Mai Gay – « On est là, on sait le faire, on a une histoire et on en est fier » : un mois de DJ gays à la Java

Temps de lecture : 9 minutes

Tout au long du mois de mai, Jeudi : Java ne programme que des DJ gays, jeunes ou plus confirmés. C’est le « Mai Gay », une façon de valoriser les artistes gays dans un milieu qui reste dominé par les mecs hétéros. Avant la première édition le 2 mai, on a posé quelques questions à Babybear, Péridurale et Crame, l’organisateur.

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Babybear, Péridurale et Crame

On associe souvent le développement de la musique électronique, et notamment de la house, à la communauté gay. Mais quelle place à la musique dans ton parcours personnel ?

Babybear : J’ai un rapport à la musique électronique qui est d’abord passé par l’écrit. Et sûrement que je suis devenu journaliste à cause de ça. Plus jeune, je lisais les chroniques de Didier Lestrade dans Libé. J’ai ressenti la house et la techno avec les mots de Didier, avant même d’écouter le moindre son. J’étais trop timide pour aller dans les rares boutiques de vinyles et on était aux débuts du web. Didier racontait les tracks qu’il aimait, évoquait leurs rapports avec le sexe, la drogue, l’amour, la communauté gay… Après, le premier choc en live ce fut Laurent Garnier à la Luna. Je me souviens très bien du morceau Move Your Body d’Xpansions qu’il a joué un soir. Avec la fumée, les strobos, les garçons, le poppers, tout ça, je me suis dit dans ma tête « C’est bon mon gars, tu es gay, ta vie ça sera ça. »

Péridurale : J’ai grandi avec la musique, j’ai commencé le piano très jeune par imposition patriarcale puis je me le suis approprié en dérivant ça vers la production, puis le live, pour terminer aux sets DJ. The Fame Monster et Circus m’ont évidemment rendu homosexuel, mais j’ai vite commencé à explorer des sonorités musicales alternatives (on va dire ça) pour terminer à me frapper la tête contre un caisson.

Crame : J’ai un parcours assez homophobe musicalement. Quand j’étais jeune, j’étais en mode « c’est bon c’est pas parce que je suis gay que j’écoute Madonna, Britney et de la house diva ». La pratique homosexuelle de la musique (ça ne veut rien dire mais on comprend l’idée) est arrivée dans ma vie via les lesbiennes, parce qu’avec mes potes on ne jurait que par le Pulp et que les meufs du Pulp — patronnes et résidentes — étaient les figures d’identification que je n’avais jamais eues. 

The Night Writers – Let The Music Use You de Frankie Knuckles, « le parrain de la house », est le « dernier morceau qui m’a rendu fou » de Crame

Chacune des soirées auxquelles vous participez habituellement a son public, son ambiance… Ici, le point commun c’est que les DJ sont gays : qu’est ce que tu imagines que ça peut donner comme résultat ?

Babybear : J’espère qu’on va être encore plus folles que d’habitude !

Péridurale : Je ne peux pas dire que je suis habitué à un milieu ou à une ambiance. Même si je reste une gow qui frappe fort, j’essaye toujours de jouer là où je pourrai m’épanouir un minimum parce que, oui, j’ai déjà joué dans des anniversaires et : non. Pour la JJ, jouer avec des artistes gays sera comme faire un repas de famille avec tous ces cousins éloignés que tu connais mais dont tu ne sais rien (gay culture). Je pense que le diner va être bien garni et qu’il y aura quelques surprises !

Crame : Les meilleures soirées sont celles où les gens savent pourquoi ils sont là. On est à un moment de l’histoire de l’underground où « gay » n’est plus synonyme de « cool » alors que « queer » l’est, ce qui n’est parfois pas pour le meilleur. J’espère retrouver une ambiance communautaire fidèle aux origines du clubbing qu’on aime.

« Les meilleures soirées sont celles où les gens savent pourquoi ils sont là. »

Crame
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Quel sens et quelle importance ça a pour toi de participer à quelque chose comme « Mai Gay », où tous les DJ sont gays ? Est-ce que c’est un truc que tu as déjà fait ?

Babybear : J’organise une soirée qui s’appelle Menergy donc je suis un peu habitué quand même (lol). Même si on ne programme pas que des DJ gays, loin de là. Mais j’ai remarqué que lorsque notre headliner est gay, il est comme en connexion très forte avec le dancefloor. Il se passe un truc quasi-sexuel avec le public. C’est chaud.

Péridurale : Je pense malgré mon apparition récente sur la scène, que l’organisation d’une line up gay est une bonne initiative. Beaucoup de combats sont menés quant à la place et à la visibilité des communautés dans l’expression artistique. Créer une line up gay sans avoir un événement totalement inclusif semble un bon début.

