Représenter des personnages absents des livres jeunesse : entretien avec Elsa Kedadouche, créatrice de la maison d’édition « On ne compte pas pour du beurre »

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On ne compte pas pour du beurre est une maison d’édition qui publie des livres jeunesse pour rendre visibles des enfants et des familles peu représentés dans la littérature jeunesse, sans que ce que l’on nomme parfois « la différence » ne soit un sujet. La ligne éditoriale de la maison d’édition consiste à faire de la banalisation de nouvelles représentations sociales dans les livres jeunesse, plus mixtes, positives et évitant les stéréotypes, un vecteur de lutte contre les discriminations. Tandis que l’identification de soi et de l’autre à travers les livres est nécessaire dès le plus jeune âge, les manques de représentations maintiennent une forme d’ignorance qui a pour effet d’empêcher des projections identitaires et d’alimenter la violence. Les enfants ont besoin de connaître et de reconnaître des réalités différentes de celles représentées dans l’immense majorité des livres jeunesse.

On ne compte pas pour du beurre a été créé en 2020, structurée sous forme d’association implantée dans le Grand Est, la structure est gérée par six femmes bénévoles actives, dont Elsa Kedadouche, l’une des cofondatrices. Après des études en Lettres et Arts, Elsa Kedadouche se spécialise dans les métiers du théâtre. Elle travaille aujourd’hui dans un théâtre parisien comme directrice des relations avec les publics. Elsa est aussi l’autrice de trois livres jeunesse de la maison. Nous l’avons rencontrée.

© Agnès Janin

Est-ce que tu peux te présenter et nous parler de ton rôle dans la maison d’édition ?

Je suis l’une des deux cofondatrices de la maison d’édition, nous sommes deux à l’initiative de ce projet, deux mamans d’une même petite fille, donc dans un contexte de famille homoparentale. On est parties de notre problématique personnelle qui était qu’on ne trouvait pas assez de livres où des familles homoparentales étaient représentées. On s’était déjà posées cette question de la représentation depuis un moment mais le fait d’avoir un enfant nous a fait nous dire qu’il fallait s’activer, agir et faire quelque chose pour que d’autres représentations dans les livres jeunesse soient possibles. C’est ça qui est à la base de notre projet. Puis avec des amies, nous avons monté une association en réfléchissant à ces questions de représentations dans les livres jeunesse puis on a élargi au-delà de notre problématique personnelle de départ en se posant la question : quels sont les personnages absents des ouvrages de littérature jeunesse ? À ce moment-là, on s’est rendues compte qu’il y avait beaucoup de personnages qui n’existaient pas ou quasiment pas. C’est comme ça qu’on a construit notre projet, à partir de cette réflexion et autour de cette ligne éditoriale qui est de vouloir représenter des personnages mais toujours dans des situations banales.

Au départ de notre projet, après avoir monté notre structure, après avoir trouvé des distributeurs et un diffuseur, on avait déjà des idées de textes donc on a commencé, Caroline Fournier, donc les deux cofondatrices, à écrire les premiers textes et on les a faits illustrer par des illustrateurs·trices. C’était surtout à la base pour des questions financières de démarrage de projet plus que pour des velléités d’autrices qu’on a voulu écrire nous-mêmes les premiers volumes, notamment pour pouvoir faire des contrats respectueux pour les illustrateurs·trices. Ma démarche aujourd’hui, c’est davantage d’avoir une position d’éditrice même si, finalement, je suis très fière d’avoir écrit les premiers livres.

Comment se passe le processus d’écriture pour les livres ? Ce sont donc des histoires que vous aviez déjà en tête ?

