Rencontre avec Trans Fag Trad

Temps de lecture : 10 minutes

C’est dans un bar gay du Marais que j’ai eu le plaisir de discuter avec Loren et Cassandre, deux membres de Trans Fag Trad. Ce collectif se charge de la traduction d’archives FtM homosexuelles et se penche en ce moment sur les journaux de Lou Sullivan, un des premiers hommes trans publiquement gay aux États-Unis.

Comment est née votre initiative ?

Cassandre : A l’origine on était sur un discord « trans matérialiste » où on échangeait des ressources théoriques et historiques. Comme la plupart des textes partagés étaient en anglais et que tout le monde n’était pas forcément anglophone, des gens ont commencé à se dire « Ah, ça serait bien de pouvoir les traduire ! »

Loren : Nous, on était déjà un petit groupe à traduire certains textes. Il y avait déjà une envie venant de certaines personnes donc ça s’est fait naturellement.

Actuellement vous travaillez sur la traduction des journaux de Lou Sullivan. Est-ce que vous pourriez nous présenter son parcours ?

Cassandre : A l’époque, les milieux trans s’organisaient par réseaux. Il y avait certaines publications et des lignes téléphoniques où tu pouvais discuter avec des correspondant.es mais c’était surtout pour les femmes trans. Au début de sa transition, Lou Sullivan a commencé à côtoyer ce milieu-là et il a réalisé qu’il y avait très peu de mec trans comme lui. Et surtout, le fait qu’il soit attiré par les hommes était un truc complètement « exotique ».

Car en parallèle, il s’intégrait peu à peu dans les réseaux LGB de Milwaukee. Dans les groupes de paroles lesbiens, il s’est très vite rendu compte que c’était pas du tout sa place et qu’il se sentait beaucoup plus à l’aise dans les groupes de paroles gays. Il y a eu des expériences de rejet mais il a très vite connu une vraie solidarité, y compris avant qu’il prenne des hormones etc… Il y avait donc ce vide dans ces réseaux en tant qu’homme trans homosexuel et en même temps cette existence assez simple qui se faisait au quotidien, dans le milieu gay.

Loren : Lou Sullivan, avec d’autres, ont donc créé FTM News, une newsletter FTM avec de nombreux articles sur les hommes trans homosexuels.

Comment avez-vous entendu parler de ce texte ?

Loren : Moi c’est par des gens qui détestent les trans pédés et qui critiquent Lou Sullivan !

Cassandre : Moi c’était parce que j’étais en master de recherche. Je me faisais chier sur mon sujet et du coup j’ai cherché dans la bibliothèque pour regarder s’il y avait des trucs sur les trans-masculinités. Je suis tombé sur une anthologie qui s’appelle Reclaiming Genders: Transsexual Grammars at the Fin de Siecle. Dedans, il y avait un article sur Lou Sullivan où était cité cette phrase très connue de lui : « Quand j’ai appris que j’avais le sida, j’ai pris un malin plaisir à annoncer à la clinique médicale qui ne m’avait pas laissé vivre comme un pédé, qu’il semblait bien que j’allais mourir comme tel ».

Qu’est-ce qu’une traduction de groupe, faite entre trans-pédés, apporte au texte ?

Loren : Certains trucs que lui il vit, nous on va le comprendre d’une certaine manière parce qu’on sait ce que c’est. Quelqu’un d’autre pourrait traduire mot à mot et ça va peut-être pas du tout refléter la vie de Lou. C’est surtout pour ça qu’on a commencé en non-mixité assez stricte. On l’a ouvert à d’autres gens pour que le projet avance aussi.

Cassandre : En fait ça parle de transidentité et ça parle d’homosexualité. Typiquement il y a une partie que j’ai traduite où c’est sa première sortie dans un bar SM de Chicago. Ce qu’il décrit, c’est vraiment les codes de la communauté gay de l’époque. Tu peux très bien être gay et cis et te voir là-dedans.

 Après, il y a certains trucs où spécifiquement, on va se retrouver dans ses questionnements, dans sa façon d’entrer dans le placard, sortir du placard… Il y a tout un moment où il a réessayé de vivre en tant que femme et ça n’a pas marché donc il a repris sa transition à San Francisco… Donc je pense que quelqu’un qui traduirait sans vraiment comprendre comment tu peux vivre ces expériences pourrait le faire non seulement de façon maladroite mais aussi de façon mécanique !

Et à vous, individuellement ? Qu’est-ce que ce texte vous a apporté ? Quels passages vous ont le plus parlés ?

Cassandre : Ce sont des vécus que tu lis et tu fais « tiens, ça me dit quelque chose, j’ai vécu ça pareil ». Tu rentres totalement dans les dramas qu’il vit, quand il couche avec ses angels, comme il les appelle… Tu vois ta propre vie pédée qui se déroule là-dessus et tu te reconnais totalement dedans.

