Silence(s) – Vacarme #3 – extrait 2/9

Temps de lecture : 8 minutes

A la base, je voulais sortir le fanzine Vacarme numéro 3 à la Zine Fair de la Queer Week parce que l’année dernière, ça avait été un événement lumineux, riche de belles rencontres et d’échanges assez extraordinaires.

Et puis : advint le confinement.

Alors, parce que tout est prêt, et aussi parce que merde à la fin, on va pas en plus de s’enfermer, verrouiller nos créations sous clé jusqu’à la fin de cet enfer, deux textes du 3ème volume du fanzine seront hébergés par Friction chaque semaine jusqu’à épuisement. Un gros mois, donc.

Comme d’hab, pour celles et ceux qui connaissent pas Vacarme, c’est pas super drôle. Ça parle de sexe, de violences, des deux en même temps, ça parle de dépendances, de travail du sexe, ça parle de santé mentale. Ça parle de choses importantes à mes yeux, de douleurs qu’on partage parfois sans le dire. Ça parle aussi, un peu, d’amour, pour une fois et ça me réjouit de les publier ces textes-là. La version papier sortira à prix libre dès qu’on le fera, nous aussi. Tenez le coup. Et ne lisez que si vous sentez que ça peut vous faire plus de bien que de mal. Ça m’en a fait à moi de les écrire. Et de les offrir.

Silence(s)

Playlist : Shay – BXL 

Et j’étais assise par terre à ce festival organisé par des travailleuses du sexe entre lui et une pote et y a cette pute extraordinaire qui est entrée sur scène et qui s’est cousue la bouche à 4 mètres de moi sans parler.

Avec du fil blanc.

Et une aiguille argentée.

Et dans la salle personne ne disait rien et à l’intérieur ça faisait un écho incroyable à tous les silences auxquels le travail du sexe m’astreint, à ceux auxquels je me contraints moi-même, à tous ceux que je brise aussi brutalement après le quatrième verre auprès de qui veut bien m’entendre parce que c’est trop difficile et que mon corps va exploser et se répandre en lambeaux sur le sol glacé si je continue à me taire, à celui écrasant de mon appart en bordel quand je lutte en vain contre l’angoisse avant d’aller à l’hôtel, aux silences dans les conversations avec ceux et celles que j’aime et à qui je voudrais en parler sans pour autant y arriver parce que j’ai trop peur de casser l’ambiance, à celui que je m’impose pendant que je suis avec elles sous leurs yeux à eux avec leur fric à eux dans leurs conditions à eux, ne rien donner de vrai, ne rien donner qui ne soit pas joué, ne rien donné qui n’ait pas été commandé, négocié, payé cash. Rubis sur ongles très courts.

La performeuse continue sa danse et le fil court sur sa bouche, aiguille en bas, aiguille en haut, scellant ses lèvres, ses gestes lents, à droite, à gauche, ses yeux rivés sur la foule silencieuse et pétrifiée, elle est tout près de moi et de mon souffle retenu qui m’écrase. Désespérément soeurs, je voudrais me lever et crier aussi fort qu’elle se tait mais la sidération et l’amour me paralysent.

Alors dans ma tête débarquent soudain toutes les autres choses que je ne dis pas, même seule dans ma tête, silencieusement, parce qu’en vrai je ne les comprends pas. Ça n’a pas de sens de continuer à aller à l’hôtel depuis lequel je peux presque voir l’immeuble bourgeois de mon ex, qu’est ce que j’attends de ça, est ce que je m’imagine vraiment courir chez elle à moitié à poil si le rendez-vous se déroule mal une fois de plus, pourquoi je fais ça. 