Comme on avait un projet d’éditer plusieurs livres d’emblée et que le sujet était au départ l’homoparentalité, je me suis, moi, attachée à écrire deux histoires avec des jumeaux, Hic et Nunc, qui ont deux papas et une maman et Caroline s’est attachée à écrire l’histoire d’une petite fille, Lila qui a deux mamans. Dans un cas comme dans l’autre, l’homoparentalité n’est jamais le sujet de l’ouvrage. En ce qui concerne les livres de Caroline, ce sont plutôt des histoires extraordinaires en lien avec l’écologie qui est une chose à laquelle elle est très sensible et en ce qui me concerne, c’était plutôt des questions philosophiques car j’aime beaucoup philosopher à hauteur d’enfant. Ça m’intéresser de poser de nombreuses questions dans les livres avec ces deux personnages Hic et Nunc.

J’ai lu La voix bleue [de Caroline Fournier] et On n’est pas petits, ce sont des ouvrages qui font partie de collections ?

C’est ça. On a écrit chacune les deux premiers tomes de ces deux collections et ensuite on s’est lancées dans d’autres projets de livres uniques hors collections. On ne sait pas encore si on va faire des numéros 3 mais ça peut être des pistes pour la suite. Par rapport au projet initial qui était un peu dans l’urgence de représenter nos familles, on a ensuite eu envie de travailler avec des auteurs·trices. On a commencé par ces deux lancements de collection, maintenant on attend d’avoir un peu de recul pour voir si ces collections fonctionnent en tant que collection ou pas.

Il y a deux ouvrages dans chaque collection. Les deux premiers sont sortis en août 2021 et les deux suivants sont sortis en janvier 2022. Le deuxième de Hic et nunc, c’est Pareils et différents qui aborde la notion d’égalité pour les 3 à 6 ans et le deuxième ouvrage de la collection « Lila » s’appelle La vallée du miel où Lila sauve des abeilles des pesticides et le pesticide méchant s’appelle Chimicomoche.

Comment est-ce que vous travaillez avec les illustrateurs·trices ?

En mars, on a sorti L’amoureuse de Simone, en avril Léo là-haut et en mai on va sortir Je m’appelle Julie. Si pour les premiers ouvrages on a travaillé avec des illustratrices pour les deux derniers ce sont des illustrateurs. Au départ, on les a trouvé·es sur des réseaux d’illustration, on est passées plutôt par les réseaux sociaux et on a cherché des personnes dont les univers nous plaisaient avec aussi une contrainte budgétaire. On voulait travailler avec des personnes à la fois sensibles à nos sujets, pas nécessairement connues et dont les univers graphiques nous plaisaient.

Concernant L’amoureuse de Simone c’est un peu différent qui représente deux petites filles amoureuses, je voulais qu’elles ne soient pas blanches et j’ai donc cherché à travailler avec une illustratrice Noire. J’ai trouvé très peu de monde et je me suis beaucoup renseignée, notamment en lisant les quelques articles qui existaient sur la question de la place des personnes racisées dans la création graphique et là encore, je me suis rendue compte qu’il n’y avait pas beaucoup de monde et que c’était un vrai sujet pour ces personnes-là d’être visibles et reconnues pour pouvoir se donner de la légitimité dans ces métiers. C’est comme ça que j’ai fait ma petite liste d’univers qui m’intéressaient et j’ai été séduite par celui d’Amélie-Anne Calmo.

Pour le projet Je m’appelle Julie, on souhaitait travailler avec une personne trans pour illustrer l’histoire de cette petite fille trans. Ça nous paraît important de travailler avec des personnes concernées.

Pour les livres qui traitent d’homoparentalité, nous étions nous-mêmes concernées donc la question ne se posait pas.

La question de la visibilité se pose à la fois au niveau des créateurs·trices qu’au niveau des personnages. Ça participe d’une même réflexion…

Notre projet consiste à lutter contre les discriminations. Ça concerne aussi bien le fait de se projeter dans des histoires et des représentations dans la littérature jeunesse que dans le réel rencontrer des personnes qui peuvent vivre des discriminations et qui vont avoir des problèmes de légitimité, parfois intériorisés d’ailleurs, mais aussi pour qui c’est plus difficile d’ouvrir les portes. La discrimination à l’embauche est réelle aussi et elle existe aussi dans les milieux artistiques.

