“On est fragiles et on est seuls” : dépression et confinement

Cette nuit, j’ai rêvé de ma psy. Elle m’appelait pour me suggérer de me faire interner pour gérer mes angoisses liées au confinement. Pas cool, comme rêve. Je me suis levée avec le goût amer de la bouffe du CAC – le centre d’accueil et de crise – dans la bouche. On a fait mieux.

Ma psy, justement, elle devait m’appeler aujourd’hui, parce que le confinement c’est aussi les CMP qui ne font plus d’accueil physique, donc tu te retrouves à faire des conf call comme tes potes télétravailleurs avec ton psychiatre ou ta psychologue. J’étais pas super rassurée. C’est déjà bizarre en temps normal de raconter toute ta vie à une personne que tu vois une fois par semaine et dont le job est de t’écouter, trois ans que ça dure pourtant et je ne m’y suis toujours pas habituée… Mais faire ça au téléphone alors que je déteste téléphoner, c’était un peu trop pour moi. Pourtant, ça fait trois semaines que je suis prête. Et là, j’avais un sujet en or : un rêve bien étrange, qui met bien explicitement en avant des angoisses, il y avait matière à discuter.

CMP : centre medico psychologique pour adultes et queer ? Frictin-Magazine

Mais non. L’appel n’est jamais venu. A 15 heures, quand j’ai réussi à me motiver pour appeler, la dame de l’accueil du CMP m’a gentiment expliqué que ma psy était partie, qu’elle avait fini sa journée mais qu’elle me rappellerait mercredi. Sans faute, oui oui, j’ai bien pris le message, pas de problème Mme ***, elle vous rappellera.

La dépression, c’est déjà pas facile, mais la dépression en période de confinement, c’est une autre histoire. Déjà, parce que le fait d’avoir des rendez-vous réguliers avec mes soignant.e.s me permet de garder un cap, d’évaluer des progrès, de tenir d’une fois à l’autre. La psy, tous les vendredis à 18h, c’est pas toujours le moment le plus fun de ma semaine, mais c’est un rituel, c’est un moment où je chiale, où je me marre, parfois, où j’exorcise, souvent. Mais c’est un moment dont j’ai besoin, toujours. Le psychiatre, une fois par mois, c’est pareil. Sans parler des traitements qu’on adapte sans quoi j’arrête de dormir et là je me mets à perdre complètement la tête. Je suis suivie à moitié dans le public, ma psychologue et à moitié dans le privé, mon psychiatre. Mes rendez-vous ne sont pas essentiels ni vitaux, dans l’absolu. Mais ils sont essentiels et vitaux pour moi. Parce qu’ils me permettent de garder à l’esprit que je suis dans un processus de soin, que mon ALD c’est pas pour du beurre, que je suis malade, mais que je me soigne.

j’ai super peur de flancher, de craquer, qu’il m’arrive un truc et que les urgences soient pleines.

Ils me permettent aussi de gérer le quotidien, notamment grâce à la régularité des rendez-vous. L’autre jour, je me suis tapée une crise de panique en écoutant Macron. Un autre jour encore, j’ai flippé parce que trouver un rythme pendant ce confinement, ça me rappelle l’HP. Devoir s’occuper, faire des activités manuelles pour éviter de penser, rythmer sa journée avec les repas à préparer, à manger, calculer le temps qu’on va réussir à tuer avec chaque activité. Tout ça, ça me rappelle l’HP. C’est con, peut-être mais c’est ce que ça évoque pour moi. Toutes ces choses-là, j’aurais aimé en parler avec ma psy. J’aurais aimé pouvoir lui raconter que j’ai super peur de flancher, de craquer, qu’il m’arrive un truc et que les urgences soient pleines. C’est bête parce que j’ai beaucoup plus confiance en moi, et la probabilité que je fasse une connerie a vraiment baissé. Mais j’y pense en ce moment, parce que je me dis que les hostos n’ont pas besoin qu’une folle débarque après une TS avortée.

Un article publié dans Quartz fait état des travaux d’universitaires de Toronto portant sur les effets du confinement lors de l’épidémie de SRAS en 2004. Selon les résultats à l’issue de la période de confinement, 31 % des personnes présentaient des symptômes de dépression et 29 % des signes de stress post-traumatique.

Le 6 mars, les résultats d’une enquête nationale portant sur le degré de détresse psychologique de la population chinoise suite à l’épidémie de Covid-19 a été publiée dans la revue spécialisée General Psychiatry. Les auteur.e.s montrent pour 35 % des répondant.e.s le résultat obtenu révèle un stress psychologique modéré, et pour 5,14 %, un stress sévère. Ce stress vient s’ajouter à des troubles antérieurs et augmente encore la fragilité des personnes souffrant de dépression ou d’autres troubles de la santé mentale.

Et le problème, c’est qu’aujourd’hui, il n’y a plus de psy, plus de rendez-vous en personne chez le psychiatre, plus de suivi., en somme La psychiatrie, c’est déjà pas la panacée en temps normal, mais en période de crise sanitaire, c’est vraiment le cadet des soucis d’un peu tout le monde. Sauf des malades, en fait.

Je pense à tou.te.s ces malades sans suivi, sans soutien, et ça me fait flipper. On est déjà très seul.e.s avec nos maladies en temps normal, mais là on est carrément livré.e.s à nous-mêmes. Si les règles de déplacement ont été assouplie pour les personnes en situation de handicap, il faut pouvoir justifier auprès des forces de l’ordre « d’un document attestant de la situation particulière de handicap ». Or la maladie mentale, en règle générale, ne relève pas du handicap et ne peut pas être prise en compte dans ces mesures. Même si une personne peut attester d’une ALD, « affection longue durée », celle-ci ne constitue pas un motif suffisant pour voir étendues les conditions de déplacement aux personnes souffrant de troubles psychologiques. J’ai peur pour nous, j’ai peur, parce qu’une sortie par jour, ça n’est pas suffisant pour ma santé mentale, et je sais que c’est pareil pour des milliers d’autres malades. J’ai peur parce qu’il n’y a plus personne pour nous écouter. J’ai peur parce qu’on va nous-mêmes penser que nos maux passent après les autres, parce qu’on va devenir des petites cocottes-minutes d’émotion, et ça, ça m’inquiète. J’ai peur parce qu’on est fragiles et qu’on est seul.e.s.

Permanence de soutien destinée aux personnes queer face au confinement.

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