24h à Notre-Dame-des-Landes : le journal de bord pédé

Le weekend du 10 février, venus d’un peu partout en France et au-delà, des milliers de soutiens à la ZAD ont déferlé à Notre-Dame-des-Landes pour fêter l’abandon du projet d’aéroport et « enraciner l’avenir » : un rendez-vous joyeusement bordélique, quelque part entre la fête de l’Huma, une manif en cortège de tête et le festival Fusion. Pour vous, j’ai passé 24 heures humides avec des bottes biodégradables et pris des photos à l’arrache sur téléphone intelligent.

4h20

Le réveil sonne, ça pique sévèrement. Je me lève en regrettant de m’être lancé là-dedans, puis me traine jusqu’à l’arrêt de bus pour choper le Noctilien. J’ai l’air sacrément cruche avec mes bottes de chasseur mais j’essaye de rester aussi fierce que possible avec mon tapis de sol sous le bras. A côté de moi, cinq jeunes qui sortent de club ont un débat passionné pour savoir quel menu ils prendront s’ils parviennent à trouver un DoMac.

Trois arrêts plus tard, je retrouve les camarades queers, yeux bouffis et bouche pâteuse, et monte avec eux dans la caisse. En termes d’ambiance de road trip, c’est pas encore Priscilla mais on essaye de rester éveillés pour que notre wonderbutch au volant ne se tape pas la route toute seule.

11h47

Arrivés à la ZAD après avoir raté l’entrée, on se gare puis on zigzague à travers la foule en essayant de ne pas se faire piqu collectiviser toutes nos bières. Après vingt minutes de marche, on réussit à trouver le tas de boue le champ qui doit nous accueillir pour la nuit.

Nous voilà un peu plus excités à l’idée de passer la nuit sous la tente (Brokeback Mountain tmtc) au point qu’une camarade trans anar’ peste en disant que décidément « les pédés ne pensent qu’à baiser » et qu’avec nous l’insurrection peut attendre. Je m’apprête à lui rappeler que hey, notre trou du cul est révolutionnaire (Guy Hocquenghem tmtc) mais suis soudainement pris d’un doute : et si elle avait raison ?

Après 45 minutes de lutte, nous sommes enfin TBM (Tentes Bien Montées). On avale un somptueux pique-nique à base de chips-houmous-baguette pas fraîche-tapenade, puis on suit la foule qui marche en chantant vers la ferme de Bellevue où doivent avoir lieu les festivités.

14h29

Arrivée à Bellevue, la journée vire au carnaval. Un avion en bois trône au milieu du champ, symbole du projet abandonné et destiné à cramer. On croise un dragon cracheur de feu suivi d’une effigie en paille du ministre de l’intérieur (lui aussi risque d’y passer) avec une foule qui scande gaiment « Gérard Collomb c’est dégueulasse ! » (difficile de leur donner tort).

Un blanc à dreads franchement ravi raconte à son pote qu’il a croisé Alain Damasio. En bon fanboy de l’écrivain je le cherche un moment des yeux pour pouvoir moi aussi lui dire que j’ai été carrément soufflé par La Horde du Contrevent. Mais la foule est déjà trop dense, impossible de le repérer.

Maigre consolation : je spotte Sergio Coronado, FILF de première catégorie, qui se promène pas très loin. La bonne nouvelle, c’est qu’il a soigné son look. La mauvaise, c’est que les tennis blanches n’aiment pas la boue et que Sergio a maintenant les pieds à peu près aussi humides que [censuré par la rédaction].

15h18

Un triton géant, porté par une vingtaine de personnes, débarque sur la pelouse. Il est poursuivi par un crocodile nettement plus petit mais hyper bien fait. Décidément, nos totos ont du talent.

On marche jusqu’à des tentes qui servent de la bouffe et opte pour une cantine malienne. Des mômes courent partout joyeusement et des personnes de tous âges papotent et rient malgré le froid. En fait, ce weekend se situe quelque part entre la fête de l’Huma, une manif en cortège de tête et le festival Fusion.

16h33

Retour sur la grande pelouse. On a loupé le cramage de Gérard Collomb pendant qu’on prenait le café. Un ballon-vache vole dans le ciel. On se pose pour écouter une série de discours plus ou moins éloquents. A côté de moi, un sexagénaire habillé en dinosaure applaudit avec ferveur (il est clairement déjà bourré).

17h16

On trouve l’espace queer et féministe, soit une tente en plastique blanc pas bien grande mais où ielles proposent des fanzines très cools à prix libre (j’en embarque le plus possible). Il commence à pleuvoir salement.

19h49

Apéro « au chaud » sous la tente. Ça pue des ièp mais on est au sec.

21h12

On s’est secoué pour la rave. Un pote semble fermement décidé à aller draguer un hétéro qui distribue des paillettes. Il l’aborde en lançant un « Just cover my face » sacrément déter, l’autre s’exécute, mi-amusé mi-gêné. La technique n’est pas concluante et on repart chasser ailleurs. Suce Sus à l’hétéropatriarcat !

23h56

Après de nombreux égarements musicaux et un paquet de « vous êtes où ? nous tente bleue à côté pizzas vegan » échangés sur des applis cryptées, on finit par trouver la scène trance où une horde de teuffeurs mouillés crapahute joyeusement dans la boue. Je commence à être arraché.

Deux potes à moi se roulent des pelles. C’est beau, la rencontre entre deux soleils : d’instinct on voudrait s’approcher, absorber des miettes de chaleur, pourtant un reste de dignité me pousse à graviter ailleurs. Il serait plus judicieux de trouver un joli zadiste pour me réchauffer le duvet mais soyons honnête : avec mon k-way, mes lunettes pleines de buées et ma morve pleine de paillettes j’ai autant de chance de pécho que de gagner RuPaul’s Drag Race.

00h41

Une jolie fille frotte son visage au mien pour collectiviser mes paillettes puis revient me faire des bisous. Tout n’est pas perdu. Je lui demande son prénom et l’oublie instantanément. Elle disparaît dans la foule.

01h22

Allez savoir comment, des gens ont réussi à faire un feu de camp malgré la pluie. J’essaye d’allumer une clope : enfer. J’essaye d’allumer Grindr : pas de réseau. Cette région est vraiment homophobe.

09h49

Je suis réveillé par 1/ la gueule de bois 2/ les ronflements d’un ex qui pionce à côté (promis il s’est rien passé) (c’est fou ce que ça peut ronfler fort un twink) 3/ les bruits de la rave qui semble loin d’être terminée –même si, après 20 minutes d’écoute, je conclus que le DJ s’est couché en laissant les trois mêmes morceaux tourner en boucle.

11h05

Miracle du réchaud à gaz, on parvient à faire du café dans une cabane presque sèche. Deuxième mission de la journée : trouver un coin oklm pour chier faire communion avec la nature avant de reprendre la caisse pour Paris.

16h21

Dans la voiture, ça parle doigts dans le cul, polyamour et fist fucking entre meufs, bref : la vie reprend tranquillement son cours.

Même si je rêve de prendre une douche, je me dis que ce weekend fut trop court et ai hâte de refaire un saut à la ZAD, mais en été si possible –askip les mecs sont torse nu.

Laisser un commentaire