Extimité : « On veut raconter la société depuis les marges : la vue y est imprenable »

Temps de lecture : 11 minutes

Extimité est un podcast natif indépendant qui donne la parole aux personnes minorisées, en raison de leur identité de genre, sexuelle, leur condition physique ou mentale, et toutes autres formes d’oppressions systémiques. À raison d’un épisode d’une heure tous les 15 jours, un·e invité·e plus ou moins anonyme raconte son vécu. Comment a-t-elle pris conscience de ses identités, à l’intersection des LGBTphobies, du racisme, ou encore du validisme ? Comment a-t-elle appris à vivre avec ces discriminations, à les déconstruire pour mieux s’en émanciper ? Ce récit de l’enfance à aujourd’hui crée une forme d’intimité partagée cathartique. Au fil des épisodes se construit ainsi le journal extime d’une génération. Lancé en total indépendance en octobre 2018 par Douce Dibondo et Anthony Vincent, tous deux journalistes freelance, racisé·e·s et queer, ce podcast comptabilise désormais plus de 20 000 téléchargements par mois. Nous les avons rencontrés.

Est-ce que vous pourriez vous présenter pour nos lecteurices ? 

Douce Dibondo, 26 ans, journaliste freelance, congolaise, afroféministe bi et queer. Et pour en savoir plus, vous pouvez toujours écouter l’épisode 00 du podcast dans lequel je me raconte comme pour donner l’exemple, avant de recueillir le récit de nos invité.e.s.

Anthony Vincent, 26 ans, journaliste pigiste d’origine martiniquaise, queer, et fier d’être flamboyant. Et pareil, vous pouvez écouter l’épisode 01 pour en savoir plus sur moi. 

Pourquoi avoir créé le podcast Extimité ? Est-ce que vous pouvez revenir sur la genèse du projet ? 

Douce : La naissance d’Extimité part de mon constat. Celui du manque cruel de voix qui se racontent et qui ressemblent à mon vécu de personne minorisée, à la marge des marges. Où étaient les voix qui faisaient écho à des vécus à l’intersection de plusieurs oppressions systémiques ? Que vivaient-elles à l’aune de l’explosion du podcast et des différentes plateformes sociales ? Ces voix se lisaient sur Twitter et se likaient sur Instagram, mais elles n’étaient que des morceaux dont j’avais du mal à saisir le fil. Moi qui prenais souvent de la hauteur pour analyser et expliquer des phénomènes sociaux (études de sociologie oblige), je sentais qu’il était important de me rapprocher et de voir en miroir les dire et les vécus de ces personnes. Qu’elles se racontent et qu’elles disent leur construction ou déconstruction. J’ai proposé un verre à Anthony que j’ai connu lorsque nous écrivions tous les deux pour un média en ligne afrocentré. J’avais les grandes lignes du podcast, nous avons élaboré notre ligne éditoriale en profondeur. Un mois plus tard, le 30 septembre 2018 le premier épisode était en ligne.

Anthony : J’ai travaillé pour différentes rédactions, aux rubriques culture, mode, beauté, et art contemporain, où les questions de représentation prennent de plus en plus de place. Or, plus que de représentation, j’estime qu’on a besoin d’inclusion. Et puisque personne ne nous invitait à la table des décisions dans les médias, on a créé notre propre chaise pour s’y joindre quand même avec Douce ! J’avais fait des études de lettres, avec un mémoire de recherche en littérature sur Hervé Guibert, auteur gay pour qui les notions de pudeur et d’impudeur prennent une forte dimension politique. Quand Douce m’a approché avec l’envie de créer un podcast sur l’expérience minoritaire, racontée à la première personne, ça m’a fait penser à la notion psychanalytique d’extimité : le désir de rendre visible une partie de sa vie intime afin de mieux se l’approprier. C’est comme ça qu’on a trouvé le concept structurant du podcast : inviter une personne minorisée à raconter sa vie comme dans un journal intime, sauf que le simple fait de le partager dans l’espace médiatique, publiquement, devient un acte politique. 

