Russian Speaking LGBTIQ in France : naissance d’une communauté russophone queer et solidaire à Paris

Temps de lecture : 13 minutes

C’est en octobre 2020 que s’est créé à Paris un nouveau collectif, à l’initiative de deux militant•e•s trans russes réfugié•e•s et devenu•e•s ami•e•s en France, Sasha Yaropolskaya et Yosef Mar. Retour sur une puissante action de lancement, et perspectives d’avenir, pour cette nouvelle organisation queer et russophone…

Mercredi 28 octobre 2020, 9h et des poussières, un chatoyant petit groupe se rassemble doucement boulevard Lannes, en face de l’Ambassade parisienne de la Fédération de Russie. Le bâtiment est gardé par un fourgon de police autour duquel s’exerce une certaine agitation, et par deux officiers, qui font le tour du pâté de maisons. Pourquoi un tel désordre, au saut du lit, en ce paisible quartier doré ? Parce que ces silhouettes qui font tache dans le décor en s’affairant de l’autre côté de la rue sont des militant•e•s LGBTQI russes, et leurs allié•e•s.

Ces activistes sont venu•e•s prendre la parole sur la dernière menace qui pèse aujourd’hui sur les personnes trans en Russie. Il s’agit d’une nouvelle loi leur interdisant les changements d’état civil — qui fonctionne de manière rétroactive — et le mariage. Un texte que l’on doit, sans surprise, à la parlementaire conservatrice Yelena Mizulina, qui est également à l’origine de la loi LGBTQIphobe et liberticide sur la “propagande gay” de 2013. 

« La Russie sera queer »

Tandis que les premièr•e•s arrivé•e•s posent leurs affaires et font connaissance avec les nouveaux yeux présents, une silhouette noire de pied en cap surgit comme de nulle part. Le joyau de son accoutrement de manifestant anarchiste est un masque noir moucheté de petites étoiles blanches. Il se présente : « Bonjour, préfecture de police… ». Échange de regards entendus dans la petite assemblée. Le représentant de la maréchaussée venait s’assurer que le rassemblement resterait bien du bon côté de la rue — surtout pas trop près de l’immense bâtisse brutalisto-soviétique censée représenter l’autorité de Vladimir Poutine dans l’Hexagone — et que les accessoires ne dérangeront pas le précieux confort visuel des riverains.

Bien que l’échange soit tout à fait détendu et poli, l’événement étant déclaré, la poignée de personnes présentes roule gentiment des yeux. Pourtant, une des dernières mobilisations LGBTQI à s’être déroulée en ces lieux (en 2017, pour protester contre les enlèvements et les tortures homophobes en Tchétchénie) n’avait pas pu se faire plus près de l’ambassade : il était carrément place de Colombie, séparée du symbolique lieu par le stade de la Muette… Il y aurait presque de quoi se réjouir d’avoir été autorisé•e•s à s’approcher si près ! D’ailleurs, pour Sasha, qui co-organise l’action, le but est aussi et surtout d’annoncer la création d’un nouveau collectif, Russian Speaking LGBTIQ in France, formé quelques semaines plus tôt.

Même le faible nombre de personnes à s’être déplacées ne semble pas affecter la militante russe arrivée en France il y a deux ans – il faut dire que les cas contacts se multiplient et l’angoisse monte, à la veille de cet inexorable reconfinement. Pour Sasha, le principal est de pouvoir être là, de prendre la parole, et de diffuser l’information sur les réseaux sociaux. Christine Rougemont, l’indispensable réalisatrice de toutes nos manifs, est d’ailleurs venue filmer le live pour la page d’Acceptess T. Elle ne tarde pas à être rejointe par Océan et l’équipe de tournage de son prochain documentaire. Il est légèrement en retard, car l’orientation dans cette étrange jungle de droite qu’est le 16ème n’est pas évidente, plaisante-t-il. On voit toustes très bien de quoi il parle.

Tandis que les deux formations vidéo installent des micros pour les prises de parole de Sasha et Yosef, les autres participant•e•s installent la banderole “stop transphobie” sur fond de drapeau trans sur le côté. Iels se répartissent également plusieurs pancartes en carton réalisées par Sasha la veille. Sur les slogans au cyrillique rouge sang on peut entre autres lire : “Nous faisons un piquet de protestation à Paris parce qu’à Moscou on ne peut pas”, “Liberté pour Ioulia Tsvetkova”, “La Russie sera queer” ou encore “En Russie et en France, une femme trans va en prison pour hommes”, en français. 