Crame : Ça fait quinze ans que je fais des soirées et que je suis DJ moi-même. J’ai été très versatile sur ces sujets-là. Parfois l’identité des DJ n’a pas d’importance car seule la musique compte, mais alors dans ces cas, comme dans tout ce qui est universaliste et color-blind, on est dans des bails mecs cis-hétéros blancs. Parfois j’y prête une attention accrue mais c’est plutôt au profit des filles qui sont tellement sous-représentées. Parfois, je suis intégré dans un milieu hétéro en tant que représentant LGBT ou mec lambda. Parfois au contraire, je sens que je ne fais pas partie de la bande. Et d’autres fois enfin, on est dans des trucs très gays qui ne parlent qu’aux gays et à leurs copines, ou alors des plans soit-disant LGBT mais où les mecs prennent toute la place.

Mais si je recule d’un pas et que j’observe le milieu électronique indé qui est celui de JJ, alors je m’aperçois que les artistes gays sont très minoritaires… Y compris dans les soirées que tout le monde perçoit comme queer mais qui font jouer en majorité des DJ cis hétéros. Alors que des DJ gays que je connais depuis un an ou quinze ans n’y jouent pas. Le « Mai Gay », c’est une initiative modeste, ce n’est que pendant un mois, des jeudis soirs, dans un petit club. Mais j’ai voulu dire : « on est là, on sait le faire, on a une histoire et on en est fier ».

Quand on demande un morceau ou un DJ qui a influencé Péridurale, il y en a trop. Alors voici « un mix de tout ».

Y a-t-il une différence pour toi quand tu mixes dans le milieu queer et quand tu mixes ailleurs ? Par exemple : est-ce qu’il y a des artistes ou des chansons dont tu sais qu’elles feront mouche à un endroit et pas à l’autre ?

Babybear : Quand tu joues un remix de Whitney Houston signé Jellybean et David Morales, généralement les hétéros quittent la piste ! Non, je caricature, mais c’est vrai que tout ce qui est house vocale, ça passe mieux chez les copines.

Péridurale : Quand je fais ma sélection de son, j’essaye toujours de me rendre à la soirée en question pour comprendre ce qu’elle attend de moi. Je sais qu’avec le milieu queer tu auras toujours moyen de relancer une ambiance assez rapidement car le public est souvent cohérent. Ce que j’aime dans ce milieu, c’est une certaine liberté (-ish) qu’on peut ressentir dans la musique. Même si ça fait souvent grincer les dents des orgas, c’est un réel plaisir de mixer des choses incohérentes et voir le public y répondre. On va dire que le meilleur exemple reste All The Things She Said par Her Winter Boyfriend.

Crame : Je fais attention aux gens pour qui je joue bien sûr. Ce que je préfère, c’est jouer les trucs les plus folles qui soient aux dancefloors les plus straight. Parce que ça marche. Le frapcore marche aussi dans les hangars queers mais là ce sera sans moi.

Comme pour Crame, Frankie Knuckles est une référence de Babybear « pour son sens du drame dans ses remixes, les intros piano-violon, tout ça. C’est le Douglas Sirk de la house. »

Est-ce que toi t’as déjà été confronté à de l’homophobie dans le milieu de l’électro ?

Babybear : Non. Mais c’est vrai que je ne joue quasiment que dans des soirées homos.

Péridurale : Je suis trop un newbie pour ça, mais promis je vous raconterai.

Crame : Non, jamais personnellement. Plutôt bienveillance et respect quasi magique, un peu comme les femminielli à Naples ou les personnes noires dans le jazz. Et aussi des sollicitations car les gays sortent beaucoup et consomment beaucoup d’alcool. Par contre, au sommet de la pyramide de l’électro, on trouve des mecs hétéros qui se sont entraidés, encouragés, ont organisé un système qui valorise des bails de mecs hétéros comme capitaliser de la fame sur la sortie de bangers instrumentaux faits avec de gros moyens de production. On n’y trouve ni moi ni mes confrères programmés au « Mai Gay », ni des femmes of course, ni les mecs gays noirs et latinos des débuts qui voulaient juste se créer des espaces de fête et d’expression, ni les génies qui sont morts du SIDA, etc. Ce sont des phénomènes classiques dont personne n’est responsable individuellement, mais j’en observe les effets au niveau micro.

Le Mai Gay de JJ c’est les jeudis 2, 9, 16, 23 et 30 mai 2019 à la Java (105, rue du Faubourg du Temple – Paris 10e). Entrée 6 €.
Retrouvez la programmation détaillée sur
Facebook.

Babybear sera là le jeudi 23 mai et ici sur Mixcloud.
Péridurale y sera le jeudi 30 mai et là sur Soundcloud.
Et le Mixcloud de Crame est ici.

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