La cabane des enfants

La scène se passe dans un petit village de campagne. Un boucher. Une boulangerie. Un coiffeur. Une église et un cimetière. Une mairie. Il n’y a pas grand monde qui vit dans ce petit village. Il pleut souvent. Mais l’été, il fait frais comme on dit chez nous. Nous, on souffre pas de la canicule comme les parigots. Nous sommes même pas deux mille. Il y a une grande forêt. Des champs à perte de vue. Les vaches qui meuglent parfois. Et l’odeur du lisier qu’on épand sur les terres. 

Puis il y a l’école primaire. J’y ai passé toute mon enfance. C’est là que j’ai vécu ma première vie d’hétérosexuelle. Je ne savais pas que j’aimais les hommes. Moi, j’aimais les filles à cette époque. Je crois que c’était mes meilleures amies. Et qu’on performait le jeu du couple. 

Il y a une légende qu’on raconte à propos de moi. Et d’une certaine S. La légende, c’est mon père qui me la racontait quand j’étais petit. Ou plutôt, c’était quand il répondait à la question : alors il devient quoi ce petit bonhomme ? (là, il faut s’imaginer que j’ai sept ans, que des gens me caressent les cheveux, me regardent de haut et me parlent d’un ton niais et mielleux). 

Mon père, ultra-sérieux, répond : oh il va bien, là il est en primaire. Et il a une petite amoureuse (petite pause où il sourit et me regarde, comme pour me dire, c’est bien mon grand). Depuis quand ? Oh ça depuis la maternelle. Le jour où je l’emmène faire sa rentrée de moyenne-section, je rentre dans la classe avec lui. Et là, son amoureuse l’attrape par les deux joues et elle l’embrasse sur la bouche. Il était tout rouge. 

Rires. 

Je me cache derrière les jambes de mon père pour qu’on ne remarque pas que je rougis. C’est ce moment où tu as honte de tes parents et où tu préférerais qu’ils se taisent. T’es au supermarché, les gens que tu viens de croiser sont des connaissances à tes parents et ton père a raconté l’histoire trop fort. Beaucoup trop fort. Si bien qu’au moment du et elle l’embrasse sur la bouche, trois personnes se sont retournées pour m’offrir un regard compatissant. 

Putain, dans ce supermarché, j’ai honte. 

Ça, c’est l’histoire que mon père se raconte. C’est pour lui un des signes de mon entrée dans le royaume de l’hétérosexualité. Ça doit le rassurer. Putain, si mon fils est déjà un tombeur à sept ans, ça promet pour la suite. L’honneur est sauf. Il pourra continuer la lignée.

*

Il y a une autre histoire. Celle-ci nous concerne tous les trois, mon père moi et S. Cette histoire, il ne s’est pas vanté de la raconter. Je ne l’ai jamais entendu raconter en repas de famille ou devant des amis pour déconner. Non, il ne l’a raconté qu’une fois à ma mère, rouge de colère et ne sachant pas quoi faire. 

L’histoire se passe dans le même village. Il y a moi et S. Nous avons sept ans je crois. On est jeune et on passe souvent nos mercredis après-midi libres à jouer ensemble. On s’amuse pas mal. Je joue de la guitare, elle chante. On s’invente des histoires. On s’amuse bien.

Dans mon jardin, il y a une petite cabane en bois. C’est une cabane que mon père m’a construite pour pouvoir ranger mes jouets. Elle est géniale cette cabane. On passe un temps fou à l’aménager avec S. On remet tout en ordre, on fait le ménage. On installe notre maison miniature. Une maison à taille d’enfant. Puis, puisqu’on est des bons petits soldats de l’ordre hétérosexuel, on se prend à jouer à ce jeu : le Papa et la Maman. 

On nous a jamais trop rien dit sur ce qui se passait dans la chambre nos papas et nos mamans. Pourquoi ils dorment dans la même chambre ? Nous, on dort seul et ça nous va très bien. Pourquoi ils se font des bisous et des câlins devant nous ? Nous aussi, on s’en fait, mais pour les imiter. On nous a un peu parlé d’un truc qui s’appelait l’amour, mais ce concept reste encore très vague dans nos esprits. On sait pas trop ce à quoi ça ressemble. Puis on nous a raconté des conneries sur les bébés. On nous a parlé d’une cigogne qui balancerait les enfants sur les toits ou des choux pondeurs de mioches. Franchement, pourquoi personne n’a la même version ? 

C’est là que ça commence : dans la cabane. Je sais plus qui donne l’idée à l’autre. Il s’avère qu’on se retrouve nous, tous les deux nus, moi et S., dans cette petite cabane d’un petit village de Normandie. Ce que je vois : elle, allongée de tout son long sur le parquet en bois, à peine balayé, et sa peau blanche et sans poil. Ce qu’elle voit : je ne sais pas. J’essaye de me décrire. A quoi je ressemblais à sept ans ? Est-ce que j’avais déjà quelques poils pubiens ? Comment était mon torse ? Ce qu’elle voit : moi, allongé de tout mon long sur le parquet en bois, à peine balayé, et ma peau blanche et sans poil.

Nous sommes des corps d’enfants. 

Je ne sais pas si, à ce moment-là, on part à la découverte de notre corps. C’est la zone d’ombre de ce souvenir.