Appel à la solidarité

Une fois que tout est en place, un arc de cercle se forme autour de la banderole anti-transphobie tournée vers l’ambassade, et Sasha prend la parole. Elle explique le déclic de ce rassemblement, le nouveau projet de loi transphobe Mizulina, et la manière dont celui-ci va pousser les concerné•e•s à immigrer en Europe, possiblement en France. Dans ce climat « il va y en avoir de plus en plus », assure-t-elle. « On est là pour faire passer un message de solidarité avec ces personnes trans, et avec les militant•e•s LGBTI qui sont toujours en Russie et qui se battent pour nos droits, qui sont sur le terrain et qui font de leur mieux pour résister aux mesures répressives du gouvernement russe ».

Sasha insiste également sur l’importance de pouvoir se trouver là, dans ce petit rassemblement peu visible, marginal, à Paris. « En Russie, rien qu’une personne qui sortirait avec une pancarte au message politique pourrait se retrouver en garde à vue pour 15 jours ! ». C’est le cas de Polina Simonenko, femme trans qui a voulu protester contre la loi Mizulina et qui s’est retrouvée dans une prison pour hommes. « Cette action qui peut paraître insignifiante en France, presque apolitique, car ça ne coûte rien de venir avec des pancartes, en Russie, elle est profondément politique », insiste-t-elle, « des gens vont en prison juste pour ça ».

Pas le temps de digérer ce rappel coup de poing, l’activiste enchaîne, en annonçant aux internets la création de Russian Speaking LGBTIQ in France. « On est un collectif queer russophone qui vient de se former. Parmi nous, il y a des réfugié•e•s, des migrant•e•s, des étudiant•e•s, des gens en France depuis très longtemps et aussi des français•es qui parlent russe. Notre but est de créer une communauté russophone pour pallier le manque étatique, le manque de suivi des migrant•e•s dans ce pays. On veut créer un réseau d’entraide et de solidarité ». L’ambition de ce nouveau collectif ? Nouer des liens sociaux entre les Français et les personnes russophones, non seulement de Russie mais aussi de tous les espaces post-soviétiques où l’on parle russe.

Derrière elle, le drapeau arc-en-ciel noué sur les épaules, Yosef déplie une pochette cartonnée d’arts plastiques. À l’intérieur, une double pancarte écrite en angais et en russe invitant à rejoindre le groupe Facebook du collectif se dévoile : « Nous sommes à Paris pour t’aider. Nous sommes une organisation pour les LGBTQI russophones. Viens ! ». C’est à présent le militant — qui a notamment participé à des opérations de sauvetages en Tchétchénie et dans le Caucase du Nord — qui prend la parole, en russe. « Aujourd’hui nous sommes devant l’Ambassade de la Fédération de Russie à Paris, mais ce n’est pas pour la Russie que nous prononçons ces mots. La Russie n’entend pas. Ce bâtiment est un symbole. Nous nous adressons principalement aux activistes français•es engagé•e•s pour la défense des droits et des libertés de toutes, nous les appelons à faire preuve de solidarité avec nous ».

« Nous sommes les seul•e•s à pouvoir nous défendre ! »

« Malgré de réels problèmes sur l’accueil des personnes réfugiées, migrantes, la France reste l’un des rares pays à appliquer le droit international sur ces questions ». Aucune idéalisation de la France sans nuance pour autant dans cette déclaration. Pour les deux membres qui ont fondé le collectif queer russophone, lucides, ce n’est pas non plus un message à destination du gouvernement français, car « on ne va pas demander à un pouvoir exécutif dont le ministre de l’Intérieur soutient La Manif pour tous et veut enfermer des migrant•e•s de manière extra-judiciaire de nous aider ! ».

Yosef poursuit son discours dans le vacarme matinal du boulevard derrière lui. « La lutte pour les droits fondamentaux ces dernières années, partout dans le monde, doit faire face à un gros virage à droite. C’est comme si nous affrontions une hydre qui, tantôt dort, tantôt veille. Et pendant qu’elle dort, elle reprend des forces. Nous sommes les seul•e•s à pouvoir faire quelque chose, résister, nous sommes les seul•e•s à pouvoir nous défendre ! ». Sasha reprend brièvement la parole pour traduire les propos de Yosef à l’assemblée et conclut : « On s’adresse à la communauté militante française, pour qu’iels soient nos allié•e•s, pour qu’iels aident les migrant•e•s russes mais pas seulement, tous les migrant•e•s, les sans-papiers, les demandeur•se•s d’asile ! Soyez solidaires avec nous comme on essaye d’être solidaires entre nous ».

