On ne naît pas mec : rencontre avec Daisy Letourneur

Temps de lecture : 10 minutes

Habituellement, je garde les lectures militantes pour le reste de l’année, privilégiant des romans niais pour abêtir joyeusement mon juillet-août. Mais cette année, je n’ai pas résisté et je me suis plongé au plus vite dans On ne naît pas mec de Daisy Letourneur. Dès les premières pages, j’ai été ébloui par une écriture limpide, qui sait aborder des sujets graves et complexes avec la plus grande des clartés. Quelques détours humoristiques ou en dessins ont rendu la lecture à la fois enrichissante et profondément agréable, divertissante. C’est simple, ce Petit traité féministe sur les masculinités, on a envie de le glisser dans toutes les mains. Pour mieux vous le faire comprendre, j’étais persuadé qu’il n’y aurait pas mieux que l’humour et les réponses de son autrice : 

Bonjour Daisy ! Le sous-titre de On ne naît pas mec est Petit traité féministe sur les masculinités. Donc masculinités au pluriel, peux-tu nous expliquer en quoi ce détail est important à tes yeux ?

Il y a une tension au cœur du livre, qui est je crois le reflet d’une tension qui traverse toutes les études des masculinités. D’un côté, il est important de garder à l’esprit quand on parle des masculinités et qu’on parle des hommes qu’il ne s’agit pas d’un groupe social homogène, qu’être un homme ça n’est pas tout à fait la même chose selon qu’on est hétéro ou pas, blanc ou pas, riche ou pas, valide ou pas, etc… Oublier ça quand on parle des hommes c’est écrire au bulldozer. Ça fait des dégâts.
Mais d’un autre côté, parfois quand on parle des hommes, on nous invite justement à trop de subtilité. On nous dit « pas tous les hommes ». On nous dit “mais moi je ne suis pas comme ça”. On nous demande tellement de faire des exceptions pour ménager les égos susceptibles des hommes qui n’ont pas l’habitude d’être traités comme membre d’un groupe social, une habitude qu’ont toutes les minorités, qu’au final il n’est plus possible d’affirmer quoi que ce soit sur les « hommes ». 

Je pense moi que parfois on a besoin d’écrire au bulldozer. Parfois j’ai envie de faire des dégâts. Alors le petit « s » à la fin de masculinités, il est là pour ne pas oublier d’être subtile, pour mieux m’autoriser parfois à ne pas l’être.

J’ai justement beaucoup apprécié la façon dont tu évoques les masculinités qu’on dira « non hégémoniques » :  celles des hommes racisés, trans, gays… Est-ce que c’était pour aussi t’adresser à nous ou expliquer les spécificités qu’on peut ressentir au quotidien aux autres mecs non-concernés ?

Honnêtement, en écrivant je ne me suis pas trop préoccupée de savoir à qui je m’adressais, à part peut-être à moi-même. Mais je savais que le livre serait lu par des mecs hétéros, blancs, cis… ne serait-ce que parce que leur meuf les aurait forcés à le faire (et au vu du nombre de lectrices qui m’ont dit qu’elles allaient faire exactement ça, je ne me suis pas trompée). Du coup c’était important pour moi qu’à la lecture du livre, ils ne se sentent pas encore une fois comme le centre du monde. Et de ce qu’on me dit, ce choix semble parler aux autres lecteur·ices, au moins.

Le sujet de ton livre t’a sans doute amenée à vivre quelque chose de souvent éprouvant : discuter avec des mecs de leurs positions sociales. Est-ce qu’il y a des lecteurs qui t’ont fait part de ce qu’ils ont ressenti à la lecture ? Est-ce qu’il y a un accueil positif de leur part ?  

Globalement, oui, je n’ai eu que des retours positifs. Je craignais que le livre tombe entre les mains des masculinistes et des transphobes mais en réalité, ils ne lisent pas nos livres, ils ne savent pas quelles sont nos théories, ça ne les intéresse pas vraiment. Personne dans le camp réactionnaire n’aurait été chercher la petite bête dans le livre d’Alice Coffin si elle ne les emmerdait pas déjà au quotidien.

Du coup, j’ai pu jusqu’ici avoir une promo très apaisée, en n’interagissant qu’avec des gens de bonne foi, réellement intéressé·es par le contenu du bouquin. Alors après oui, en tant que lesbienne vénère ça me fait un peu bizarre quand un mec hétéro vient me dire que mon livre l’a beaucoup aidé, parce que je n’ai pas pour but de leur rendre la vie plus facile ! Mais tant mieux pour eux en fait, j’ai fait mon livre et il fait son chemin. 

Je me méfie toujours des profems et de la façon dont ils peuvent s’approprier les concepts féministes pour en tirer profit, et c’est pas impossible que certains utilisent mon livre, mais ce sera à mon corps défendant.

J’ai eu l’impression qu’On ne naît pas mec est un peu un objet d’écriture hybride, qui se distancie d’un style militant parfois difficile à appréhender par tout le monde. Toi, tu fais des blagues, des dessins, la lecture est divertissante en plus d’être profonde. Est-ce que c’est un choix de ta part ou ça allait juste de soi ?

