“Sortir les lesbiennes du placard” : entretien avec Clémence Allezard

Cette semaine, France Culture diffuse, de 17h à 18h, quatre épisode de La Série Documentaire consacrés aux représentations des lesbiennes. Entendre le mot lesbienne sur la très respectacle antenne de radio, entendre répéter le nom de notre mère spirituelle Monique Wittig au moment où s’achève la journée est un plaisir dont on ne saurait se priver. La série est diffusée depuis le 4 novembre, mais reste accessible en ligne. Comme on a déjà écouté trois fois le premier épisode, le cœur serré d’émotion, qu’on a tout lâché pour savourer le deuxième, on s’est dit que la plus à même de nous parler de ces documentaires était leur auteure la journaliste Clémence Allezard.

Est-ce que tu peux revenir sur la genèse du projet ? Qu’est-ce qui t’a donné envie de réaliser cette série documentaire ““Sortir les lesbiennes du placard”

Clémence Allezard : Alors la genèse de ce projet, c’est vraiment une quête assez intime d’histoire. Un besoin d’histoire lesbienne. J’ai mis longtemps à sortir du placard, à prononcer la phrase “je suis lesbienne”, et je pense que c’est en grande partie dû à l’invisibilisation des lesbiennes, à leur occultation dans les récits historiques et la culture “mainstream”. Pour moi, cela dit qu’on ne se construit pas toute seule, je me suis construite avec ces images enfin trouvées, ces figures d’identification ou érotiques, avec mes premières amantes, avec mes amies, avec des rencontres qui ont tout changé comme Suzette Robichon qui m’a beaucoup transmis.

Affiche de rencontre lesbienne à Paris - Friction Magazine lesbien

C’est une histoire collective et une quête à plusieurs. Parce que je produis des documentaires, il allait de soi pour moi que je n’allais pas garder tout ça pour moi, qu’il fallait transmettre, qu’il fallait dire “on nous transmet une histoire hétérocentrée, mais ce n’est pas ça L’histoire”. Et je me suis dit que mon point de départ épistémologique, ça allait être moi, mon point de vue, ça peut paraître prétentieux ou impudique, mais je me suis dit, mon regard, mon expérience de lesbienne, va façonner cette série documentaire, ses partis pris. C’est aussi une manière de ne pas nier la grande émotion que j’ai eue, évidemment, en travaillant sur ces docus, et en m’entretenant avec toutes ces personnalités lesbiennes qui m’ont bluffée de puissance et d’intelligence. 

Wittig m’a permis de dire non seulement “je suis lesbienne” mais “je suis lesbienne et c’est une position révolutionnaire”

Est-ce que tu peux nous parler des thèmes abordés dans les différents épisodes ? Pourquoi avoir choisi de construire la série de cette façon ? 

Mes points de départ sont tous historiques, les années 70 et l’émergence d’une pensée politique lesbienne, la répression sous le régime nazi, l’occultation dans les représentations culturelles et les forces de propositions artistiques lesbiennes, les communautés lesbiennes nées elles-aussi dans les années 70/80… c’est subjectif et je ne dis surtout pas que “c’est ça l’histoire des lesbiennes”, ces choix ont aussi été dictés par des rencontres et ma propre construction. Wittig a été complètement centrale, par exemple. Elle m’a permis de dire non seulement “je suis lesbienne” mais “je suis lesbienne et c’est une position révolutionnaire”, je crois que cela revient beaucoup dans ces choix. Comme le fait de s’identifier lesbienne, le revendiquer en termes politiques donnent lieu à des expériences de la marge , “de l’oblique”, comme dit Natacha Chetcuti-Osorovitz, qui bousculent, bouleversent le statu quo hétérosexuel, dans la fabrique des images, de la pensée… Nos vies en elles-mêmes questionnent l’hétéronormativité, l’hétérosocialité. Quand des lesbiennes se réunissent entre elles, elles réinventent le monde. L’expérience communautaire raconte aussi cela. Nous sommes forces de proposition politiques, sociales, artistiques, et c’est cela aussi qui est passé sous silence quand nous sommes invisibilisées. Pour reprendre les mots de Céline Sciamma, “ça raconte la menace” : je crois vraiment que ce n’est pas exagéré de dire que la pensée lesbienne, les œuvres lesbiennes, les vies lesbiennes sous le IIIe reich ou encore au 3e millénaire, sont une menace pour l’ordre établi.

