Sortir le corps gros de l’hétéro-patriarcat : entretien avec Daria Marx

Il y a quelques temps, j’adressais une petite lettre aux « bies et à mes lesbiennes en devenir », dans laquelle je mettais en avant le fait qu’il existe une coercition à l’hétérosexualité et que s’en défaire était possible. Long, mais possible. Sortir de l’hétérosexualité: un concept qui dépasse beaucoup de personnes, tant il s’agit à la fois de renoncer à la supposée naturalité des attirances ainsi qu’aux privilèges qu’entraîne la norme hétérosexuelle. Se défaire de l’hétérosexualité, c’est un autre combat à mener. Un combat dans lequel on ne se retrouve pas forcément à armes égales.

Lorsque nous tentons d’en débattre, en tant que lesbiennes ayant politisé nos relations et nos identités, nous nous trouvons face à des débats (utiles et légitimes) nous obligeant à penser les différents modes de sorties de l’hétérosexualité. Nous sommes parfois des bisexuelles ayant choisi de ne relationner qu’avec des femmes; nous sommes aussi des femmes qui ont vécu des histoires exclusivement lesbiennes toute leur vie. Puis il y a celles dont le parcours est plus sinueux, moins évident et dont il faut parler tout autant.

Militante au sein de Gras Politique, Daria Marx fait partie de ces personnes qui ont fui le discours naturalisant des sexualités et mis en œuvre la réflexion autour de l’identité, notamment lorsqu’on est une personne grosse. Lorsqu’elle écrit à propos des hommes hétérosexuels, Daria Marx taille net dans l’idée que l’hétérosexualité serait une chose innée: « j’ai pourtant été élevée dans une seule idée : leur plaire ». À elle seule, cette phrase exprime justement tout le travail que représente la contrainte à se faire aimer des hommes. C’est le sujet exact de l’hétérosexualité ; docilité et normativité sont les maîtres mots qui dirigent notre rapport au corps lorsqu’il s’agit d’envisager des relations avec les hommes. Mais qu’en est-il du rapport au corps normé dans la sortie de l’hétérosexualité ? Qu’est-ce qu’il se passe quand on n’appartient pas à un récit idéalisé, quand on est pas mince, pas considérée comme bonne? Poser ces questions reste nécessaire lorsque l’on engage une réflexion sur le corps désirant et désirable comme élément principal de la construction des identités. Pourtant, elles s’avèrent être largement occultées, voire souvent impensées. Se détacher des relations avec les hommes hétérosexuels en tant que grosse n’est donc pas un chemin aisé, ni un ligne droite. Ce n’est pas toujours une possibilité non plus, car personne n’est étanche à la “putain de solitude“, comme me l’a exprimé Daria. Pour détricoter tout cela, elle a accepté pour nous de revenir sur ce qui fait la spécificité du corps gros et du rapport que celui-ci entretient avec la contrainte à l’hétérosexualité.

photo de Daria Marx : Fat babe

Je décris souvent ma décision de ne plus relationner avec les hommes comme ‘un éclair de lucidité’. Dans ton cas, comment est-ce que tu as réussi à t’octroyer cette permission : tenter de sortir les hommes hétéros de ta vie ?

Pendant 30 ans, je me suis répété une devise qui me semble stupide maintenant ; je me disais qu’une nana au lit, c’était ‘oui’, mais que dans la vie de tous les jours, ‘non merci’. Je pense que ma misogynie et mon homophobie intégrées étaient si fortes qu’il m’était impossible de faire le lien entre mon désir sexuel et la possibilité d’une vie sentimentale en dehors de l’hétérosexualité. C’était acceptable de coucher avec des personnes qui n’étaient pas des hommes cis, surtout si un homme était impliqué dans l’acte sexuel (pour me valider, pour valider mon désir) mais dès qu’il s’agissait d’avoir une relation, je me réfugiais dans des réflexes lesbophobes, en bon perroquet de l’hétéro-patriarcat : “les filles c’est plus chiant que les mecs”, “non mais je veux pas de drama dans ma vie et les meufs c’est trop de drama”, et autres conneries.