Il y a un choix conscient de ma part de faire un livre très accessible, d’abord par modestie. Je ne crois pas apporter de grandes théories fondamentalement nouvelles, au mieux quelques idées, quelques angles que j’espère intéressants pour appuyer des théories féministes largement établies. Mon talent si j’en ai un, c’est plutôt celui de la synthèse, de la formule en tout cas, et je me vois comme une vulgarisatrice. Dans la préparation de ce livre je me suis parfois tapé la lecture de thèses imbitables, et c’est cool qu’elles existent et c’est pas leur but d’être accessibles, mais c’est important de diffuser leurs idées je crois.

Aussi, plus simplement, je ne peux juste pas m’empêcher de faire des blagues.

Il y a beaucoup de conseils de lecture dans ton livre. Si tu devais choisir trois bouquins qui décortiquent le mieux les masculinités, ça serait quoi ?

Celui que tout le monde devrait lire : Le sexisme, une affaire d’homme de Valérie Rey-Robert, qui est au moins aussi accessible que le mien mais beaucoup plus sérieux et qui fait un bon complément je pense. Valérie a fait un gros travail de recherche et de synthèse et j’ai essayé de ne pas juste la plagier mais j’aurais pu tant c’est riche.

Celui qui est super pointu : De l’Ennemi Principal aux principaux ennemis : Position vécue, subjectivité et conscience masculine. C’est la thèse de Léo Thiers-Vidal, publiée après sa mort. C’est très dense, je ne vais pas réussir à vous résumer ça, mais c’est vraiment un regard exhaustif et sans compromission sur les hommes d’un point de vue féministe matérialiste et ça a influencé tout mon livre.

Celui pour nous : L’art d’être gai de David Halperin, un super bouquin sur la culture gay masculine, comment elle fonctionne, pourquoi elle nous touche, pourquoi et comment elle se transmet. Ça fait du bien à lire même si on n’a jamais eu la chance d’être un homme qui aime les hommes.

D’ailleurs, tu parles de chaînes Youtube aussi, comme celle de ContraPoints. Est-ce qu’Internet prend une part importante dans ton savoir féministe, dans ton militantisme ?

Oui ! C’est facile de dénigrer Internet, et personne ne s’en prive, mais je crois que comme beaucoup je serais bien plus ignorante aujourd’hui. Alors oui, souvent ça suffit pas et on dit beaucoup de conneries sur internet. Mais dans les livres aussi. Pour moi par exemple, Twitter est un formidable outil de développement intellectuel parce qu’à chaque fois que je dis ou que je lis une bêtise là bas, il y a quelqu’un pour la contredire en apportant des arguments, des ressources et un point de vue que j’aurais été bien en peine de trouver toute seule.

Il ne faut jamais faire confiance à une seule source, même Contrapoints (que j’adore mais avec qui j’ai aussi parfois des désaccords). C’est aussi pour ça que j’ai voulu donner plein de ressources dans mon livre. Parce que je viens des blogs et que mettre des liens pour appuyer, enrichir et même donner les moyens de me contredire, c’est la base pour moi. D’ailleurs vous pouvez lire mon livre gratuitement en ligne sur le site de Zones, si vous voulez vérifier ce que j’y raconte, et je trouve ça assez formidable.

Tu évoques beaucoup d’anecdotes personnelles dans le livre, ce qui lui donne beaucoup de personnalité. Pourquoi ce choix ? Est-ce qu’il y avait des détails que tu as choisi de ne pas évoquer, aussi ?

J’ai tendance à tout intellectualiser, et l’autobiographie je ne crois pas que ce soit fait pour moi. Mais parsemer mon livre de quelques expériences personnelles m’a permis de le rendre un peu plus humain, un peu plus parlant… c’est comme les dessins et l’humour qui sont un excellent outil de vulgarisation, je pense. Ces anecdotes, elles viennent donner du poids aux idées, et je me suis rendue compte en les écrivant que ça me donnait un élan dans l’écriture aussi. Quand je m’appuie sur ma propre expérience, mes propres traumas, je me rappelle que je ne parle pas que de sujets abstraits, je mets un peu d’émotion dans mon écriture et c’est important je crois. Parce que sans ça toutes les idées ont un peu le même poids et ça ne devrait pas être le cas. Quand j’écris un paragraphe sur le manspreading, c’est pas la même chose que quand j’écris sur les violences masculines et j’espère que comme ça, ça se sent un peu.

Cela dit, j’ai vraiment choisi chaque anecdote de façon à illustrer mes propos et il y a donc plein de détails de ma vie que je n’ai pas évoqué. Je parle peu de mon fils, ou de mon divorce, pas pour les cacher mais parce que ça n’était pas pertinent pour mon propos. Je vous cache donc plein de choses ! Il faudra attendre que j’écrive un autre livre pour en savoir plus. Ou me payer une pinte.

Merci beaucoup ! 

On ne naît pas mec, Petit traité féministe sur les masculinités, Daisy Letourneur, éditions Zones, mai 2022

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