Rencontre avec Minima Gesté !

Temps de lecture : 15 minutes

C’est dans son appartement magnifiquement décoré (je dois le dire), que j’ai eu le plaisir d’interviewer Minima Gesté. Il s’agissait de la première fois où je la voyais out of drag et surtout, la première fois que je l’entends sans qu’elle hurle des numéros lors d’une partie de bingo, jeu auquel j’ai pris l’habitude de perdre irrémédiablement. Malgré mes défaites, Minima continue d’enchanter mes dimanches après-midi et c’est tout naturellement que j’ai eu envie de lui poser des questions sur son travail de drag, maintenant qu’elle a tout récemment quitté son boulot salarié pour se consacrer complètement à son « métier passion ».

Bonjour Minima ! Tu as récemment quitté ton poste d’ingénieur. Déjà félicitations et comment cette décision t’est venue ? Est-ce que tu t’es toujours dit que c’était possible, est-ce que ça a toujours été un objectif en soi ?

Absolument pas ! Quand j’ai commencé le drag il y a sept ans, je ne m’étais jamais dit que ça pourrait devenir un truc à temps plein. En 2015, c’était le début du renouveau de la scène drag à Paris, ça ne faisait même pas dix ans et je ne pensais même pas qu’on pouvait être payée ! Je faisais ça juste pour le fun, pour sortir en boite. Quand j’ai commencé à être payée genre vingt balles et un ticket boisson pour faire deux perfs ou l’accueil, c’était sympa pour gagner un peu d’argent mais c’était vraiment le beurre dans les épinards. J’étais ingénieur donc cadre sup’, je gagnais très confortablement ma vie, donc ce n’était même pas du beurre, c’était du caviar dans les épinards !

Et quand ça a commencé à prendre de plus en plus d’ampleur, j’ai commencé à galérer pour faire les deux en même temps … J’y suis allé progressivement, j’ai commencé par faire un mi-temps à mon taff d’ingénieur en octobre dernier. À la rentrée, j’ai dit à mon boss : « j’ai deux lettres dans ma main, une lettre de démission, une lettre de mi-temps, laquelle tu veux ? » Il a dit celle de mi-temps. Mais très rapidement, je passais tout mon temps libre à être Minima. J’aimais vraiment bien mon travail mais c’était plus possible donc j’ai démissionné et je me suis lancé.

De manière générale, comment ça se passe toi désormais ? Comment s’organise ta semaine ?

Eh bien ma semaine ne s’organise pas ! C’est très étrange parce que quand t’es salarié·e, t’as un cadre. Moi je me reposais là-dessus, ça faisait dix ans ! Et vraiment la première semaine où j’ai arrêté en entreprise, c’était des anxiétés de l’en-fer !

Grosso modo, quand je me lève, j’abats tous mes e-mails de la journée et j’essaye de pas y retoucher ensuite. Bien sûr, je n’y arrive pas, je le fais au moins deux ou trois fois par jour mais mon but c’est de faire ma compta, mes mails, mes factures et le reste du temps me consacrer vraiment à autre chose. Ça change vraiment de semaine en semaine, parfois je vais me dédier à démêler mes perruques, à faire des mix pour préparer de nouvelles perfs, parfois des semaines où je vais m’accorder un peu plus de temps et de repos… Moi, j’ai vraiment besoin de me créer un cadre et une pseudo-routine donc là j’ai mon sport le mardi, jeudi et samedi et les samedis et dimanches, j’ai mes bookings réguliers.

Un travail en tant que salarié permet souvent mieux de séparer vie pro et vie perso, de les garder à distance. Pour les métiers comme le tien, c’est forcément plus difficile, surtout quand on bosse au sein de la communauté LGBTI. Est-ce que c’est quelque chose que tu aimes, ce mélange potentiel ou est-ce qu’au contraire tu essayes de garder une certaine distance entre toi et Minima, entre ta vie perso et pro ?

Vu la nature du taff, tu peux pas mettre de distance, c’est impossible. Au final, quand je suis en Minima, je suis Arthur. Comme l’a dit Céline Dion, « on ne change pas, on met juste les costumes d’autres sur soi ». Et il y a des gens qui ne sont peut-être pas des ami·es mais vraiment de bonnes connaissances et qui ne m’ont vu qu’en drag ! Et ça me va très bien, c’est très drôle de les voir. Par contre, je vais me ménager des moments avec mes potes où je suis en boy et où on parle très peu de drag, où on en parle en tant que taff.

La contrepartie d’avoir cette absence de barrière, c’est que c’est très drainant en énergie. Je me suis rendu compte que je n’avais qu’une certaine quantité d’énergie à donner aux autres et des fois j’ai tellement donné pendant mes soirées, comme hier soir où il y avait du monde partout, aujourd’hui j’ai envie de voir personne. C’est chiant parce que des fois je dis non à des potes parce que j’ai besoin de me recharger de mon côté, de scroller à l’infini sur Instagram ou de jouer à Pokémon quoi ! C’est mon taff d’être sociable et parfois je pompe sur ma réserve. Et en même temps, ce côté sociable, c’est un des éléments qui me plait le plus donc je fais avec et avec grand plaisir.