« Mon genre, c’est grosse. Pas « femme ». Pas « homme ». Pas non-binaire. Aucune déclinaison. Juste grosse »

Choisir de relationner avec des femmes ou des personnes qui ne sont pas des hommes cisgenres, j’ai seulement pu le faire grâce au féminisme et grâce à mon entourage amical. Le féminisme m’a ouvert les yeux sur ma condition de femme, et il m’est apparu vital de la refuser. En refusant d’être “une femme”, je me suis ouvert un champ de liberté total. Mes ami.e.s m’ont montré, sans le savoir, qu’une autre vie était possible, que l’homosexualité, la queerness, et toutes les déclinaisons sortantes de l’hétérosexualité étaient des territoires que je pouvais explorer.

Justement, en parlant de cette exploration ; que se passe-t-il dès lors que l’on tente de sortir du schéma hétéro en tant que personne grosse ?

Tout d’abord, je me sens très proche intellectuellement des théories portées par les lesbiennes aujourd’hui, mais ça n’a pas toujours été le cas. Je crois que je suis fatiguée de devoir décliner mon identité à chaque post facebook, à chaque débat sur twitter. Je crois que je suis dans une recherche de mon identité de genre, et donc de mon identité sexuelle, qui m’empêche de la définir complètement aujourd’hui. Et je voudrais que ça soit ok. J’ai adopté le mot pansexuelle, un peu par flemme, un peu par rejet idiot du mot bisexuelle. A priori, je ne souhaite plus entretenir de relations sentimentales et sexuelles avec des hommes cis-het. C’est tout ce que je peux dire. Et je m’autorise le droit de changer d’avis. (Soyons honnête, j’y crois moyennement, mais j’aime m’en préserver la liberté).

Mais à l’inverse, est-ce que la grossophobie impacte mes relations avec les gens qui ne sont pas des hommes cis ? Bien sûr. La grossophobie est partout. Je n’ai jamais été draguée à une soirée queer ou lesbienne. Je ne suis jamais rentrée avec une meuf au petit matin après une soirée à la Mut. Je ne connais pas ca. J’ai souvent l’impression d’être complètement invisible. De ne pas même rentrer dans l’univers des possibles fantasmatiques des autres. Si je veux baiser, je peux trouver un corps de mec cishet contre lequel me frotter en 10 minutes, dehors ou sur n’importe quelle appli de rencontres. Ce n’est pas une possibilité quand je choisis de relationner avec des femmes ou des personnes qui ne sont pas des hommes cis. J’ai peu de succès sur les applis. J’ai peu de succès dans la vie réelle. Bien sûr, je ne mets pas tout sur le dos de la grossophobie, on ne peut pas plaire à tout le monde. Mais je sens bien que ma position de personne très grosse est inconfortable. Je souffre aussi des décalages entre les beaux discours militants et la réalité. J’entends des militant.e.s identifiés queer proclamer que tous les corps sont beaux et désirables (je ne suis pas d’accord), et pourtant ils et elles ne fréquentent que des gens parfaitement normés, tant dans l’intime que dans le cercle visible de leurs amitiés. J’ai souvent eu l’impression d’être la grosse de service, tokenisée pour remplir les cases d’un bingo de la diversité. Je tiens à préciser qu’on peut travailler sur sa grossophobie, et continuer à désirer des corps non gros. Je ne veux pas laisser penser que je veux rendre le désir politiquement correct ou le faire rentrer dans des cases à cocher obligatoires. Je fais juste le constat que les personnes qui font l’effort de déconstruire leurs biais sont souvent plus à même d’élargir les possibles de leurs sensualités.

Il existe donc une véritable accumulation de problèmes systématiques liées à la condition des personnes grosses qui souhaitent défaire de l’hétérosexualité…

Nos vies sont écrasées par l’hétéro-patriarcat. On se préserve des bulles en s’en coupant au maximum, mais l’institution nous rappelle vite à l’ordre. L’exemple le plus parlant pour moi, c’est la PMA. Par exemple, si un jour les lesbiennes peuvent accéder librement et dans des conditions équitables à la PMA, les personne grosses en seront toujours privées. Les femmes et les personnes qui veulent accéder à des parcours de PMA et qui ont un IMC supérieur à 30 sont exclu.e.s par les médecins. Un couple de grosses femmes n’aura donc pas accès à la PMA. C’est un véritable problème.