Ça n’a pas de sens non plus de ne pas lui avoir demandé à lui de faire mon backup alors qu’il sait le faire, juste parce qu’il m’aime – pas d’amour mais quand même – et que j’ai peur qu’il pète un câble si le client abuse. Visions de mauvais film noir queer schlag, iencli égorgé à coup de schlass dans l’hôtel 4 étoiles, casquette kaki, parka militaire, beaucoup trop de speed, la cliente qui hurle à poil sur l’épaisse moquette rouge et lui et moi, heureux et enfin repus dans le sang de ce porc, dansant main dans la main sans bouger sur le cadavre de tous les autres, en hommage barbare à toutes nos mortes, sous les cris de cette conne de bourge.

Ça n’a pas plus de sens que de boire un quart de cette thune dès le soir du rendez-vous et de devoir du coup faire des passes de plus, que je boirais aussi, aussi vite, aussi désespérement. 

Je comprends rien à ce qu’il se passe, rien à ce que je fais.

Alors si, bien sur, je comprends que c’est pas à ça qu’elle pensait, cette fille stupéfiante et lumineuse et puissante, je sais pertinemment qu’elle parle sans le dire du silence imposé par les lois criminelles à toutes celles des miennes qui exercent ce travail, du silence autour de nos cadavres, autour de nos vies à touTes.

Alors si, bien sur, je comprends que c’est pas à ça qu’elle pensait, cette fille stupéfiante et lumineuse et puissante, je sais pertinemment qu’elle parle sans le dire du silence imposé par les lois criminelles à toutes celles des miennes qui exercent ce travail, du silence autour de nos cadavres, autour de nos vies à touTes. Je comprends bien qu’elle pensait pas aux notes vocales que me laisse ma mère pendant que je suis à ce travail là et auxquelles je suis terrifiée de répondre après coup en regardant fixement mon téléphone, lèvres scellées moi aussi, mais pas pareil, pas comme ça, comme si elle allait soudain tout comprendre à travers ma voix qui tremble. Cette fille incroyable, elle pensait pas non plus à mon coeur qui se serre sans bruit quand j’ose pas dire aux autres que je le fais encore aujourd’hui et après demain et samedi aussi, bien sûr qu’elle pensait pas à ma bouche irrémédiablement fermée face aux propos misérabilistes que vomissent les bouches tordues de mépris autour de moi quand elles parlent impudiquement de “la prostitution”. Je sais très bien qu’il ne s’agit pas de ça.

Je la regarde toujours et j’ai si froid, mes os sont gelés et vont se briser et elle a presque fini je crois. Son corps nu est exposé, sa bouche est scellée avec le fil, il n’y a toujours d’autre bruit que la musique que je n’entends presque pas parce que tout mon corps saigne avec ses lèvres. Ce fil, ce fil par lequel elle a choisi de se faire taire devant moi, devant nous, m’apparaît écarlate et je ne vois plus que lui, même en fermant les yeux, imprimé pour toujours derrière mes paupières closes, cicatrice invisible pour l’éternité gravée.

Alors Noam a vu ma peau trop pâle et ma bouche affolée et mes yeux trempés et il m’a pris par la main très fort et m’a fait traverser la foule. Et j’ai pris une grande respiration sur le trottoir sale et j’ai fait bien attention cette fois de faire couler mes larmes à l’intérieur de mon corps. Et j’ai dit je suis bouleversée parce que tu comprends. Et Zaz m’a prise dans ses bras en répétant mais non ça veut pas dire ça tu sais très bien que ça veut pas dire ça tu le sais ça veut pas dire ça c‘est pas ça qu’elle veut dire. Tu le sais. Et je le savais. Mais les pleurs coulaient toujours en moi, acides, bouillants, interminables, bien cachés sous ma peau, et j’allais m’étouffer dedans et mourir sur le bitume glacé alors j’ai décidé de les apaiser avec de l’alcool pas cher et la présence de celles et ceux qui m’aiment encore,sans que je comprenne pourquoi, parfois. Et ça n’a évidemment pas suffi. Mais ça aussi, en vrai, je le savais.

Pour commander les versions papiers de Vacarme c’est par ici. Les expéditions se feront à la fin du confinement.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.