On fait et pense jamais rien seule dans son coin. 

Est-ce que tu peux nous raconter comment est-ce que tu as travaillé pour réaliser cette série de documentaire ? 

J’ai travaillé en étant en proie à de grandes angoisses et crises existentielles ! J’étais à la fois galvanisée d’avoir enfin cet espace et en même temps j’étais terrorisée à l’idée de mal faire, que mes postulats soient erronés, “trop faciles”, trop ceci ou cela. Mais j’en ai beaucoup discuté, avec la chercheuse Ilana Eloit, qu’on entend dans le deuxième épisode, avec Suzette Robichon encore, avec mon coloc aussi, que vous connaissez un peu à Friction, avec ma mère qui est une grande prosélyte du lesbianisme et ma première (et seule, en fait) fan, avec mes ami.E.s de l’AJL, en échangeant avec Somany Na qui est la génialissime réalisatrice de cette série, avec Perrine Kervran… Bref avec une constellation de personnes qui ont supporté mon anxiété et dissipé mes doutes. On ne peut pas vraiment dire que cela a été une entreprise solitaire, mais c’est pas très étonnant. On fait et pense jamais rien seule dans son coin. 

Représentation lesbienne - Friction magazine lesbien

Est-ce que le projet a rencontré immédiatement l’adhésion à France Culture, et auprès de Perrine Kervran ? 

Perrine Kervran a été immédiatement très enthousiaste et disponible, elle m’a aidée à assumer ma subjectivité, m’a encouragée à dire “je”. C’était tellement important de se sentir soutenue. Parce que c’était quand même un peu stressant ce coming out radiophonique…Mais Perrine et Maryvonne Abolivier, l’attachée de production de l’émission, ont été géniales. 

Comment est-ce qu’on pitche un projet comme celui-ci pour une radio comme France Culture ? 

Eh ben on le pitche un peu comme les autres ! On fait une proposition de chapitrage, de situations, de “personnages”… et puis on attend. Sauf qu’après ça devient un projet qui s’appelle “LESBIENNES” et qui est diffusé à tout un tas de services et personnes dans Radio France qui ont dû un peu écarquiller les yeux. Ça m’a pas mal amusée. 

Femmes qui refusons les roles d'épouse et de mère (signé "un groupe de lesbiennes") - Friction Magazine lesbien

Qu’est-ce que ça fait de prononcer les mots “lesbienne” et “Monique Wittig” plusieurs centaines de fois sur France Culture ? Et d’entendre le son de sa propre voix à la radio ? 

Ça fait un bien fou. En vrai, je faisais pas la maline quand j’étais en train d’enregistrer “mes micros” (les choses que je dis à l’antenne hors interviews) parce que bon, c’était un peu intime mine de rien, mais c’était extrêmement libérateur. Nos récits étaient au centre de la conversation. On n’a pas l’habitude alors c’était un peu vertigineux. Mais notre histoire était sujet principal, moi, nous, lesbiennes, on était au centre de l’histoire. Et Wittig aussi, et toutes les personnes interviewées, pas en marge, au centre. Tout en revendiquant nos marges, bien sûr… Oui, libérateur, je crois, que c’est le mot ! Quant à entendre ma voix, je sais pas trop… c’est toujours un peu chelou, mais c’est surtout tellement émouvant qu’elle soit mêlée aux voix d’autant de lesbiennes badass ! 

Sortir les lesbiennes du placard, une série documentaire de Clémence Allezard, réalisée par Somany Na à écouter sur France Culture du 4 au 7 novembre sur France Culture, en podcast ici

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