Douce Dibondo et Anthony Vincent créateur du podcast Extimité - Friction Magazine

Comment fait-on pour produire un podcast de façon indépendante ? 

Douce : Du courage, la volonté que les lignes bougent, une curiosité et la confiance d’un homme blanc du CAC 40 (rires). Il faut penser à la ligne éditoriale ce qui permet d’éliminer les formats incompatibles, et sa stratégie de communication. Et plus concrètement, grâce à la technologie il est déjà plus aisé de se renseigner  sur le côté technique (quel matériel, quelle plateforme de diffusion, comparer ce que d’autres ont fait) et celui portant sur la création et la réalisation. Aimer un minimum travailler le son, le monter et trouver des liens entre les mots et l’information qu’on pourrait ajouter. Par exemple, Extimité est un podcast qui met en avant la voix, où en tant que hôte.sse, nous nous effaçons au profit du récit de l’invité.e. C’était donc évident qu’on allait pas incorporer des virgules sonores toutes les 10 minutes et préparer nos questions à l’avance. Mais selon la parole reçue, je vais penser à introduire un extrait sonore pour apporter une plus value. Parfois, le récit se suffit à lui-même et nous mettons des extraits de musiques (recommandés par l’invité.e) pour laisser “respirer” le récit.

Anthony : Si le format podcast semble tant à la mode aujourd’hui, c’est bien parce que c’est un média de crise, de fracture. Entre la génération de nos parents qui peut avoir connu le plein emploi, et la nôtre qui n’a connu que les crises financières. Entre nos rédacteurs en chef qui ont débuté avant le web, et nous jeunes journalistes qui devons être au moins bimédias pour un salaire trois fois moindre, si tant est qu’on décroche un poste quelque part. Enfin entre la télé, la radio, et la presse écrite qui nécessitent énormément de moyens techniques, physiques, et financiers, le podcast lui ne requiert quasi qu’une petite pièce calme et un micro. C’est aussi parce qu’on est très précaires que lancer un podcast de façon indépendante était à la fois évident et le seul moyen pour nous d’exister. Après, ce n’est pas parce que c’est accessible à produire qu’il est facile de le faire connaître et d’en vivre. Cela fait bientôt deux ans que nous travaillons sur Extimité de façon bénévole, l’argent que nous avons pu gagner à droite à gauche ayant été entièrement réinvesti dans le podcast. 

Douce Dibondo et Anthony Vincent créateur du podcast Extimité - Friction Magazine

Qui sont les invité.e.s qui vous ont le plus marqué.e.s et pourquoi ? 

Douce : Dans la saison 1 j’ai été bouleversée par le récit de Sun, une meuf queer ayant fui son pays en guerre (ce qu’en Occident nous avons romantisé en Printemps arabe). “C’est puissant de partir, c’est puissant de rester” dit Sun. Et forcément en tant qu’exilée ça a cogné fort en moi. Elle a cette résilience et cette abnégation de la douleur que les personnes exilées portent malgré elles. Dans la saison 2, c’est le vécu de Wolky, homme noir gay, médecin qui appuie où ça fait du bien. La conscience qu’il a de son monde intérieur, la distance qu’il est parvenu à mettre face à sa hiérarchie professionnelle raciste, tout le travail émotionnel effectué sur lui, sa vision de l’amour et des relations… Et comme je le disais, toutes les histoires sont des miroirs plus ou moins recollés de ma propre histoire. C’est égoïstement collectif : en tant que vécu marginal, je place les mis à l’écart au centre de mon monde. Et je pense que c’est ce qui se vit dans Extimité.

