Mécanique des fluides #5 – « Pour une mécanique des fluides » 1/2

NB : Ceci est la 5ème occurence de la Mécanique des fluides. Pour lire les précédentes, cliquez ici.

Jordan Mckenzie, Spent (Litmus) – extrait séries

Dans  le  domaine  scientifique,  l’appellation  «  mécanique  des  fluides  »,  que  nous  empruntons ici, renvoie à un champ disciplinaire bien spécifique : l’étude du comportement  des  fluides  et  des  forces  internes  et  externes  associées.  La  science  reconnaît  comme  fluide  tout  ce  qui  n’est  pas  solide,  c’est-à-dire,  si  l’on  s’en  réfère  aux  trois  états  de  la  matière,  les  liquides  et  les  gaz.  La  mécanique  des  fluides  est  un  domaine  particulièrement  actif  de  la  recherche  scientifique  parce  qu’il  comporte  encore  de  nombreux  problèmes  partiellement  ou non résolus, faute de modélisation correcte (sous forme d’équations) de ces phénomènes  qui concernent les fluides. Nous  constatons  donc  ici  une  similitude  intéressante  :  l’approche  théorique,  conceptuelle  des  fluides,  est  un  terrain  trouble  tant  du  point  de  vue  scientifique  que  poétique. Les fluides semblent résister à l’analyse et à leur propre modélisation, qu’elle soit  de nature empirique ou artistique. Mais ce n’est pas la seule raison justifiant notre analogie,  et  le  parallèle  n’est  pas  gratuit  :  nous  allons  voir  que  le  versant  scientifique  de  l’étude  des  fluides,  par  les  stratégies  concrètes  qu’il  déploie  à  l’analyse,  nous  offre  beaucoup  de  perspectives d’appréhension sur le plan poétique, artistique et littéraire.

De l’art de ramener l’inconnu au connu  

La  mécanique,  en  science,  désigne  l’étude  du  mouvement.  Elle  s’applique  à  deux  catégories d’objets (les solides et les liquides) et se divise en trois pôles distincts:

  1. la statique, qui est l’étude des objets au repos, et donc de leur position
  2. la  cinématique,  qui  renvoie  à  la  vitesse  de  l’objet  entre  deux  positions,  peu  importe  la  force d’accélération qui leur est imprimée (ce qui s’exprime en     distance/temps)
  3. et  enfin  la  dynamique,  qui  prend  en  compte  l’ensemble  du  comportement        de  l’objet  en  mouvement,  ce  que  l’on  pourrait  traduire  par  chaque  petite     accélération  entre  chaque  déplacement de position.

Dans  le  cas  particulier  des  fluides,  la  mécanique  concerne  la  statique  (qui  s’en  tient  pour  l’essentiel  à  l’hydrostatique)  et  la  dynamique.  Les  fluides  dits  « non-newtoniens »  (comme le sang ou le sperme, mais également les gels, boues, pâtes, suspensions, émulsions, etc.)  peuvent  en  plus  avoir  des  comportements  très  variés,  qui  ne  sont  pas  linéaires,  ce  qui  augmente  encore  la  difficulté  de  leur  appréhension.  En  général,  on  parle  donc  de  « mécanique  des  fluides »  à  propos  des  fluides  dits  « newtoniens »,  c’est-à-dire  caractérisés  par  un  coefficient  de  viscosité  qui  dépend  de  la  température  et  de  la  pression,  avec  des  réactions  proportionnelles  à  celles-ci.  Cette  mécanique  des  fluides,  déjà  réduite,  concerne  ainsi essentiellement l’eau et l’air.

Ce qui différencie un solide d’un liquide est que tous les points du solide, par rapport  à  eux-mêmes  et  à  l’ensemble  qu’ils  forment,  gardent  toujours  les  mêmes  positions  relatives :  on  suppose  donc  le  solide  indéformable.  Les  fluides,  au  contraire,  et  ainsi  que  nous  l’avons  déjà  discuté,  sont  déformables  par  le  fait  même  qu’ils  sont  informes :  ils  n’ont  ainsi  pas  de  volume  propre,  ils  occupent  l’espace  dans  lequel  on  les  place.  De  cette  différence  fondamentale  découle  un  constat  simple :  il  est  impossible  d’analyser  les  fluides  aussi  bien  que  les  solides.  La  mécanique  des  fluides  s’efforce  alors  de  trouver  des  cas  de  figure  dans  lesquels  le  comportement  des  fluides  est  plus  facilement  compréhensible  et  donc modélisable. C’est là qu’entre en jeu la notion d’écoulement.