À propos de ton rapport au corps sexué, dans un billet sur ton blog, tu expliques de façon très claire : « Mon genre, c’est grosse. Pas « femme ». Pas « homme ». Pas non binaire. Aucune déclinaison. Juste grosse ». Ça m’interpelle énormément, parce que ce que tu exprimes là, c’est une manière de dire « je suis à tout jamais excluE de ce qui fait ‘une femme’, dans la configuration normée hétérosexuelle », et que, de fait, ça t’a mené à reconsidérer ta sexualité…

Ca a été une vraie révolution intérieure pour moi de réaliser ça. Que j’avais toujours été socialisée comme grosse, même quand je ne l’étais pas tout à fait, même petite fille dodue. Cela m’a bien plus définie et influencée que le reste. Bien sûr la grossophobie est au carrefour d’autres oppressions, notamment le sexisme, le contrôle sur le corps des femmes, le validisme, ce n’est donc pas très étonnant que cela soit à ce point déterminant pour moi. Je vais citer Despentes, car c’est son livre King Kong Théorie qui me met sur ce chemin quand il sort : je réalise qu’exister depuis chez les moches, c’est différent d’exister depuis chez les jolies. C’est le fondement de ma révolte. J’ai 40 ans, je ne suis pas une jeune queer qui peut découvrir tout ça facilement. Il a fallu que je me casse la gueule plusieurs fois tout au long du chemin pour que je fasse vraiment l’expérience de mon genre. Je me suis posée la question de la transition, de la non-binarité, je ne parvenais pas à me dire femme, ça m’a tourmenté. Réaliser que mon corps me mettait en dehors de la classe des femmes a été une révélation, une libération. Je pense que ça a beaucoup joué dans ma sortie de l’hétérosexualité aussi. Si je n’étais plus tout à fait une femme, il me devenait possible de les aimer. C’était plus facile. Moins interdit peut-être. Aujourd’hui, si je devais sous la contrainte définir mon orientation sexuelle, je dirai PD.

Tu pourrais développer pourquoi cette définition te convient ?
J’utilise PD, pas gay ou homosexuel: parce que c’est politique, parce que c’est revendicateur. Il me semble que j’accède mieux à mon désir quand je suis PD, que je trouve dans ces deux lettres une libération totale de mes carcans hétéros, de mon assignation à ma place de femme. Ca me permet aussi de m’assumer en tant que top, bizarrement. Chose qui m’était interdite quand j’étais enfermé dans l’hétérosexualité. J’ai bien conscience que je fais de la provocation en me définissant comme PD. C’est sans doute un PD très fantasmé, qui parle en moi quand je l’utilise. Je ne connais pas la réalité gay. Je crois que m’imaginer PD me permet de laisser parler une masculinité, ou en tout cas une non-féminité, que j’ai refusée pendant des années, car je devais être une femme, coûte que coûte. Les nombreuses injonctions à l’amaigrissement, je les ai souvent entendues comme des obligations à rentrer dans la case des femmes baisables. C’est une transgression facile, mais qui m’autorise beaucoup. Je ne me présente pas comme PD dans la vie, je réponds que je suis pan. Mais intimement, c’est comme ça que je me vois. Un genre de bear, un daddy, voilà les images qui me parlent. Dans ma tête, ou plutôt dans la suite de mes idées, ça veut dire aussi que je peux avoir des relations sexuelles avec des mecs sans qu’ils soient hétéros. Je sais que c’est un peu tiré par les cheveux. L’important c’est que ça fasse du sens pour moi j’imagine.

“J’ai souvent eu l’impression d’être la grosse de service, tokenisée pour remplir les cases d’un bingo de la diversité.”

D’ailleurs, concernant le rapport aux identités et la revendication de celles-ci, quand je suis arrivée sur Paris, moi la gamine lesbienne de province belge, j’étais aux anges… au final, je me rend compte que ce qui rythme le « milieu » dans une grande ville comme celle-ci, c’est surtout un attachement aux apparences. J’ai la sensation très nette qu’il y a une hype, une dégaine à avoir. Bref le ‘militantisme’ semble basé sur le paraître… Est-ce que tu as l’impression également que le rapport au corps est aussi normé dans les ‘milieux’ ?