Est-ce que tu as des exemples de choses qui pourraient faciliter les conditions de travail des drags ?

Pour les orgas, ça serait de se rendre compte de tout le taff qu’on abat. En temps que drag, quand tu as des photoshoots à faire, tu économises un·e styliste, un·e make-up artist, un·e hair artist… Dans le drag, on fait tout ! Et pour les orgas de soirées, c’est de comprendre qu’on est des fuckings personnes ! Souvent on n’est pas considérées comme les autres artistes, on le sent. Vu que tu vas faire de l’animation, que c’est drôle… Moi, je fais beaucoup d’impro, tout mon taff c’est de l’interaction et souvent c’est considéré comme s’il y avait moins de préparation en amont.

Et puis c’est aussi penser à nous, se rappeler qu’on a faim et soif, qu’on a besoin d’un endroit pour se préparer, que ça prend du temps. Parfois, quand on te dit « oui, oui, t’inquiètes, il y aura une loge » et que tu découvres que c’est un chiotte tout pourri sans lumières, c’est un peu compliqué. Parce que les gens ne savent pas, ne se renseignent pas et ne t’écoutent pas quand tu dis que tu as besoin de ça ou de ça. C’est comprendre ce qu’il y a derrière le drag, ça nous arrangerait beaucoup. Un peu plus de considération, quoi. Et ce n’est pas parce qu’on fait de l’animation, des trucs au tac au tac qu’on doit être moins payées. Et maintenant ça va mieux mais il y a quelques années, les tarifs c’étaient l’enfer. Maintenant ça commence à augmenter de plus en plus et tant mieux parce qu’on commence enfin à arriver à notre juste valeur, je pense.

Et de la part des spectateur·ices ?

Pour les spectateur·ices, c’est comprendre qu’on est des personnes aussi ! Je ne compte pas le nombre de mains au culs, de mains aux seins que tu te prends parce que t’es quelqu’un d’autre… Je me rappelle une fois, j’avais un micro à la main, je monte sur une table pour parler et quelqu’un prend une photo sous ma jupe… Je sais pourquoi. Parce qu’ils nous considèrent plus comme des personnes, je ne dirais pas comme des bêtes de foire mais comme des objets d’animations.

Si parfois je fume une clope dans un coin entre deux parties de blind-test, c’est peut-être parce que j’ai besoin d’un break. Et je dis à certaines personnes « attends, je viens discuter avec toi après avec plaisir mais là j’ai besoin de souffler un petit peu ». On est ravies d’être avec les gens, on est ravies qu’on vienne nous aborder mais faut prendre en compte que des fois qu’on a besoin d’être seules et que c’est aussi un travail. Il y a beaucoup de fois où les gens arrivent, te prennent par la taille et te prennent en photo sans demander.

Drag Race France sort bientôt. Est-ce que ça va vraiment changer les possibilités artistiques et professionnelles pour les drags ?

Pour l’instant il y a eu aucune modification. Il y a plein de boites pour lesquelles je bosse où il n’y a personne qui sait que ça va sortir. Même des pédés ! Ils connaissent Drag Race US car c’est sur Netflix mais voilà quoi. Est-ce que ça va changer ? Je pense que oui dans le sens où ça va être un accélérateur mais ce n’est pas ça qui va changer la façon dont le drag se passe en France. Je considère que Drag Race est arrivée un chouille trop tôt. Pour moi, il aurait fallu une année de plus parce que quand tu t’investis sur Drag Race, c’est un retour sur investissement. Là, les meufs de Drag Race vont faire une tournée à la rentrée, elles font 4-5 dates. Vu l’énergie qu’elles vont mettre dans les costumes et tout… Après, est-ce que ça va changer quelque chose pour les personnes qui ne font pas partie de Drag Race ? J’espère que non, que les gens ne vont pas chercher à ne booker que des drag-raceuses, ça c’est le standard, le truc qui fait toujours peur à tout le monde. Donc il faut arriver à ne pas tomber dans ce piège-là et il faut que les meufs de Drag Race arrivent à rappeler qu’il y a d’autres choses et à faire des évènements où elles ne sont pas qu’entre elles. Forcément, elles ont un appel plus large, il faut qu’elles continuent à participer à des évènements locaux, rappeler qu’il y a d’autres drags…

Y compris des kings d’ailleurs !

Absolument ! Pour eux, ça risque de ne rien changer. Enfin, il y aura des scènes qui les bookaient déjà et comme les gens vont plus s’intéresser au drag, par effet de ruissellement…

(Rires)

Oui, j’ai dit ce terme, oui ! Ils vont recevoir une petite visibilité mais ils vont recevoir trois gouttes quoi… C’est typiquement le ruissellement qu’on a nous a promis en politique quoi, une goutte et demie.