Quelques secondes

ou quelques minutes après, mon père frappe à la fenêtre de la cabane. Il y a juste une petite fenêtre. Il nous regarde à travers la lucarne. Il domine nos deux corps nus de son regard d’adulte. Je sens l’autorité dans son regard. Je le vois faire un geste de la main. Ce geste qu’il fait quand il veut dire faut pas faire ça. Son doigt qui dessine une trajectoire horizontale, d’un coup sec et rapide. C’est le même geste qu’il fait pour faire obéir mon chien. C’est le même geste que fait mon grand-père quand il ne veut pas crier mais veut se faire entendre. C’est le geste qui veut dire c’est pas bien, tu as fait une bêtise. 

Mon père ne rentre même pas dans la cabane. Sûrement trop gêné par la nudité de nos corps d’enfants. Il reste dehors. À quoi pense-t-il à ce moment-là ? 

On le regarde. On se regarde. On se rhabille. Je crois qu’on est tous les deux devenus tous rouges. Alors que le moment d’avant était agréable (on se regardait juste, il n’y avait pas de bruit), ce moment est celui de l’empressement, de la gêne. Je remets mon jean, j’en perds l’équilibre. Elle s’emmêle dans son tee-shirt. On est devenu gauche. On sait pas ce qu’on a fait de mal.

Ma mère rentre du boulot en voiture. Mon père lui raconte l’histoire, devant moi et S.

Que dit mon père ?

Que dit ma mère ? 

Que dit S. ? 

Qu’est-ce que je dis ? 

Je crois que je me défends. Je lui demande ce que j’ai fait de mal. Franchement, je sais pas. J’ai pas compris. Nous on était là, tranquille, dans la cabane. 

Mais pourquoi faut pas faire ça ? Je comprends pas.

Mais explique-moi.

Papa ? 

Papa là faut que tu m’expliques. 

*

Une autre cabane. Celle de D. On est cinq dedans. S. est toujours avec moi, D. est seul et il y a E. et M. On s’en fout des lettres mais c’est juste pour comprendre : E. et M. sont en couple. Moi et S. aussi. D. est seul, célib’. 

C’est l’après-midi. Il fait chaud. On se lance des défis. Des défis un peu cochons. Je crois que ça ricane pas mal quand on dit le mot cochon. On croit que c’est un mot interdit. Comme quand on a commencé à regarder la définition de sodomie dans le dictionnaire ou homosexuel. On rigole. On est des gosses de CM2.

Un des défis consiste à se déshabiller le plus vite. Celui qui réussit aura le droit d’embrasser la fille qu’il veut, soit E. et soit S. Imaginez. On sait tous que moi et M., on choisira notre copine. Mais pour D., c’est de l’ordre du fantasme ultime. Lui n’a jamais eu de copine. Les filles lancent le chrono. Elles crient et encouragent leurs compagnons respectifs. Je regarde M. il est déjà à la moitié de ses vêtements. Il a déjà retiré le haut et s’attaque maintenant à sa ceinture qui ripe dans sa main. Moi, j’ai à peine ouvert la moitié de ma braguette. Et je m’arrête. C’est lui que je regarde.

Je vois M. se déshabiller au ralenti. 

Sa ceinture.

Un caleçon Freegun avec des sucettes cerises.

Ses chaussettes un peu trouées.

Ses jambes presque pas poilues. 

Ses yeux bleus.

Bug.

Bourdonnement.

Cri des filles.

Regards. 

Retour à la réalité. 

M. a gagné. Il s’empresse d’aller embrasser E. Et moi ? Je sais pas ce qui ne va pas. Le reste de l’après-midi résidera dans d’autres jeux comme celui de la bouteille. J’embrasserai pour la première fois M. sur la bouche. Un smack qui me hantera pendant des années. 

*

Nous avons donc passés nos vies à fabriquer l’hétérosexualité. Dans ces cabanons, j’ai répété avec les enfants de mon âge des scènes que nous avions vus, entendus à la télévision, que nous avions intégrés par le biais de nos parents, que nous avions perçus dans les discussions entre les adultes. La société me poussait dans les bras d’une fille. Je savais que si c’était S., ça ne serait personne. 

La cabane était devenue une usine à formater des gosses à la norme. Si tu jouais le rôle, personne ne te ferait chier. Nous-mêmes, nous rappelions constamment les règles du jeu : non, on dirait trop une fille, tiens-toi comme une femme, écarte pas tes jambes. Nous étions devenus les propres geôliers de notre prison. Nous détenions les clés. Nous verrouillions les portes. Le monde des adultes nous laissait jouer dans ces cabanons. Ils disaient que ces jeux d’enfants étaient innocents, qu’il ne s’y passait rien. Le temps les avait rendus aveugles.

C’est dans cette cabane que j’ai compris pour la première fois que je n’étais pas comme elles·eux. Je ne savais pas ce qui n’allait pas. J’avais encore un peu de répits avant de finir enseveli par les questions. Cela viendrait plus tard. 

Dans cette cabane, il y avait deux spectacles : Hétéroland versus Bienvenue dans tes fantasmes homoérotiques. 

*

Qu’est-ce qu’il se passerait si S. et moi, aujourd’hui, nous nous retrouvions dans cette même cabane ? 

Nous, deux enfants violés, agressés, abusés. Nos corps portant les stigmates du secret. 

Que trouvions-nous à se dire ? 

Nous qui avons disparu l’un pour l’autre, qui n’avons pas continué à s’écrire. Nous n’avons pas pris le temps. Nous nous sommes oubliés. 

Serions-nous encore allongés, en silence ? 

Tout a commencé dans le cabanon. Et nos corps d’enfants en portaient déjà les traces.