OBJETS DU QUOTIDIEN #8 – Les chemises

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Il y a quelques années de ça, nous avions publié une série d’articles sur les objets de quotidien et sur l’influence qu’ils peuvent avoir sur nos modes de vie. Cette série analysait surtout les systèmes de domination et d’oppression (en particulier liés au genre et à la sexualité) qu’ils alimentent. Mais comme notre queerness n’est pas seulement symbolisée par ces objets qui renvoient directement au genre ou au sexe, ni par des choses aussi symboliques qu’un drapeau ou un bouquin de Monique Wittig, Maxime a eu envie de rendre hommage à d’autres petits objets du quotidien qui ont marqué son identité, pour de bonnes ou de mauvaises raisons. Et aujourd’hui, c’est le tour des chemises.

Il faut désormais garder la chaleur alors je fais le tri. Je glisse mes doigts sur les étoffes pendues, certaines méticuleusement fermées, d’autres encore ouvertes, tranchées comme des corps inertes qui attendent d’être possédées, défroissées.

Il faut garder la chaleur, enfermer son corps, penser à ce qui ne me vient jamais à l’esprit au cours des autres saisons. Se protéger de la morsure du froid, dissimuler son cou, ses poignets, son ventre. Rendre rigides et patauds ses mouvements, volontairement. Alors je glisse mes doigts sur les étoffes pendues, sur la chronologie des tissus.

Il y a celles de mon adolescence, mal taillées, souvent trop longues ou trop petites pour mon corps déformé par la puberté. De carreaux striés, couleurs ternes et teintes bleutées qui passent partout, qui passent facilement entre les camarades hétérosexuels. Elles ne disent pas grand-chose mais je n’ose pas les jeter, pour certaines.

Une de bûcheron, rouge profond, comme un souhait ardent de virilité. Une épaisseur rugueuse, comme si ma peau était assez épaisse pour se protéger de toutes les irritations. Ressembler un peu à ce que l’on désire.

Celles de ma meilleure amie, qui ressemblaient en tout point aux miennes. Nous ne les portons pas vraiment pour les mêmes raisons mais le lesbianisme et la pédalerie se retrouvent souvent dans des carrefours textiles surprenants, même lorsqu’on n’est pas vraiment au courant de son identité.

Cartonnées. Blanches, cols rigides destinés à se faire cadenasser par la pince d’une ridicule cravate à clips. Je me souviens de mon changement dans les toilettes exiguës, me faisant passer de l’identité de réceptionniste smicard à petit homosexuel parisien.

La grande bleue. Achetée après une séance au cinéma, après avoir vu Call me by your name. À défaut de celle aux mille visages masculins, qui rappellent les dessins de Cocteau, elle ramène au désir, à la liberté. Trop large pour mon corps encore frêle, je la portais ouverte et je me souviens parfaitement de la façon dont elle danse dans le vent. Je me sentais si libre à l’intérieur.

Les autres s’enchaînent à une vitesse affolante, les carreaux sont délaissés, les rayures pressent le pas et les plis.

Et puis elles trônent là, dans leurs splendeurs étincelantes. Complètement transparentes, elles laissent pointer une peau que j’ai apprise à aimer, un torse et un ventre plus large après toutes ces années. Une est de broderies noires, d’une texture synthétique qui laisse deviner la maigre épaisseur de mon compte en banque. L’autre, orange, luisante et mouchetée comme la robe « couleur de soleil » qu’exige Peau d’âne, dans l’adaptation de Jacques Demy.

La liberté offerte par le textile qui ne couvre rien, qui ne réchauffe personne à part peut-être, je l’ai espéré tant de fois, l’esprit de ceux qui me verraient les porter.

Je glisse mes doigts sur les étoffes pendues et je les remercie doucement de leurs libertés, de leurs témoignages, des souvenirs qu’elles contiennent : pas le moindre t-shirt ou pull n’aurait su m’offrir tout cela.

Si toi aussi, tu veux nous parler de ton objet queer insoupçonné, c’est par ici !