Un  écoulement  peut  être  turbulent,  ce  qui  le  rend  plus  difficilement  saisissable car pas régulier,  ou  laminaire,  c’est-à-dire  caractérisé  par  plusieurs  « couches »  qui  fonctionnent  de  la  même  manière,  avec  des  propriétés  semblables.  La  mécanique  des  fluides  privilégie  ce  dernier  type  d’écoulement  parce  qu’il  permet  de  créer  une  unité  au  sein  du  désordre  que  l’écoulement  même  représente.  La  stratégie  d’analyse  est  donc,  lorsqu’on  approche  un  tel  système  complexe,  de  le  subdiviser  en  un  certain  nombre  de  fragments  (les  « couches »)  correspondants à des systèmes connus. Cette démarche est nécessaire parce que les études  sont  toujours  relatives.  En  partant  de  telles  ou  telles  conditions  initiales,  on  cherche  à  décomposer l’expérience de manière à expliquer le résultat final, obtenu à l’issue de l’étude,  aussi a-t-on besoin d’équations fiables pour décrire les phénomènes en présence. C’est pour cette raison que la mécanique des fluides préfère étudier l’écoulement laminaire, parce qu’il  ramène le système complexe en strates que l’on peut comprendre.

Carolee Schneeman, Interior Scroll

La mécanique des fluides révèle par conséquent un étrange paradoxe : étant entendu  que  ce  qu’elle  s’efforce  de  modéliser  est  particulièrement  complexe  du  fait  même  de  l’état  de  la  matière  dont  elle  se  préoccupe,  elle  passe  pour  une  des  disciplines  les  plus  difficiles ;  mais en réalité, d’un point de vue pratique, elle s’avère être une des sciences les plus faciles d’accès, car elle est gouvernée par si peu de lois (du fait de la résistance de cette complexité  même à l’analyse) que les recherches sont obligées de simplifier tous ces systèmes afin d’en  tenter  une  approche.  Or,  dans  le  domaine  scientifique,  lorsqu’on  utilise  les  principes  fondamentaux  et  les  équations  pour  modéliser  un  phénomène,  plus  on  simplifie,  plus  le  résultat  obtenu  sera  éloigné  de  la  réalité ;  quand  le  but  de  toute  démarche  scientifique  est  de  proposer  un  résultat  qui  en soit  justement  le  plus  proche  possible.  Les  fluides représentent donc un écueil auquel même les sciences empiriques se heurtent.

Cette  approche  simpliste,  et  nécessairement  vulgarisée  de  la  mécanique  des  fluides,  soulève  néanmoins  d’ores  et  déjà  un  problème  que  lae  lecteurice  n’aura  pas  manqué  de  remarquer,  puisque  nous  l’avons  déjà  rencontré :  la  difficulté  de  catégorisation  (plastique  ou  sémantique)  des  fluides  qui  nous  intéressent,  et  donc  la  complexité  particulière  de  leur  appréhension.  La  science  pallie   ce  problème  en  approchant  ce  système  complexe  d’une  manière  qui  vise  à  le  décomposer  en  parties  simplifiées  rappelant  des  modèles  familiers.  C’est  de  cette  approche  que  nous  allons  maintenant  nous  inspirer.  Quels  sont  ces  paramètres  « simplifiés »,  artistiques  et  littéraires,  qui  nous  permettraient  d’approcher  matériellement le phénomène esthétique des fluides ?

  1) L’ « inquiétante étrangeté »  

Das Unheimliche est un concept freudien qui apparaît pour la première fois en 1919,  en  tant  qu’essai  intégré  à  la  première  topique.  Freud  s’appuie  notamment  sur  le  conte  nocturne  de  L’Homme  au  sable  d’Hoffmann  pour  particulariser  ce  concept,  présentant  l’auteur  comme  « le  maître  incomparable  de  l’unheimlich  en  littérature  ».  « Unheimlich »  est  alors  un  terme  très  présent  dans  la  littérature  allemande,  en  particulier  la  littérature  romantique. Jacob  et  Wilhelm  Grimm,  par  exemple,  lui  consacrent  un  important  article  dans  leur  dictionnaire.  Il  est  également  très  présent  dans  les  écrits  d’Ernst  Theodor  Amadeus  Hoffmann,  Clemens  Brentano,  Justinus  Kerner, Theodor Körner, ou encore Ludwig Tieck. L’« inquiétante étrangeté » est la traduction donnée par Marie Bonaparte de ce terme qui n’a pas d’équivalent direct en français.