Je vais essayer de te faire une réponse la moins salée possible. En ce qui concerne la stricte apparence, je me suis toujours sentie très exclue de ce concours. Je suis arrivée avec l’idée que le milieu queer serait révolutionnaire, qu’il accepterait mon corps gros, que les injonctions à la minceur serait d’office déconstruites. Évidemment, je me suis pris une grosse claque. C’est peut-être un problème très parisien, je n’en sais rien. Mais entre l’obligation de choisir son camp, entre buch, fem, queer, lesbienne, et l’uniforme qui va avec, entre la silhouette rêvée de l’androgyne qui fume des roulées en col roulé noir et Doc vernies, avec l’omniprésence de la fête, de l’alcool et des drogues, je ne me suis pas sentie plus à l’aise dans « le milieu » qu’ailleurs. Encore une fois, je comprends bien pourquoi ce milieu fonctionne comme ça, et cela repose sur les mêmes mécaniques que celles que j’évoque précédemment. Au lieu de nous confronter à nos blessures, nous les recouvrons de paillettes. Ce n’est pas donc un jugement mais un regret, une impression de gâchis.

Je suis en ce moment dans une période de prise de recul très importante vis-à-vis de mon propre engagement, de mon militantisme. Si je critique les autres, je me dois d’avoir la même rigueur vis -à -vis de moi. J’ai utilisé mon engagement militant pour combler le trou immense béant de réassurance narcissique qui m’envahit depuis que je suis petite. Être une petite fille, une jeune femme, une femme grosse et subissant l’hétérosexualité et le patriarcat, ça a beaucoup joué à la destruction de ma confiance en moi. Exister en tant que militante m’a donné un court instant l’illusion que je pouvais enfin briller quelque part. Je me suis trompée. Cela n’a rien réparé, et cela m’a même empêché d’avancer dans le combat qui me tient à cœur. Quand tu es plus occupée à penser à ne pas froisser le petit milieu coprophage des militant.e.s parisien.ne.s qu’à réfléchir, organiser, produire pour ta cause, tu perds le sens, tu fais du mal à ton intelligence et à ton esprit critique. Tu milites pour dire le bon mot, pour montrer ton soutien pour telle ou telle cause. Tu n’avances plus, ni pour toi, ni pour celles et ceux que tu veux défendre. Mais je sais que c’est un passage obligé, souvent. Nous sommes une population abîmée. Je suis abîmée. L’important c’est de se retrouver.

Selon toi, comment on pourrait agir collectivement, en tant que lesbienne, pour démonter la grossophobie ? Est-ce qu’on peut l’envisager collectivement du moins ou ça devrait être un effort individuel ?

D’un point de vue collectif, il est urgent que les associations, les organisations, intègrent les besoins des corps différents. Nous ne voulons plus venir dans vos conférences où nous ne pourrons pas nous asseoir. Nous ne voulons plus venir dans vos fêtes non accessibles. Nous ne voulons plus négocier pour apparaître sur un flyer, nous ne voulons plus avoir à vous éduquer sans cesse sur vos biais grossophobes et validistes. Faites le travail. Demandez à Gras Politique de vous former. Lisez des articles. Faites un effort. Nous refusons d’être votre token de table ronde, ou votre angle mort.

D’un point de vue individuel, le taf est immense, mais il est nécessaire. Déconstruire la grossophobie pour les autres c’est d’abord faire la nique à la grossophobie qui vous ronge vous, de l’intérieur. C’est libérateur. Et ne me dites pas que vous n’en souffrez pas. La grossophobie est vicieuse. Elle est partout.



Vous pouvez retrouver le travail de Daria ainsi que son blog sur https://dariamarx.com/

1 Comment

  • Lucidité et intelligence comme toujours avec Daria Marx. Barbara Butch avait aussi parlé de la grossophobie dans le milieu queer et lesbien. Et je ne peux m’empêcher de penser à cette phrase de Gabrielle Deydier : « Je ne suis et ne serai jamais la porte-parole des gros ou des grosses. Je n’ai pas le syndrome du sauveur. Je ne suis ni la Che Guevara du gras ni une identitaire des bourrelets. »

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