Jerk Off, le mélange des genres – Rencontre avec David Dibilio

Pour sa 9ème édition, le festival au nom provocateur s’étale entre le Point Ephémère, le Cirque Electrique et le Carreau du Temple pour vous en mettre plein les yeux (et les oreilles) avec une programmation au poil (vous l’avez ?). Pour en savoir un peu plus, j’ai papoté avec David Dibilio, journaliste, auteur, programmateur au Point Ephémère et coorganisateur de Jerk Off.

 

Pécresse Détresse

Après un hiver compliqué et de longs mois d’incertitude, le festival des cultures queer et alternatives revient du 15 au 24 septembre à Paris. Si cette nouvelle édition s’annonce plutôt réussie, sa préparation ne s’est pas faite sans encombre, le festival ayant en effet bien failli ne jamais revoir le jour.

 

A en croire David Dibilio, l’arrivée d’une nouvelle majorité (et, donc, de notre copine Valérie Pécresse) à la tête de la Région Île-de-France a entrainé quelques bouleversements :

“Pendant la mandature précédente, nous étions subventionnés par un programme qui finançait des projets de lutte contre toutes les discriminations. On rentrait comme projet de lutte contre les discriminations LGBT. Ce qui nous mettait dans une case mais nous permettait d’avoir un financement. Ce programme, qui finançait une soixantaine de projets et qui était très ambitieux, a été supprimé.”

 

L’équipe aurait heureusement trouvé du soutien du coté de la mairie de Paris, qui a accepté de doubler sa subvention : « J’ai eu une super interlocutrice au cabinet d’Anne Hidalgo. On a aussi réalisé une campagne de crowdfunding pour compléter. Pour cette année ça passe, mais pour l’an prochain rien n’est acquis. »

 

La bannière de Jerk Off 2016
La bannière de Jerk Off 2016

 

Le mélange des genres

Dans la ligne des éditions précédentes, Jerk Off continue de mélanger les genres (vous l’avez ?) et d’affirmer sa dimension pluridisciplinaire en proposant musique, danse, films, théâtre, lectures et fêtes. Une variété chère à David Dibilio : « Il y a peu de festivals à Paris qui concilient autant de formes d’expression. Je trouve que c’est important. »

 

Le festival reste également fidèle à ses valeurs : être un moment de découverte, de rencontres et de mixité, mais aussi un « tremplin » pour des artistes peu connu.e.s : “J’ai envie que ça reste un lieu qui soit consacré aux artistes émergents –c’est une constante– mais aussi un lieu où ce qu’on voit sur le plateau n’est pas de l’hétéronormé blanc. On a envie de donner des choses différentes. Un lieu où les gens se mélangent.”

 

Parmi les artistes bénéficiant de cet « effet amplificateur », on trouvera cette année le vidéaste Tarek Lakhrissi, qui présentera Diaspora & situations, une série webdocumentaire faisant le portrait de personnes minorisées : « Tarek fait ses films et les met en ligne, je pense que nous, on peut servir de caisse de résonnance et permettre d’atteindre un public plus large. Pour que les gens aient accès à ça. »

 

https://www.youtube.com/watch?v=G5a69MZRrtY

 

A l’affiche également, le performeur et metteur en scène Matthieu Hocquemiller de la Compagnie à Contre Poil du Sens (celui-ci n’est pas de moi), également membre de l’équipe du What The Fuck ? Fest*** ! dont on vous parlait cet été.

 

Ces Auto-porn box seront l’occasion de s’intéresser au travail du sexe et aux identités trans, comme le résume David Dibilio :

“Le truc de Matthieu c’est de mettre sur le plateau des gens qui viennent d’ailleurs, qui ne sont pas des danseurs ni des comédiens : une travailleuse du sexe, une personne FTM. Il met en avant d’autres corps. Son esthétique est très belle, très pointue, très précise, sauf que les corps qu’il met en place sont des corps qu’on n’a pas l’habitude de voir dans un cadre de représentation classique. Il y a tout une réflexion sur les sexualités, les représentations, les corps, les multiplicités, etc. C’est quelqu’un qu’on suit et qu’on accompagne.”

 

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Le performeur Matthieu Hocquemiller

 

On retrouvera aussi Rébecca Chaillon et Elisa Monteil avec leur performance Cannibale, une étrange histoire d’amour inspirée d’un fait divers sanglant, et surtout Monstres d’amour, une pièce de théâtre questionnant la violence du désir et la brutalité inhérente à la passion.

 

Enfin, la soirée de clôture promet d’être explosive avec les 20 ans de l’artiste protéiforme Corrine :

“Corrine a toujours été présente, chaque année. Que ce soit sur le plateau en réalisant une performance, en faisant un DJ set ou en posant pour une affiche, elle est toujours en embuscade quelque part. C’est un personnage hyper riche, inspiré par Leigh Bowery, entre le grotesque et l’effrayant, toujours un peu border. Ca va être une belle soirée. On compte bien faire n’importe quoi.”

 

L'artiste Corrine © Yann Morrison
L’artiste Corrine

 

Un festival hétérogène et politique

A travers ces différents lieux et cette programmation hétéroclite, le festival souhaite s’adresser à une audience plus large que les éternel.le.s habitué.e.s du genre (vous l’a bon ok j’arrête). Le programmateur explique :

« Il y a des choses plus pointues, des choses plus grand public. C’est important quand tu fais un festival d’avoir une palette assez large pour avoir plusieurs entrées, plusieurs niveaux de lecture, et toucher le plus de gens possible, ne pas rester entre nous, qu’on soit douze à s’auto congratuler. »

 

Malgré (ou même peut-être, grâce à ?) cette ouverture, Jerk Off conserve selon David une forte dimension politique :

« Tout ne l’est pas mais il y en a. Le projet de Tarek, c’est politique. Le projet de Matthieu, c’est politique. La soirée d’ouverture au Cirque Electrique, une fille comme Rebecca Chaillon, une meuf qui est noire, gouine, elle fait de la politique à travers son travail. »

 

Cannibale : Rébecca Chaillon (à droite) et Elisa Monteil (à gauche) © Emilie Jouvet
Cannibale : Rébecca Chaillon (à droite) et Elisa Monteil (à gauche) © Emilie Jouvet

 

Même chose, selon David, pour le workshop Butoh/King d’Hélène Barrier et Victor Marzouk, un atelier de huit heures qui mêle danse et drag-king: «  L’atelier Butoh c’est drôle mais ça intrigue vachement les gens, ça les fait bouger. C’est un geste qui reste intrinsèquement politique. »

 

Et le programmateur de conclure : « On pourrait être plus radicaux mais je n’ai pas envie. Le fait d’être au Carreau du temple va permettre d’attirer les abonnés, les gens du quartier. On n’est pas dans l’entre-soi total. »

 

On se mélange là-bas ?

 

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Jerk Off, du 15 au 24 septembre 2016

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Matthieu sur Twitter : @Matthieufoucher