Il faut quand même un certain nombre de compétences pour lancer une maison d’édition. Est-ce que vous venez du monde du livre ou de milieux artistiques ?

Caroline est scénariste et réalisatrice. Elle a écrit des courts métrages et une websérie Q, elle a aussi été directrice de création et designeuse dans la com’ donc elle a pas mal d’expérience dans le fait d’envisager la création artistique. Pour nous, c’est celle qui a un regard, notamment sur l’illustration et le côté graphique. Et moi je travaille dans un théâtre, j’ai un master de production théâtre et je travaille en lien avec les publics donc ce n’était pas très éloigné non plus puisque j’ai aussi un regard sur des textes, des récits et puis j’écris beaucoup, pour les programmes… Dans mon travail je pratique largemement l’écriture, de façon personnelle j’ai signé beaucoup beaucoup d’histoires même si ce n’était pas de façon professionnelle. Donc on n’arrive pas d’un endroit très éloigné de tout ça mais c’est aussi une légitimité qu’on s’est donnée en urgence.

En urgence parce que nos enfants grandissent et il commençait à être l’heure pour nous. Qu’un enfant qui a deux mamans ne puisse pas exister dans une histoire sans que ce soit le sujet, sans qu’on explique à un moment donné qu’avoir deux mamans, c’est la même chose qu’avoir un papa et une maman et que ce soit possible de rencontrer ce type de récit et que ce soit possible pour des enfants petits, ça commençait à devenir vraiment urgent.

Avec cette urgence-là, c’est une légitimité qu’on s’est donnée, au départ de façon très modeste puisque ça a commencé par un crowdfunding sur Ulule et qu’on cherchait à s’adresser d’abord aux personnes comme nous qui manquaient de ces représentations-là. On a obtenu 20 000€ et on a vu que ça dépassait largement les intérêts des familles homoparentales et que ça s’inscrivait dans une dimension politique antipatriarcale et beaucoup de personnes qui luttaient contre un système de domination ont adhéré à ce projet-là. Plein de parents hétéros ont eu envie de ces représentations. C’est là qu’on s’est rendues compte que notre projet qui était petit et modeste et s’adresser à des personnes concernées dépassait complètement cette réalité-là. Donc on a structuré les choses et ça a pris un peu d’ampleur. De voir que ça séduisait aussi des bibliothécaires, des enseignant·es, des libraires, des personnes de la diffusion, de la distribution, puisqu’on a trouvé très rapidement, de se rendre compte que lorsqu’on a demandé des subventions on en a obtenu parce qu’on nous a donné aussi cette légitimité, de se sentir portées par toutes ces personnes, au-delà des familles homoparentales, on s’est dit qu’on avait une vraie légitimité.

Maintenant, ça fait un an et demi qu’on a créé tout ça, et en un an et demi et avec pas mal de confinement qu’on a mis à profit pour apprendre plein de choses, on a acquis cette légitimité qu’on n’avait pas forcément quand on s’est lancées.

Quel a été l’accueil que vous avez eu ? Ce n’est pas évident de trouver des distributeurs, des diffuseurs et des points de vente…

On a eu la chance que ça aille vraiment très vite. On nous a conseillé de contacter Hobo diffusion avec qui ça a tout de suite matché et pour la distribution, iels travaillaient avec Makassar avec qui ça a collé tout de suite aussi donc pour ce qui concerne la distribution et la diffusion ça a été très rapide. En ce qui concerne les libraires, il y a quand même pas mal de personnes engagées sur ces sujets-là.

