Consoler le petit

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Mon pauvre petit,

Je sais que tu es toujours là.

Cet ado qui rêvait de rouler des pelles dans les couloirs du lycée. Ce môme qui regardait les autres garçons en espérant un regard, une attention, des yeux bleus qui ne soient pas gorgés de mépris, de dégoût. À l’époque, même l’indifférence éveillait un émoi. Peut-être aujourd’hui encore, d’ailleurs.

Ce pauvre petit qui attendait une attention, qui restait silencieux quand les filles parlaient des garçons et tentait de ne pas l’être, silencieux, quand les garçons parlaient des filles.

Mon pauvre petit, mon enfant esseulé qui voyait les autres se bécoter. Même ceux et celles qui ne tombent pas amoureux flirtent au moins le temps d’un été. Toi tu observais les garçons sur les plages ou dans les vestiaires. Tu laissais ton imagination galoper, rêver l’impossible, l’interdit. Tu baissais les yeux quand on te demandait si tu avais une petite amie et tu pensais si fort « non, mais j’aimerais tellement en être, un petit ami ».

Oh mon pauvre petit, toi qui a glané ton premier baiser sur les lèvres d’un ado hétéro, toi qui n’étais qu’une expérience pour tant de garçons, toi qu’on n’a embrassé que dans les toilettes de l’école, dans le noir, dans les mensonges. Toi à qui on n’a jamais voulu tenir la main.

Comment l’enterrer vivant, ce gosse ? Comment puis-je le regarder aujourd’hui et lui dire « mon chéri, il n’y a plus d’espoir, je le sais et je ne peux pas revenir te voir, je ne peux pas remonter le temps» ?

Comment lui dire aujourd’hui que ce n’est plus pour lui, qu’il faut être mature, solide, ne pas se laisser emporter ? Que le temps des petits cœurs dans les marges, le temps des petits messages serrés dans les poings, les textos pleins de fautes d’orthographes, les slows dans les boums, les chagrins d’amour qui n’en sont pas, tout ça il ne le connaîtra pas. Qu’il y a un fossé immense entre ce qu’il imagine être la passion et les romances adultes et qu’il va falloir qu’il survole le gouffre du mieux qu’il peut, pour être un beau pédé, un homme qui sait s’y prendre, qui n’est pas un cœur adolescent.

Quel adulte horrible je serais si j’étais capable de regarder cet enfant et de lui dire ces mots. Est-ce qu’il comprendra que ce n’est pas parce qu’il est indésirable ? Que le temps et le progrès fait son œuvre et qu’il est né un peu trop tard pour avoir ce qu’il aurait tant aimé avoir ? Et est-ce qu’il le sait, l’homme qu’il est désormais ?

L’adulte, lui, s’évertue à faire taire l’amertume, la tristesse. Il est occupé à ravaler ses larmes d’enfant et accepter ce qu’il a aujourd’hui, tout ce qui a remplacé la beauté bête des premiers badinages. Il chérit les anciens instants chaotiques, les découvertes dans les mains plus expertes, les plans cul pour autant pas dénués de tendresse. Il contemple comme un trésor de guerre la naïveté qu’il arrachait aux histoires les plus sombres. Il se jure toutefois de ne jamais cracher sur ce qu’il est allé trouver là où il le pouvait.

Car pour faire taire le môme blessé, il regarde les enfants d’aujourd’hui. Il regarde sa petite sœur ou son petit cousin tenir la main de celle ou celui qui lui plaît. Il regarde les séries et les films pour ados et sourit : que ça paraît loin, heureusement ! Il accueille le regard des plus jeunes qui le voient comme une promesse folle, celle que personne ne lui avait faite ; il la murmure aux petits d’aujourd’hui et à celui du passé :

« Ça va aller »

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