Petit moment de pause pour les militant•e•s qui sentent doucement le froid les gagner, en attendant Mimi, présidente d’Acceptess T, qui doit venir prendre la parole elle aussi. Lorsqu’elle arrive quelques minutes plus tard armée d’un grand sourire qui se devine aisément derrière le masque, elle apporte un second souffle d’énergie au petit attroupement déterminé. Une fois son micro installé, elle prend la parole pour remercier toutes les présent•e•s et exprimer le soutien de l’association Acceptess T au collectif Russian Speaking LGBTIQ in France. « La Russie qui refuse de reconnaître les droits des personnes trans, c’est aussi une preuve de son refus de respecter les droits fondamentaux. Les personnes trans ne demandent pas plus que pouvoir prétendre à ces droits, d’être reconnues pour qui nous sommes, dans toutes les sphères de la vie », explique-t-elle. 

Mimi invite ensuite les médias à se saisir de la question « au lieu de râler sur l’islamogauchisme ». Tout le monde hoche la tête en signe d’approbation. Pour elle, il est urgent de regarder la réalité des personnes réfugiées au lieu de la fantasmer. « On doit appuyer cette communauté russe qui a fui son pays à cause de la transphobie institutionnelle, sociale et économique. Il faut rester solidaires. On lutte ensemble ! » Des frissons, sans lien avec la température, parcourent le rassemblement. « Vive la communauté trans et LGBTQI en Russie, et partout. Notre lutte est internationale, pour les droits de tous et toutes ! »

Tandis que les militant•e•s rangent les pancartes et replient la banderole, Sasha et Yosef décident de traverser pour faire un tour aux abords de l’ambassade de Russie, suivi•e•s par les caméras. Une « petite promenade » symbolique, annonce le duo, pour conclure ce moment de revendications et d’annonces. Quelques minutes plus tard, iels reviennent, après un échange tendu avec les flics, qui n’ont pas apprécié cette menace aux couleurs du drapeau trans et arc-en-ciel sur leur périmètre. Iels ont « eu de la chance » d’avoir échangé préalablement avec la police, paraît-il. Mais cette petite crise d’autorité n’a en rien entaché ni la fierté, ni la joie, des co-créateurices de Russian Speaking LGBTIQ in France, ravi•e•s d’avoir posé cette première pierre prometteuse pour leur collectif.

 
 
 
 
 
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« Beaucoup de travail, peu de ressources »

Trois semaines après, tandis que la loi transphobe Mizulina a été retirée pour être retravaillée, Sasha et Yosef constatent que le rassemblement et son relai sur les réseaux sociaux leur a fait gagner en visibilité et en public. C’est un bon signe, car même avec 4 organisateurs•rices et 16 participant•e•s, Russian Speaking LGBTIQ in France manque encore de ressources pour donner vie à tous ses projets. Durant le confinement, ses membres restent en lien virtuel, bien sûr, la démarche de soutien commence par là. « J’aimerais organiser des groupes de parole quotidiens sur Zoom, pour pouvoir échanger sur des choses vitales ou nos inquiétudes, trouver du soutien et ne pas sentir isolé•e•s et seul•e•s. C’est le minimum que nous puissions faire avec nos ressources actuelles », poursuit Yosef, recontacté par email, qui envisage bien sûr un tel dispositif IRL, après le prochain déconfinement. « Je l’envisage soit avec un•e psychologue-modérateur•rice que l’on inviterait, soit sur un modèle de pair-aidance ».

Mais pour mettre en place ces groupes de soutien en chair et en masques, le collectif a encore besoin de trouver un local, précise le militant. Un point d’ancrage qui sera également le bienvenu pour les rencontres régulières, activités culturelles, ludiques et d’entraides souhaitées par Russian Speaking LGBTIQ in France. Le collectif veut aussi monter des actions de plaidoyer. Notamment sur les questions de simplification des procédures pour les changements de documents des personnes trans « car la situation française actuelle reste déplorable », explique Yosef. « On est mégenré•e•s, non-reconnu•e•s par les institutions gouvernementales, les fonctionnaires, les institutions publiques, les centres d’accueil de réfugié•e•s », déplore le militant. « Les réfugié•e•s trans constituent un groupe particulièrement vulnérable ». Sasha, qui vient tout juste d’obtenir son acte de naissance français, fait actuellement les frais de cette transphobie institutionnelle violente et absurde.

Pour mener à bien tout cela, le groupe a besoin de toutes les bonnes volontés. « Beaucoup de travail, peu de ressources », résume son co-fondateur. Les besoins concrets du moment pour Russian Speaking LGBTIQ in France ? Pouvoir créer un site internet afin de gagner en visibilité, trouver du soutien administratif et juridique pour les demandeurses d’asile, monter un réseau de logement abordable pour les personnes LGBTQI et avoir l’appui de personnes décisionnaires dans les sphères de l’emploi… « Pour nous, c’est important que les Français•es puissent aussi prendre part à nos actions », précise Yosef. « L’un des buts de notre organisation est d’être une sorte de pont entre les personnes LGBTQI russophones et la réalité française ».

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