Après, ça a complètement une limite parce qu’au-delà des personnes qui sont soit concernées, soit sensibles, soit convaincues par tous ces sujets, il y a toute une partie de ces professions qui est un peu frileuse au mieux, complètement homophobe au pire. Il y a les personnes frileuses, celles qui prennent beaucoup de précautions avant de s’engager, par exemple en nous demandant comment vendre nos ouvrages et comment les présenter. Dans ce cadre-là, on a fait des rencontres avec des bibliothécaires et les retours de certaines personnes ça a été de dire que c’est vraiment intéressant de nous écouter et d’entendre notre discours parce que ça les aide à savoir comment présenter les choses et répondre à des personnes qui potentiellement rejetteraient ce type d’ouvrages et également savoir composer avec les un·es et les autres. On a donc des personnes qui veulent se sentir un peu plus armées pour présenter ces ouvrages-là. Il y a aussi celleux qui sont immédiatement découragé·es, qui peut-être trouvent ça vraiment bien, vraiment chouette mais qui se sentent pas capables pour qui c’est trop compliqué de défendre ces ouvrages dans les faits et qui préfèrent au final ne pas travailler sur des livres comme ça. Et puis, il y a les gens qui les rejettent plus ou moins gentiment… Donc ça va de la petite frivolité à la grande homophobie et à la grande discrimination très affichée, très claire : effectivement, on ne touchera pas tout le monde…

Si on arrête de comparer, ça devient juste normal. Et le fait d’être tous·tes différent·es, c’est ça qui devient normal.

Le dernier point que je voulais aborder avec toi, c’est le fait que justement ça ne soit pas des sujets dans vos livres. Je pensais par exemple à L’amoureuse de Simone où justement les héroïnes sont des petites filles noires qui sont amoureuses mais ça ne constitue pas un sujet, ni le fait qu’elles soient noires ni le fait qu’elles soient amoureuses. Peut-être que le fait de présenter des situations banales est d’autant plus important qu’on est en littérature jeunesse…

Pour lutter contre les discriminations, on peut soit les dénoncer directement et c’est une voie qui a déjà été bien empruntée soit banaliser les situations. Et c’est ce point qui nous manque le plus dans la question des représentations. Que deux petites filles soient amoureuses et que le fait que ce soit des petites filles et qu’elles soient noires ne soit pas un sujet, c’est quelque chose d’hyper important parce que ça n’existe pas. Or, nous, dans nos vies, ça existe. Quand on est lesbiennes, notre vie, ce n’est pas d’être lesbiennes. Nos vies sont banales. On peut être chirurgienne et lesbienne, et on pourra raconter l’histoire de cette femme en adoptant l’angle « cette femme est chirurgienne » et laisser tomber le fait qu’elle soit lesbienne sans l’occulter pour autant. C’est le même problème dans les fictions pour adultes. Quand on a des représentations, le désir de deux personnes hétéros, c’est la norme et c’est représenter en permanence. Dès que c’est hors norme, on explique que ça l’est. Or, moi, je ne suis pas tout le temps en train de me dire que je suis hors norme. On a besoin de temps en temps de dire « et alors ? ». C’est valable évidemment aussi pour le fait d’être trans, d’être un garçon et de mettre des jupes, d’être une petite fille mais d’avoir des cheveux courts… Est-ce qu’on est obligé·es de faire un sujet de ces cheveux courts ? On n’est pas obligé·es de faire un sujet de quelque chose qui va à l’encontre d’une norme.

L’intérêt pour nous en littérature jeunesse, c’est vraiment que des enfants puisse se projeter et se dire que c’est possible, que ça existe. Si on le rapporte à une norme, on explique à une personne qui ressemble aux personnages qu’elle n’est quand même pas comme les autres mais bon, on l’accepte, ou on explique aux autres que ces personnes-là sont différentes, mais bon, il faut les accepter. Il y a toujours cette idée d’être accepté·e ou d’accepter l’autre qui s’inscrit dans le fait de se comparer à une norme. Si on arrête de comparer, ça devient juste normal. Et le fait d’être tous·tes différent·es, c’est ça qui devient normal. On a envie de projeter les enfants dans des univers où ils se reconnaissent ou pourront reconnaître l’autre qu’ils pourront rencontrer dans leur vie et qu’ils puissent se dire que tout ça est normal pour eux ou pour les autres. Tout ça nous semble être des projections extrêmement positives, heureuses et joyeuses et tellement manquantes que c’est très important pour nous.

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