Jackson Pollock, The Deep

En  langue  allemande,  le  mot  heimlich  n’est  pas  univoque,  il  renvoie  à  la  fois  à  la  sphère  du  dissimulé  et  à  celle  du  confortable :  heimlich  est  donc  le  familier,  ce  qui  confortable  (connotation  positive)  mais  également  ce  qui  est  dissimulé,  tenu  secret  (connotation négative). De ce fait le privatif un-heimlich peut désigner la négation des deux,  mais  petit  à  petit,  umheimlich  est  devenu  l’opposé  de  la  connotation  positive.  Nous  retiendrons  cependant  qu’il  peut  potentiellement  également  désigner  la  négation  de  ce  qui  est tenu secret, caché, dissimulé, et donc une certaine forme de (re)surgissement, important  pour  notre  problématique  qui  s’intéresse  à  la  visibilité  nouvelle  d’une  intériorité  cachée  longtemps  maintenue  invisible  dans  les  champs  disciplinaires  des  arts  et  de  la  littérature. Car c’est cette manifestation  qui  provoque  précisément  un  trouble :  la visibilité nouvelle des  fluides  sexuels,  sexués  et  genrés.  Toute  une  théorisation  de  l’inquiétante  étrangeté  apparaît  donc  comme  une  illustration  de  l’heimlich,  où  ce  qui  aurait  dû  rester  dans  l’ombre  finalement  ressort.  Il  importe  alors  de  comprendre pourquoi et comment.

L’inquiétante  étrangeté  se  retrouve  chez  Sartre  d’une  manière  qui  retient  particulièrement  notre  attention  pour  notre  étude  des  fluides  corporels  sexuels :  lorsque  l’auteur discourt sur les matières gluantes, dans L’Etre et le néant. Pour lui, ces matières  dont  le  contact  nous  plonge  dans  un  entre-deux,  à  mi-chemin  du  familier  et  de  l’étrangeté,  est  précisément  inquiétant  parce  qu’il  provoque  un  resurgissement.  Cette  matière  fluide,  visqueuse,  est  instable  mais  cela  ne  « coule »  pas  véritablement,  c’est  mou,  partiellement  compressible  mais  difficile  à  maintenir  et  à  manipuler,  cela  cède  au  toucher  mais  l’on  ne  peut  glisser  sur  sa  surface,  l’on  peine  à  se  déprendre  du  contact  de  ces  matières  car  cela  colle  et  c’est  donc  un  piège,  cela  s’accroche  et  « attaque  la  frontière  entre  soi  et  moi ».  L’inquiétante étrangeté des fluides corporels, abstraite des considérations morales qui leur  sont  liées,  peut  donc  passer  entièrement  par  le  touché,  ce  qui  révèle  un  nouveau  seuil  de  marginalité,  tout  entier  contenu  dans  le  domaine  sensible.  Ce  contact  me  communique  quelque chose : toucher le visqueux, c’est risquer de se diluer dans cette viscosite. Plonger  la main dans l’eau donne une impression différente qui n’entame pas autant notre sécurité :  le moi y reste alors indéniablement solide.

L’inquiétante  étrangeté  a  donc  clairement  à  voir  avec  le  surgissement  d’un  refoulé  (que  l’on  peut  associer  ici  aux  considérations  morales  liées  aux  fluides),  lequel  peut  notamment passer par le domaine sensible, et dont la représentation laisse libre court à un  affect  trouble  qui  se  transforme  en  angoisse.  Ce  concept  constitue  donc  effectivement  un  critère  ou  paramètre  d’appréhension :  comment  les  fluides  déstabilisent  nos  prédicats  jusque dans le domaine sensible. Le retour du refoulé, qu’il soit traumatique ou non, se voit  alors  chargé  de  ce  trouble,  qui  passe  ainsi  également  dans  les  caractéristiques  strictement  physiques  et  physiologiques,  et  donc  plastiques  et  matérielles,  des  fluides  qui  constituent  notre thématique.