Anthony : Si l’on me forçait absolument à choisir entre mes enfants-épisodes, je pense à l’épisode de Vénus, femme transgenre d’origine italo-algérienne, qui a été travailleuse du sexe. Avec sa gouaille, elle raconte de façon très pédagogique et percutante les violences structurelles de notre société, qu’elle a comprises notamment par le travail du sexe. Métier qui a fait d’elle pendant un temps un corps-carrefour entre les genres, les races, et les classes de ses client.e.s, qu’elle connaît donc très bien. Par le simple fait de lui donner la parole médiatiquement, je trouvais qu’Extimité prenait alors tout son sens. Justement parce que je n’avais jamais entendu une personne TDS avoir l’opportunité de s’exprimer en longueur, sur sa vie intime, professionnelle, les politiques répressives autour du TDS et leur absurdité économique. Même chose avec Mischa, une personne intersexe qui raconte son vécu, rythmé par les mutilations génitales à l’hôpital et les abus sexuels en dehors, qui milite aujourd’hui pour les droits des personnes intersexes. Ou encore Marie-Odile, femme afro-brésilienne qui raconte son éveil féministe à travers la sexualité et son travail de galeriste d’où elle analyse la place réservée au travail des femmes et des personnes racisées dans l’art contemporain. En fait, c’est dingue tout ce qu’on peut apprendre sur le monde à partir du moment où l’on dit à des personnes : “Vous êtes légitimes : vous êtes les expert.e.s de votre propre vécu” et qu’on leur tend le micro sans les interrompre ensuite. Trop longtemps, la société n’a été racontée que depuis les centres de pouvoir qui se croient l’épicentre du monde. Extimité veut la raconter depuis les marges. La vue y est imprenable. 

Vous avez organisé un festival, est-ce que d’autres initiatives de ce genre sont prévues à l’avenir ? 

Douce : Oui, nous avions organisé le Festival Extimité le 07 septembre 2019 à la Cité Fertile (Pantin). Cet évènement a demandé beaucoup d’organisation, de gestion, de stress et surtout une capacité accrue à monter des systèmes de débrouille yourself incroyables ! Le tout en auto-financement et une aide logistique de la Cité Fertile uniquement. Si c’était à refaire ce serait avec une aide plus conséquente de partenaires. En attendant, on pense à organiser des évènements ponctuels et intimistes autour de l’extimité ou des conférences, tables ronde, ateliers… Mais en période de confinement, notre réflexion se porte sur un temps plus présent, plus immédiat. Nous avons donc eu l’idée de lancer un nouveau format. Celui des journaux extimes de nos invité.e.s qui sont introduits par un échange sono-épistolaire entre Anthony et moi.

Anthony : Après un petit édito de Douce ou moi en intro, 2 à 3 témoignages d’ancien.ne.s invité.e.s s’enchaînent pour former un épisode choral qu’on appelle Journal Extime. Quand une chanteuse dont les dates de concerts se trouvent toutes annulées, un psy qui doit gérer ses patient.e.s à distance, et un médecin qui soigne des malades du COVID-19 à l’hôpital vous racontent leur situation, ça vous aide à prendre du recul sur votre propre confinement. Nous avions prévu fin mars une conférence sur “Les Femmes en drag” au Pavillon des Canaux (Paris). Qu’elles soient drag queens ou drag kings, cisgenres ou transgenres, que pensent-elles de la mainstrimisation du drag ? Pourquoi seuls des hommes en drag semblent en profiter aujourd’hui ?  Ce sont des questions qu’on espère pouvoir se poser en reprogrammant cette conférence suivie de performances à après le confinement. 

Est-ce que vous pouvez teaser un peu le prochain épisode ? 

Douce : Avant le confinement nous étions en train de caler tous nos entretiens afin de clore la saison 2… Comme quoi on ne peut vraiment pas avoir de contrôle sur ce qui est extérieur à soi. En tout cas, en ayant le contrôle sur ce qu’on produit on espère boucler la saison 2 et voir ce que nous réserve la suite.

Anthony : A priori, le prochain épisode au format traditionnel d’Extimité devrait être avec Lyes Louffok, un ancien enfant placé qui travaille aujourd’hui à la Protection de l’Enfance. On devait l’enregistrer juste avant le confinement, mais cela sera peut-être d’autant plus important après vu combien les violences intra-familiales, auxquelles sont surexposées les jeunes LGBT+, semblent exploser aujourd’hui. 

Extimité est disponible gratuitement sur Apple Podcasts , Spotify , Deezer , Sybel , Google Podcasts, Podcast Addict, ou encore Majelan.

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