominants. D’ailleurs, Pauline Harmange le dit rapidement, elle est en couple hétérosexuel, elle ne déteste pas les hommes individuellement, elle en aime un d’ailleurs. Mais elle déteste la médiocrité de ceux qu’elle vise, à savoir les hommes cisgenres. Très vite, Pauline Harmange met à distance l’accusation qui consisterait à faire de la misandrie l’autre face du sexisme. La misandrie est une réaction à la misogynie, pas son pendant. Elle naît du fait que « Tous les hommes ne sont peut-être pas des violeurs mais quasiment tous les violeurs sont des hommes – et quasiment toutes les femmes ont subi ou subiront des violences de la part des hommes. »

Une fois les choses posées de la sorte, quelles sont les implications de cette posture misandre ? Que rend possible la misandrie, concrètement pour les femmes ? L’expression d’une juste colère qu’on nous apprend à taire dès l’enfance, la possibilité de s’extraire du regard des hommes et de nourrir une plus grande confiance en soi. « Réservons-nous le droit d’être moches, mal habillées, vulgaires, méchantes, colériques, bordéliques, fatiguées, égoïstes, défaillantes… » La misandrie devient alors la condition d’une libération pour les femmes qui s’émancipent alors des normes patriarcales. Être misandre, c’est s’autoriser à se réunir entre femmes, que ce soit dans des réunions Tupperware ou dans des cercles féministes non mixtes, nous dit l’autrice. C’est mettre la sororité au centre de sa vie en privilégiant les femmes, que ce soit dans les livres qu’on lit, les contenus qu’on absorbe ou dans ces cercles de fréquentations. Cette posture devient la condition d’une émancipation libératrice. D’ailleurs, c’est sur ces mots que finit l’essai : « Je crois que la détestation des hommes nous ouvre les portes de l’amour pour les femmes (et pour nous-mêmes) sous toutes les formes que cela peut prendre. Et qu’on a besoin de cet amour – de cette sororité – pour nous libérer. »

Pour autant, il n’y a rien de radical, ni même de novateur ou qui n’ait été dit déjà par un nombre considérable de féministe dans le propos de Pauline Harmange. Il n’y a rien de dangereux non plus. Il ne s’agit ni de haine ni de détestation, il s’agit de mettre en avant quelques lignes de conduites vaguement féministes vues et revues. Finalement, l’essai est une sorte de propédeutique au féminisme à destination des femmes hétérosexuelles. Car l’essai, sans le dire, ne parle que de ça. Lorsqu’elle aborde la question de l’injonction à l’hétérosexualité, et elle y consacre tout un chapitre, Pauline Harmange n’évoque jamais l’homosexualité. Il n’y a que deux régimes : le couple hétérosexuel ou le célibat. À aucun moment elle n’envisage le fait que les relations lesbiennes constituent une émancipation des normes hétéropatriarcales qui pèsent sur les relations romantiques ou sexuelles. Cette omission de l’homosexualité est encore plus frappante lorsqu’elle parle des hommes qu’il s’agit de détester. Elle le répète à plusieurs reprises, ceux qu’elle vise sont les hommes cisgenres et socialisés comme tels. À la lecture de l’ouvrage, on espère qu’elle ne parle que des hétéros, mais elle ne fait jamais la distinction et dirige sa détestation, pas toujours très féconde, contre tous les hommes cis. L’homosexualité reste un impensé de son ouvrage qui finalement ne fait jamais de distinction entre les cis hétéros et les autres. Car ce sont eux qu’il s’agirait de détester, en ce qu’ils incarnent bien une classe de dominants qui opprime les femmes.

On sort de la lecture en se demandant bien pourquoi l’essai a pu paraître si subversif, car il ne fait qu’avancer quelques grandes idées qui ont cours depuis des lustres chez les féministes tout en péchant par omission du début à la fin en n’envisageant à aucun moment la question homosexuelle. À croire que celles et ceux qui ont voulu le censurer n’avaient pas la moindre idée de son contenu beaucoup moins dangereux et radical que le titre pouvait le laisser croire.

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