Parce que j’ai l’impression que ma génération, en tout cas moi, j’ai découvert beaucoup les sujets LGBT sur internet avec un sentiment qu’on avait tout inventé sur Tumblr et qu’il n’y avait rien avant ! Pour moi c’est ça la force de traduire les archives, c’est qu’on se sent clairement moins seuls. C’est une identité qu’on n’a pas inventée, qui existe depuis longtemps, qui a une histoire. C’est juste une histoire qui n’est pas racontée et qu’on peut raconter nous.

Loren : Moi, ce qui m’a beaucoup parlé c’est la solitude qu’il a par rapport à sa transition, par rapport au fait d’être le seul trans pédé, que les médecins le rejettent pour ça… C’était il y a longtemps mais c’est quelque chose que j’ai ressenti dans ma transition. Même dans des groupes d’entraide actuels, on retrouve encore des mecs trans qui se demandent : « Est-ce que c’est possible d’être gay ? » Donc non, en 2021, tout n’est pas acquis. On est toujours dans la solitude et pour moi c’est un des trucs importants dans lesquels je me suis reconnu.

Cassandre : Moi c’est vrai que ça m’a beaucoup donné d’espoir car quand on commence à transitionner, on se dit que jamais les mecs cis pédés vont nous accepter, nous voir tels des pédés comme les autres. Et en fait, quand on lit les passages où il commence à sortir avec ses potes gays cis dans les bars de Chicago, il peut y avoir des accrochages mais globalement ça se passe bien.  

En plus, j’étais face à cette grande question : « Mais en fait les mecs trans pédés on était où ? » et ça m’a rassuré car on était probablement là, avec les cis pédés. Il y a probablement des trucs un peu à la Lou Sullivan qui vont bientôt émerger et on va se rendre compte que tel mec était trans et qu’il était dans la communauté. Moi ça m’a donné pas mal de tranquillité et d’espoir pour relationner avec les mecs cis pédés.

Vis-à-vis de la traduction, comment vous vous débrouillez face à des mots de vocabulaires qui sont sans doute un peu archaïques ?

Cassandre : C’est toujours au cas par cas pour l’instant.  Comme l’anglais est une langue beaucoup moins genrée que le français, il y a des fois où tu devrais genrer le mot alors que dans la version originale ça ne l’était pas. Du coup, tu dois te dire « Est-ce que dans sa tête Lou se genre au féminin ou pas, à ce moment ? » Parce qu’il y a quelquefois où il se genre au féminin, parfois au masculin… Tu te demandes si c’est trahir le texte que de le genrer au masculin par défaut.

Ou par exemple, il dit « en tant que femme travestie hétérosexuelle » mais en fait ça veut dire mec trans gay, c’est complètement l’inverse ! Pour ma part, je laisse les mots tels quels et j’intègre une note de bas de page pour expliquer à quel terme ça correspond. Je pense que c’est important aussi de traduire les termes archaïques de l’époque, pour aussi se tranquilliser face à notre propre maladresse. Aujourd’hui on a tendance à beaucoup surveiller notre langage mais quand tu lis des trucs des années 90, les débats n’étaient pas portés dans les mêmes termes et en fait « transsexuel » n’était pas présenté de manière aussi rétrograde que ça l’est aujourd’hui.

Loren : Et puis en fait il y a des nuances qui avaient du sens à cette époque et qui n’ont plus de sens maintenant mais on traduit quelque chose de cette époque-là ! On ne peut pas ne pas les laisser telles quelles.

Bon, c’est assez évident que les mémoires de mecs cis pédés sont rares et les mémoires trans pédés le sont encore plus. Comment vous essayez ou vous parvenez à vous connecter aux gays trans des générations précédentes ? 

Cassandre : C’est compliqué. Il y a toujours cette question de « Où est-ce qu’ils sont ? ». Aux Etats-Unis c’est un peu plus simple, tout simplement parce qu’il y a plus de gens. En France, la communauté est plus petite… Moi j’ai en tête deux-trois noms de mecs trans qui étaient dans les milieux militants de l’époque et dans les groupes d’entraide mais ils sont très peu connectés les uns aux autres. Il faut contacter les gens, qui sont souvent en retrait de la communauté… Mais typiquement Lou Sullivan, il est mort du sida. Nous aussi, tout comme les cis pédés, on a ce sentiment de perte générationnelle immense.

Loren : Je pense que quand on aura avancé avec le projet on pourra peut-être faire autre chose que de la traduction mais aussi proposer des textes et des archives trans pédés françaises pour leur donner de la visibilité. Et on cherche aussi des nouveaux textes qui ne qui soient pas que anglophones !

Une fois la traduction effectuée, qu’est-ce que vous ferez du texte ?

Loren : On n’en est pas encore là ! Personnellement, j’aimerais qu’on arrive à le publier et que ce soit accessible à tout le monde.

Cassandre : Notre modèle par rapport à ça c’est ce qu’a fait Hystériques et associé.es avec Stone Butch Blues. On n’en est clairement pas là, il y a les problèmes d’ayant-droits et tout ça mais mon rêve ça serait de le voir trôner aux Mots à la Bouche !

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