Vibrations #31 : Belle-Île, partie 5

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Augustin a été tout à coup entreprenant, lorsque nous avons terminé nos bières. Il a payé et m’a dit de le rejoindre dans une heure. Nous avons prévu de nous retrouver sur la petite plage en contrebas de la pointe sur laquelle je campe, lui avec de quoi cuire le poisson et moi avec une bouteille de vin. Il est parti à scooter, sans casque, les cheveux au vent, et j’ai enfourché mon vélo en essayant de ne pas trop sourire, mais en me réjouissant sans limite de l’aventure qui démarre.

Quand on est seul, on ne sait plus tellement comment déclencher les choses, on ne sait que se mettre à la disposition des évènements. Être seul cet été m’avait rendu observateur, et craintif d’agir, de sortir de ce qu’il est coutume d’appeler la zone de confort. Mais le craindre n’empêche pas de le faire, cela crée simplement un souffle d’excitation qui nous dit : peut-être qu’à ce jour succède un lendemain différent. Je crois que ça s’appelle l’espérance, finalement.

Je suis passé au petit supermarché acheter deux bouteilles d’un vin normal, un vin qui ne cherche pas à impressionner. Enfin un vin de supermarché. Je n’ai pas les moyens de l’impressionner, il le sait et il ne m’en voudra pas. Personne n’en veut à un pauvre d’acheter du mauvais vin.

Je le retrouve dans la petite crique qu’il m’a indiqué, et sur laquelle je ne suis jamais encore venu. Il ne me voit pas immédiatement, ou feint de ne pas me voir, comme s’il se posait encore la question. La question de nous deux. La question d’un éventuel quelque chose entre nous deux. Puisque c’est de ça qu’il s’agit, pas vrai, Achille ?

Augustin alimente un feu qu’il a allumé au creux d’un tas de sable, proche des rochers abrupts, si bien qu’il éclaire par moments les falaises d’un jaune parfois rouge, alors que le soleil n’est pas encore couché, derrière la pointe. Nous nous sourions, et nous faisons quelques blagues, je le félicite pour son feu, parce que je connais la difficulté de trouver du bois de qualité sur cette île.

« Oh, je l’ai piqué à mes parents, ils ont une réserve de bûches pour quand ils viennent ici l’hiver.

— J’aime cette crique, elle est comme secrète. Tu viens ici souvent ?

— C’est là que je vais quand j’ai envie d’être seul. Tu peux pas imaginer le nombre d’heures que j’ai passé assis dans les dunes à fumer des joints et à penser à rien.

— Il n’y a jamais personne ?

— Vers 19 heures, c’est l’heure des douches des enfants, et les dernières familles repartent, et alors il ne reste plus que moi et le soleil. Et les peau de bananes et les couennes de jambon. Les parisiens sont des porcs ».

Nous rions. La grève est parfaitement calme, le vent est tombé et quelques vagues innocentes chatouillent les quelques pierres solitaires qui affleurent à marée basse. Nos silences durent longtemps, mais ne sont pas pénibles. Je regarde Augustin fendre les maquereaux dans la longueur et les positionner sur la grille qui touche presque la braise. Il sait y faire, et il me plait de plus en plus. Je regarde ses coups de couteau dans la chair pour trancher le plus précisément possible, alors que dans sa concentration, le bout de sa langue sort du côté de sa lèvre supérieure droite. Il est touchant et ce moment est sans comparaison.

« J’ai appris à préparer les maquereaux avec mon père. A l’époque, nous avions une caravelle, un joli petit voilier sur lequel il nous embarquait, les autres enfants et moi. Et nous dinions un soir sur deux ce que nous pêchions. C’était une époque enchantée.

— Et vous avez revendu la caravelle pour acheter un 420 ?

— Quand mon père est mort, il y a deux ans, nous avons tout vendu, oui, puisque personne ne voulait prendre le relai. Et j’ai eu le 420 pour mon anniversaire l’an dernier ».

Le poisson est cuit, et nous le mangeons côte à côte face à la mer. J’ai débouché le vin avec le couteau-suisse plein d’écailles, et nous regardons les lueurs oranges taper contre la surface en devinant, au loin, les premiers réverbères de Quiberon : la côte n’est pas si loin, finalement. Nos genoux se touchent pudiquement.

« Et toi, Achille ? Je veux dire, comment un mec que comme toi se retrouve à vivre comme un ascète ?

— Il y a que je vivais à Prague, il y a quelques années. De mes seize ans à mes dix-huit ans. Avec mes parents. Mais ça s’est mal terminé. J’ai un peu vrillé, là-bas. Je suis tombé amoureux et on a du rompre quand mes parents m’ont renvoyé en France pour passer mon bac.

— Et tu es fâché avec eux ?

— C’est simplement que je ne veux plus les voir et ne rien leur devoir.

— Mais, du coup, tu étudies ?

— Récemment, non. Enfin pas à la fac. Les deux derniers hivers, je louais des skis dans une station des alpes. Et l’été, je fais des colos, mais j’en ai marre ».

Je lui raconte Prague, dans les grandes lignes et il écoute en me regardant parfois, et nos visages sont proches, et nous continuons de boire le vin dans les quarts métalliques que j’ai trouvé dans la caravane et qui donnent, parce que je les ai rincé à l’eau de mer, un goût de sel au vin. La peau d’Augustin aussi sent le sel. Le vin est effectivement décevant, mais il n’enlève rien à ce moment dont je ne croyais pas connaître à nouveau la saveur.

Lorsque le silence revient, et que je n’ai plus rien à dire, et que je le sens trembler, mon épaule contre son épaule, je dépose mes lèvres doucement contre sa joue tiède. Et nous nous embrassons silencieusement, maladroitement, et Augustin s’interrompt. Il me dit : « Attends, ce sera mieux avec plus de flammes », et il jette le restant de bois mort dans le foyer. Ce sont désormais les ombres de nos torses qui dansent contre les parois proches, et notre baiser s’éternise. Nous sommes seuls sur cette plage, et la main d’Augustin qui caresse ma joue sent le poisson et ses cheveux sentent les embruns. Je crois qu’au coin de mes yeux, je verse une larme de joie. 

« Et si nous allions dans ma caravane, vous et moi ? »

Il acquiesce silencieusement, avec un sourire timide.

« Alors, tu as dis à tes amis que tu passais la soirée avec moi ?

— J’ai dit que j’allais dîner chez ma grand-mère. A mes parents aussi.

— Pourquoi ?

— C’est compliqué… »

Nous sommes légèrement ivres, et nous peinons à retrouver notre chemin, parmi les pins maritimes qui s’agitent au-dessus de nous. C’est un moment de rire, et nos mains se frôlent régulièrement, ni lui ni moi n’avons envie d’écourter le moment d’avant, le moment doux. Et nous marchons lentement, pour que dure le moment doux.

Arrivés à la clairière, j’ouvre la caravane, et Augustin y glisse la tête : Alors c’est ici que tu dors ? Il attrape le matelas et l’installe sous un chêne aux branches basses. « Viens, on dort là ». Enlacés, le regard accroché par la voûte céleste, nous nous laissons emporter par les songes, habillés et chaussés, bercés par le vent léger qui s’engouffre parmi les branches et fait onduler les feuilles.

Lorsque je me réveille, Augustin n’est plus là.

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