 2) Matière et plasticité  

  • Un lien esthétique surprenant avec l’eau  

Dans L’eau et les rêves, Gaston Bachelard affirme : « Pour l’imagination, tout ce qui  coule est de l’eau. ». Ce rappel ne va évidemment pas sans sa part de symbolisme. L’eau est  un  symbole  universel  de  fécondité  et  de  fertilité,  la  condition  nécessaire  à  la  vie,  célébrée  dans toutes les religions, toutes les civilisations et leurs mythes (souvent comme origine du  monde : on parle d’eaux primordiales, d’océan des origines). Elle est aussi un symbole de la  vie spirituelle, un puissant outil de purification, de transformation et de régénérescence. Sa  transparence  évoque  la  fraîcheur,  la  pureté,  la  virginité,  la  guérison  (voir  la  notion  d’eau  miraculeuse).  Mais ces pouvoirs et ces vertus ne vont pas sans leur « part maudite », et  on prête également à l’eau un coté sombre, trouble et dangereux : puisque l’être humain ne  peut  y  respirer,  l’eau  est  aussi  symbole  d’une  altérité,  d’un  autre  monde,  mystérieux  et  inconnu, potentiellement violent et même parfois mortel.  Or,  les  fluides  précisément  s’écoulent  (la  souplesse  de  cet  écoulement  dépendant  nous  l’avons  dit  de  leur  coefficient  de  viscosité),  ce  qui  semble  déjà  établir  un  premier  lien entre  les  deux.  Par  ailleurs,  l’on  ne  pourra  manquer  de  remarquer  la  similitude  existant  entre  l’ambivalence  de  l’eau,  et  les  propres  ambiguïtés  des  fluides,  que  nous  nous  sommes  efforcés de démontrer notamment par notre rapprochement avec l’unheimlich freudien.

On  peut  supposer  a  priori,  d’un  point  de  vue  iconographique,  une  correspondance  plastique  entre  les  effets  esthétiques  que  l’artiste  tire  de  l’eau  et  de  ses  propriétés  (sa  fluidité,  les  jeux  de  lumière  auxquels  sa  masse  se  prête,  l’animation  qu’elle  procure  quand  elle est en mouvement, la forme de ses jaillissements…), et ceux qu’il tire de la manipulation  du sang, du sperme et du lait. D’un point de vue technique, le geste rapide du pinceau pour évoquer les mouvements de ces fluides, les couleurs diluées pour jouer sur leur densité, les  projections de couleur pour rappeler les éclaboussures… sont autant de gestes créateurs, de  stratégies  représentatives  pour  rendre  compte  de  ces  matières  dépourvues  de  forme  propre  –  sans  parler  de  l’utilisation  véritable  de  ces  fluides  dans  l’œuvre.  Ces  fluides  peuvent  être  figés,  stagnants  ou  en  mouvement.  Ils  se  prêtent  donc  à  de  nombreuses  déclinaisons  artistiques,  que  les  mediums  plastiques  et  littéraires  ne  cessent  d’exploiter  de  leurs attributs propres (consonances, allitérations, isotopies… peuvent ainsi représenter un  équivalent  littéraire  aux  jeux  artistiques  déclinés  précédemment).  Les  fluides  qui  nous  intéressent  évoquent  toute  une  pléiade  de  références  et  d’images,  directement  héritées  de  l’approche esthétique de l’eau : la fluidité, la liquidité, l’humide, la mouvance, le jet, la larme,  la  goutte,  la  source,  la  rivière,  la  fontaine,  la  flaque ;  leur  propension  à  imbiber,  ruisseler,  dégouliner,  mouiller,  mais  aussi,  nous  l’avons  dit  à  souiller  et  laisser  des  traces  (comme  pourrait  le  faire  une  eau  sale,  dite  trouble).  Le  sang  des  menstrues,  le  sperme  et  le  lait,  conduisent ainsi les gestes artistiques à explorer des notions héritées des réflexions autour  de  l’eau,  telles  que  vider,  remplir,  faire  couler,  transvaser,  gicler,  éclabousser,  projeter,  tacher, ou troubler.

