Vibrations #27 : Belle-Île, partie 1

Dans la jungle de Kipling, Baloo, l’ours endormi, est celui qui peut aller à sa guise à travers les frontières des territoires des carnassiers parce qu’il ne se nourrit, lui, que de noix, de baies, de racines et de miel. Son territoire n’a pas de limite parce qu’il n’est pas une menace. Peut-être est-on une menace pour autre-chose que pour sa proie.

C’est l’été de mes 21 ans. J’ai trouvé un job dans le bourg de Palais, Belle-île-en-Mer. Le mois d’août, sur cette île, après trois semaines comme animateur d’une colo équitation, me parait presque reposant. Je travaille dans une boutique de location de vélo : le matin, à l’arrivée du bateau, je prépare, je règle les selles et je fais des grands sourires aux touristes qui viennent s’agglutiner devant la devanture pour les inviter à patienter. Je m’en souviens parfaitement : c’est l’été où cette boutique a commencé à louer des vélos électriques. Tout le monde en voulait. La boutique d’à côté, la même année, a décidé d’innover en tentant de lancer le marché du Segway. Nous rions, les autres saisonniers et moi, de ces ridicules touristes montés sur roues.

C’est un été calme. Au bord de la mer, tout est plus sensuel, et dans les reflets ensoleillés des maisons blanches du centre bourg, je regarde tous les garçons qui passent. Les journées sont longues, dans le long mois d’août, lorsqu’on travaille au service de ceux qui ne travaillent pas, au service des bourgeois qu’on finit par mépriser et détester, et plus notre sourire est grand et plus la lassitude est profonde. Je suis seul. Si seul que même la rencontre avec les autres saisonniers qui, eux, ont commencé fin juin ne m’intéresse pas. J’ai l’impression que c’est à moi de faire l’effort, qui est au dessus de mes forces, pour être intégré parmi eux, parmi ceux qui, en marcel et la peau cuivrée, claquent leur paie au bar de nuit et « chinent des meufs » comme dans une collection. Je ne me sens pas proche d’eux, et je crois que ça a quelque chose à voir avec le fait que je préfère les garçons. C’est un secret, bien entendu, ici. Comme partout autour de moi, je tais ma différence, comme si l’époque n’avait pas évoluée, comme si je me mentais à moi-même, comme si je pouvais faire semblant de ne pas penser qu’à ça. On dit qu’être homo n’est qu’une préférence sexuelle.

J’aimerais bien, je crois. Enfin à cette époque, j’aurais bien aimé. A cette époque c’était une obsession, et une obsession solitaire. D’abord, parce que je suis seul, coincé avec ces pensées, et que lorsque je ne le suis pas, je suis incapable de le partager, parce que je suis entouré d’hétéros. Bref, je vis la situation de tous les pédés du monde avant de rencontrer d’autres pédés. Pour autant, je sens que c’est bientôt la fin de cette période, je ne sais pas pourquoi. Je me sens comme Gaspard dans la première partie de ce film de Rohmer, où tout semble ralenti. La vérité oblige à dire que sur le plan de ma vie intime – exceptés quelques accidents, des soirs de beuveries, des baisers volés camouflés du lendemain par l’ivresse absolue – les choses n’ont pas beaucoup progressé depuis mon retour de Prague, trois ans plus tôt. Trois ans d’une période d’une insensée latence.

Le soir, quand la boutique de vélos ferme, je longe la côte jusqu’au bois dans lequel est cachée la caravane que je loue, de main à main, le temps de la saison. Ici, il est impossible de se loger avec le salaire de saisonnier, si bien que les saisonniers sont la plupart du temps les enfants des riches qui possèdent une maison sur l’île. Si bien que les saisonniers, en réalité, ne partagent pas les conditions matérielles d’existence des saisonniers ordinaires. Ce sont des saisonniers bourgeois, en quelque sorte.

Ce soir-là, je lis dans les dernières lueurs du jour ce bouquin de Guillaume Dustan qui achève tous les jours de me bouleverser et de me faire promettre qu’il faut que j’aille à Paris, que c’est impératif. Et le plus tôt possible. Je frétille à chaque page, j’effleure un monde qu’il me tarde de connaître. je me fais des promesses, les yeux fermés, que je me jure de tenir. Et le temps est si long que parfois, le regard tendu vers le vide, je laisse la pénombre s’imposer et m’empêcher de distinguer les lignes, m’empêcher de continuer de lire, et il ne me reste qu’à me coucher dans la petite caravane brinquebalante, sur le sommier dur, dans l’attente du lendemain.

C’est ce soir-là que je l’ai vu pour la première fois. Le bois dans lequel je campais sans autorisation était à la fois protecteur et effrayant. Il n’était pas rare que des campements comme le mien soient l’objet de dénonciation de la part des bourgeois qui avaient les moyens d’habiter dans du dur, d’avoir l’eau courante, et d’avoir vue sur mer. Notre présence à nous, les travailleurs de l’été et les ouvriers sans-le-sou dans les camps ombragés, semblait leur faire du tort, leur gâcher le paysage. C’était donc un réflexe : dès que j’entendais du bruit, la nuit tombée, j’entrais dans la caravane et je faisais le moins de bruit possible afin qu’on croit que l’endroit était abandonné. Par bonheur, cela n’arrivait pas souvent, car mon coin était au fond d’un cul de sac, en contrebas d’un talus que personne ne franchissait. La pâleur du ciel de la mi-août arrosait la cime des arbres et je songeais silencieusement aux pages que je venais de lire quand un bruit me parvint depuis les profondeurs de la forêt…

Fin de la partie 1

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