Justement, la façon dont le drag est de plus en plus mis en avant attire peut-être des personnes cis-hétéros vers ce monde-là. Comment tu gères l’arrivée de ce public et ton militantisme ? Parce que je suppose qu’ils n’ont pas toujours les codes ou que tous et toutes ne viennent pas pour entendre parler de nos luttes et toi, tu veilles toujours à en parler.

J’ADORE bosser pour des entreprises hétéros. Parce que quand ils te reçoivent, les gens qui viennent sont, à minima – pun intended – intrigé·es. Et là, ils sont en train d’ouvrir la porte à un monde. Moi, je suis là pour l’exploser encore plus. Les premières fois que je faisais des évènements pour les entreprises, quand je faisais un bingo, je disais « ah le prochain numéro, c’est l’année à laquelle ont lieu les émeutes de Stonewall ! » Et là, crickets. Parce que les gens ne savaient pas ce qu’était Stonewall. Et donc depuis, quand j’arrive dans une entreprise, j’essaye de commencer par demander s’ils savent ce qu’est une drag. Et puis j’explique, je rappelle des choses… Là c’est les trente ans de la mort de Marsha P. Johnson, je rappelle qui c’est, je rappelle d’où vient le Drag en France, la culture du cabaret… Moi j’adore car c’est pas un public qui t’est acquis mais qui est un peu ouvert à écouter. Je ne dirais pas que le reste du temps, le public m’est acquis mais enfin dire « Macron, il est nul » dans une salle remplie de mélenchonistes… Bon, c’est toujours bien de le répéter, on ne le dit jamais assez ! Crier les injustices, il faut toujours le faire mais il n’empêche que dans ces cas-là, je sais que je vais apprendre plein de choses aux gens. La dernière fois, j’ai bossé dans une société de shampoings et ils avaient jamais vu de drag !

D’ailleurs, tu as fait beaucoup d’interviews à la suite de la sortie du documentaire Minima et les drags. Quel a été l’accueil du public, c’était comment ?

J’ai beaucoup de retours positifs. Bon, parce que les gens qui t’écrivent veulent souvent te dire quelque chose de positif. Après, même sous les commentaires Facebook, qui est le pire endroit, c’était globalement très sympa. Ils étaient moins cools sur les interviews que j’ai donné après le docu. J’ai l’impression que ça gêne que quelqu’un comme moi, une drag, vue comme un personnage extravagant, ait des propos sensés. Le mec qui me voit sur son feed facebook avec du maquillage et une perruque gigantesque, qui me voit tenir un discours posé, avec des arguments, je pense que ça le dérange au plus haut point. Parce que je prends une place politique qu’il pense que je ne devrais pas avoir. Mais bon, moi c’est littéralement le truc qui m’atteint le moins. Déjà, parce que je ne vais jamais sur Facebook !

Pour finir, est-ce que tu pourrais nous dire ton moment préféré du documentaire ?

Mon moment préféré, c’est vraiment celui où on est à Toulouse avec ma mère. On est en train de regarder des photos de familles et on rouvre un sujet qu’on n’avait jamais évoqué. Et je suis assez choqué d’avoir osé en parler directement devant la caméra. Le but d’un documentaire, c’est d’être le plus naturel possible mais t’es jamais naturel à 100% quand t’as une caméra, un perchiste et le réalisateur à côté de toi. Et là je sais pas, j’ai senti que c’était le moment.

J’ai fait mon coming-out à 19 ans mais j’en avais déjà parlé quand j’en avais 15. J’avais dit quelque chose comme « Ah, maman, je crois que j’aime les garçons »… Alors que c’était pas je crois, girl, j’avais déjà sucé des teubs, hein ! Et pour moi, quand je lui ai dit, elle m’avait répondu « ne t’inquiète pas, ça va passer ». Ça m’a shut down complètement, je me suis assez éloigné de ma mère juste après parce que j’avais besoin de digérer.

Et on en parle dans le documentaire et ma mère me dit « oui, je me souviens de ce que je t’ai dit, j’ai dit « surtout fais attention à toi » ». Et là, j’étais shook. Maintenant, c’est la plus grande supportrice, elle fait toutes les Prides, elle remet en place ses potes quand ils disent des trucs homophobes, elle dit à tout le monde que je suis pédé, que j’ai un mec, que je suis drag-queen, elle est super fière. Et donc ça m’avait toujours étonné qu’elle ait pu me dire ça et j’étais content de pouvoir crever cet abcès. Et en fait pour elle, elle n’avait pas dit ça. Moi, j’avais tellement peur que j’ai dû entendre ce que je voulais entendre. C’était bien de pouvoir en parler et puis ça permet de montrer aux gens qu’un coming-out, c’est super violent. Il m’a fallu trois ans après ça pour le refaire à dix-neuf ans. Et puis j’ai fait mon coming-out drag quoi. Comme d’hab’ hein, quand tu sors un petit peu des normes, il faut annoncer que tu sors des normes. Boring mais nécessaire.    

Le documentaire « Minima et les drags » est disponible en replay sur France TV jusqu’au 26 juin.

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