  • Le corps  

Les fluides sexuels incarnent le corps, ils l’expriment véritablement (sans mauvais jeu de mot) dans ce qu’il a de  plus immanent, en manifestant intrinsèquement tout à la fois l’une de nos identités les plus  fondamentales  (l’identité  sexuelle),  et  le  domaine  du  trouble  par  excellence  qu’est  la  sexualité. A ces considérations s’ajoute encore nous l’avons dit l’aspect ordurier des fluides en eux-mêmes, considérés comme des déchets corporels (ceci est plus particulièrement vrai  pour le sperme et le sang des règles, le lait recouvrant d’autres tabous). Tous les artistes qui  mettent  en  œuvre,  notamment  par  les  fluides,  une  sophistication  esthétique  troublante  autour  des  déchets  du  corps,  sont  ainsi  pour  Philippe  Rigaut emblématiques  d’une  certaine  branche  de  la  création  contemporaine  dont  Simone  Korff-Sausse  note  qu’elle  donne  à  ce  qui  est  «  abimé,  inquiétant,  provocant,  dégoutant  […]  une  place  dans  le  travail  de  la  culture,  dans  l’action  civilisatrice ».  Le  rapport  social  au  corps,  à  ses  produits  et  excrétions, est ainsi ouvertement interrogé par les œuvres plastiques et littéraires abordant  la thématique des fluides.

Paul-Armand Gette, Menstrues de la déesse

Mais  les  œuvres  employant  le  lait,  le  sperme  ou  le  sang  des  menstrues,  déplacent  encore  la  problématique liée  à  la  seule  représentation  de  ces  fluides,  et  la  creusent  d’avantage,  en  faisant  potentiellement  de  l’écoulement  corporel  même  un  processus  créateur,  dont  l’art  contemporain  serait,  selon  Claire  Lahuerta,  auquel  nous  ajoutons  la  littérature  contemporaine,  le  « terrain  de  jeu  symptomatique ».    Comme  dans  la  pratique  spécifique  de  la  performance,  les  œuvres  plastiques  et  littéraires  ayant  recours  aux  fluides  révèlent  très  concrètement  un  corps  qui  se  fait  œuvre  –  et  donc  un  corps  nouveau,  mais  lequel ? Valérie Da Costa, dans son article « Quand le corps exulte : manifestation des fluides  corporels dans l’espace chorégraphique de Jan Fabre », rappelle ainsi l’existence de  «  certaines  notes  de  Michel-Ange  ou  du  peintre  maniériste  Pontormo  qui  font  des  fluides,  et  plus  particulièrement  du  sang  et  des  excréments,  la  métaphore  de  l’acte  créateur  »  –  ce  qui  expliquerait peut-être la prédominance de ces deux catégories de fluides dans l’art tel qu’on le connait aujourd’hui, mais qui ne répond pas entièrement à notre problématique. Le sang  est le fluide vital avec lequel va se confondre le fluide créateur de l’artiste, quand le recours  aux  excréments  se  fait  la  métaphore  très  littérale  d’un  accouchement  de  l’œuvre  (un  parallèle  explicite  se  fait  jour  entre  excréter  et  créer).  « Au  delà  des  secrétions  comme thématique », note encore Claire Lahuerta, « ce qui importe dans les œuvres humorales c’est le  procédé sécrétoire » : les fluides seraient-ils trop difficiles à représenter, ce qui induirait  donc  nécessairement  un  déplacement  ou  glissement  vers  le  procédé  qui  les  voit  jaillir (masturbation, blessure ?),  et donc  peut-être même vers les organes dont ils sont issus (sexe ?) ?

Le  phénomène  esthétique  des  fluides  n’est  pas  ponctuel,  et  s’il  peut  l’être  à  l’échelle  de  l’œuvre  d’un  artiste  ou  d’un  écrivain,  il  ne  l’est  certainement  pas  d’un  point  de  vue  plus  global  de  la  création  contemporaine.  Le  corps  qui  coule  est  ainsi,  pour  Claire  Lahuerta,  le  véritable  point  de  « basculement  de  l’art  en  acte ».  Mais  il  se  fait  aussi  l’interprète,  et  le  vecteur  particulier,  d’une  de  nos  angoisses  les  plus  primitives :  celle  de  la  défaillance,  de  l’impuissance,  de  l’improductivité,  manifestée  par  le  processus  même  de  liquéfaction.  Il  est  vrai  que,  comme  le  note  l’auteur,  un  corps  qui  coule  et  s’écoule  reste  souvent,  dans  les  représentations,  un  corps  fuyant,  non  performant,  négatif,  en  pure  perte,  qui  va  vers  sa  propre  mort.  Nous  interrogerons  cette  assertion  dans  la  seconde  partie  de  notre  développement,  qui  s’efforcera  alors  de  la  confronter  aux  propriétés  respectives  bien  spécifiques du sperme, du sang des menstrues et du lait, afin d’y apporter de la nuance.

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